Mathieu Avanzi

Mathieu Avanzi

Chercheur en linguistique française

Parlez-vous (les) français ?

Saviez-vous que « serpillère » peut se dire « toile » en Normandie, « wassingue » dans le Nord-Pas-de-Calais, « since » en Aquitaine ou encore « panosse » en Rhône-Alpes ? Autant d’expressions locales sur lesquelles Mathieu Avanzi, maître de conférences en linguistique française à Sorbonne Université, s’est penché dans son ouvrage Parlez-vous (les) français. Depuis plusieurs années, il mène l’enquête, grâce à des sondages en ligne, pour cartographier ces « régionalismes », des particularités du français souvent absentes des dictionnaires de référence.

Vous venez de publier un nouvel atlas des expressions de nos régions. Quelle est l’origine de ce projet ?

Tout a commencé en 2015. En contrat postdoctoral à Cambridge, j’ai découvert qu’il existait, pour d’autres langues, des applications permettant de demander aux gens comment ils nommaient et prononçaient telle ou telle chose en fonction de leur origine géographique.

Rien n’existait pour le français. Avec des collègues, nous avons donc décidé de monter, sur le même principe, une enquête en ligne. En un week-end, nous avons construit un questionnaire autour de quelques mots comme « serpillère », « crayon », etc. Cela a rapidement fait le buzz sur les réseaux sociaux et en deux mois, nous avions près 13 000 participants. J’ai ensuite présenté les résultats de l’enquête sous forme de cartes commentées sur mon blog.

De retour en France, j’ai été contacté par Armand Colin qui m’a proposé d’éditer un premier Atlas du français de nos régions, sorti en 2017. Depuis, j’ai lancé une vingtaine d’autres enquêtes dont les meilleurs résultats sont parus dans le nouvel opus Parlez-vous (les) français.

D’où viennent les régionalismes ?

Il y a plusieurs origines aux régionalismes. Certains viennent directement des patois locaux comme le mot « cayon » qui signifie « cochon » en savoyard. D’autres sont issus d’archaïsmes, c’est-à-dire de mots qui ont disparu. C’est le cas par exemple de « septante » et « nonante », deux mots courants au Moyen-Âge qui n’existent plus en France, mais qui sont encore utilisés en Suisse et en Belgique. Enfin, certains sont le résultat d’innovations linguistiques suite à l’arrivée de nouveaux objets, comme par exemple le téléphone portable que les Suisses appellent « Natel » et les Belges « gsm ».

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à cette question ?

Le fait que les personnes qui partagent la même langue ne parlent pas de la même façon m'a toujours intrigué. Originaire de Savoie, je me souviens qu’à neuf ans, mes parents m’ont envoyé un été en colonie durant lequel j’ai côtoyé des enfants venant de toute la France. À cette occasion, je me suis rendu compte que pour parler d’un même objet, certains disaient « crayon à papier », d’autres « crayons de bois », d’autres encore « crayons gris ». Cela m’a beaucoup marqué.

Comment choisissez-vous les expressions que vous allez étudier ?

Pour les premières enquêtes, nous avons épluché les dictionnaires de régionalismes qui inventorient ce type d’expressions locales. Nous avons choisi les plus communes, comme « serpillère » ou « crouton ». Puis, au fil des enquêtes, nous avons reçu de la part des participants plus de 5000 suggestions nouvelles qui nous permettent d’enrichir régulièrement nos questionnaires.

Par ailleurs, j’ai toujours avec moi un cahier dans lequel je note toutes les expressions que je découvre à travers mes lectures, mes voyages et mes rencontres.

Comment expliquez-vous l’engouement des Français pour ces questions linguistiques ?

Nous avons été les premiers surpris de l’emballement pour ces enquêtes sur les réseaux sociaux. Mes collègues constatent d’ailleurs le même enthousiasme dans d’autres pays et pour d’autres langues.

Il me semble que cela peut s’expliquer par le fait que certaines personnes se sentent stigmatisées lorsqu’elles emploient un régionalisme. À l’école ou ailleurs, on leur fait remarquer qu’il s’agit d’une faute de français et qu’il ne faut pas parler comme cela. Alors quand des scientifiques s'intéressent aux expressions qu’ils utilisent, je crois que cela leur redonne une légitimité, ce qui renforce leur intérêt pour ces questions.

Par ailleurs, les Français sont fiers de leurs spécialités régionales et les dialectes en font partie. Le retour au local est à la mode. Les régionalismes font vendre. Une marque d’équipements sportifs l’a bien compris en faisant une campagne publicitaire à partir de l’expression marseillaise « on craint dégun » qui signifie « on ne craint personne ». Ces expressions deviennent aujourd’hui un argument marketing.

Y a-t-il des expressions qui sortent de leur région d’origine ?

Oui, bien sûr, certains mots se propagent. Prenons l’exemple du mot « peuf » qui désigne la neige poudreuse qui tombe des arbres. Ce mot est issu du patois « peufa » qui signifie « poussière » en savoyard. Aujourd’hui, quand les petits Parisiens viennent skier en Savoie, ils entendent leur moniteur de ski dire qu’il y a de la « bonne peuf » et ils repartent avec ce mot à Paris. C’est de cette façon que les expressions se dérégionalisent.

Quelle suite pensez-vous donner à vos recherches ?

Je suis en train de réaliser un atlas du français des provinces de l'Est du Canada en collaboration avec André Thibault, également linguiste à Sorbonne Université. Je travaille également sur un atlas du français à substrat franco-provençal.

Par ailleurs, je porte le projet CAMARADERIE (Crowdsourcing dAta through sMARtphones to mAp DialEctal vaRIation in the frEnch speaking world). Financé par Sorbonne Université dans le cadre du programme Émergence, il vise à développer une application permettant de documenter la variation du français dans la francophonie. Nous travaillons avec plusieurs scientifiques de Sorbonne Université, dont des spécialistes du traitement automatique de la parole. L’outil que nous voulons créer permettra de recueillir des données audio géolocalisées sur la prononciation du français et l’emploi des régionalismes afin d’alimenter un atlas sonore. Les utilisateurs pourront ainsi entendre comment les locuteurs d’autres régions prononcent tel ou tel mot. Les données recueillies permettront également d'entraîner des algorithmes de reconnaissance de la parole.

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