Jonas Vingegaard, maillot jaune, et Tadej Pogacar, maillot blanc, sont les grands favoris de l’édition 2023 du Tour de France. Filip Bossuyt / Flickr, CC BY-SA
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Tour de France : une mécanique (économique) bien huilée

Le modèle économique du Tour de France a connu de profondes mutations durant les années 1980 et 1990, d’où une large partie du modèle actuel est issue.

Le Tour de France 2023 s’est élancé ce samedi 1er juillet de Bilbao, au Pays basque espagnol. Parmi les 176 coureurs, beaucoup rêvaient de franchir la ligne d’arrivée le dimanche 23 juillet sur les Champs-Élysées vêtus du maillot jaune et d’inscrire leur nom au palmarès. Une lutte sévère est notamment attendue entre le slovène Tadej Pogačar et le danois Jonas Vingegaard, les deux derniers vainqueurs de l’épreuve (et également deux derniers dauphins). Le premier, avant de se blesser au poignet, a remporté cette année Paris-Nice, le Tour des Flandres et la Flèche wallonne (notamment) ; le second n’a pas eu de rival sur le critérium du Dauphiné Libéré au mois de juin. Egan Bernal (vainqueur 2019), Jai Hindley (vainqueur du Tour d'Italie l'an passsé) ou les Français David Gaudu et Romain Bardet compteront parmi ceux qui tenteront d’accrocher leurs roues (et pourquoi pas de les distancer).

Outre la gloire d’inscrire son nom au palmarès, le leader final du classement général empochera également une prime de 500 000 euros (à partager avec ses sept coéquipiers). 200 000 euros sont réservés au second, 100 000 au troisième. Les primes vont ainsi décroissant jusqu’à la 20e place. La prime y est alors la même jusqu’au 160e, 1000 euros. Ces sommes ont assez peu évolué depuis le début des années 2000. L’équipe du vainqueur empochait 400 000 euros en 2003, 450 000 en 2006 et 500 000 à partir de 2016.

C’est en effet surtout dans les années 1980 et 1990 que l’argent du tour de France connaît ses évolutions principales. Au moment de travailler sur mon Histoire du Tour de France, il s’est, certes, avéré assez difficile de dessiner son histoire économique, Amaury Sport Organisation, l’organisateur de l’événement, ne publiant pas ses comptes. Néanmoins, suffisamment de sources témoignent d’une transformation profonde de l’économie de la grande boucle durant ces deux décennies d’où une large partie du modèle actuel est issu.

Explosion des droits de diffusion

Selon de nombreuses sources, le Tour n’aurait commencé à devenir profitable qu’à partir de la seconde moitié des années 1970. Il réalise alors environ 1 500 000 F de bénéfices annuels pour un chiffre d’affaires autour de 10 000 000 F. Au début des années 1960 et début 1970, les pertes annuelles sont évaluées à 200 000 F pour un chiffre d’affaires d’environ 4 000 000.

Ce dernier était sur une trajectoire de progression depuis la Libération mais a littéralement explosé dans les années 1980 et 1990. Il passe en deux décennies de 5 à 50 millions d’euros. Une large partie de cette hausse, environ un tiers, est liée à l’augmentation des droits de télédiffusion qui ont, sur cette période, été multipliés par 65. Tout cela permet de professionnaliser l’organisation et de créer, par exemple, en 1988 le Village départ et ses animations.

Cela s’explique notamment par la modification de la structure du marché des droits. Avant les années 1980, du côté de la demande, les chaînes de télévision sont toutes publiques et ne se font pas concurrence. En ce qui concerne l’offre en revanche, les organisateurs d’événements sportifs sont déjà relativement nombreux à vouloir donner de la visibilité à leurs compétitions. Ils en ont besoin notamment car c’est de cela que dépendent aussi leurs revenus tirés du sponsoring et de la publicité. Ce contexte donnait un pouvoir de négociation considérable aux diffuseurs.

Le paysage évolue toutefois fortement dans les années 1980. La première chaîne privée, Canal+, est lancée en 1984, M6 émet à partir de 1987, année de privatisation de TF1… Pour diffuser la Grande Boucle, les chaînes doivent alors gagner un processus d’enchères.

Les revenus tirés du sponsoring et de la publicité peuvent eux aussi augmenter dans ce sillage, mais à un rythme bien moindre. Représentant deux tiers des recettes à la fin des années 1980, leur part dans le chiffre d’affaires est dépassée par les droits de diffusion au début des années 2000. Jean-Marie Leblanc, directeur de l’épreuve, en profite d’ailleurs pour faire le choix, dans les années 1990, de réduire le nombre de sponsors. D’une dizaine, ils passent à 4 principaux, un par maillot distinctif. Depuis, c’est par exemple le Crédit lyonnais (LCL depuis 2006) qui sponsorise seul le maillot jaune. Ce choix n’était pas dénué d’intérêt pour le spectacle, réduisant notamment la durée des cérémonies protocolaires.

Les contributions des villes-étapes, elles, même si leur valeur en monnaie constante n’a cessé de croître, ont vu leur poids chuter dans les revenus totaux, de 40 % en 1952 à 5 % en 2003.

Des primes calibrées pour le spectacle

L’évolution du chiffre d’affaires s’est répercutée sur les primes et récompenses accordées au peloton afin d’attirer toujours les meilleurs cyclistes. Le coureur moyen gagnait en primes, en 1980, 2,6 mois du salaire moyen français ; en 2000, il touche près de huit mois de ce salaire. Au cours des décennies 1980 et 1990, les primes associées au Tour ont été multipliées en monnaie constante par environ 3,5 pour le coureur moyen et par dix pour le vainqueur. Ce dernier, en 1980, gagne huit fois plus qu’un coureur moyen, vingt-cinq fois plus en 2000.

Cette différence peut s’expliquer à partir de la théorie économique des tournois. Elle enseigne que l’incitation qu’ont les participants à un événement sportif à dépenser toute leur énergie pour vaincre ne dépend pas tant des dotations que des écarts de dotations entre la première place et la deuxième, entre la deuxième et la troisième et ainsi de suite. Cela rendrait aussi compte de la réduction des deltas de performance entre les tout meilleurs coureurs. Les primes sont partagées à l’intérieur de chaque équipe, afin de récompenser aussi les efforts fournis par les équipiers pour mettre leur leader dans les meilleures conditions possibles sur la route.

Certes, l’envie de gagner le Tour existe indépendamment d’une prime monétaire. Du côté des organisateurs néanmoins, la structure des primes a sans doute toujours eu pour objectif de motiver les coureurs à se battre, plutôt que de leur permettre de se répartir les sommes à moindre effort. En 1952 par exemple, alors que Fausto Coppi écrase la course au sortir des étapes de l’Alpe d’Huez et de Sestrières (10 et 11e étapes sur 23), la direction de course, craignant que le reste du peloton se résigne et que la course perde en intérêt, double les primes pour les places de deuxième et troisième.

Sur les pentes du col du Télégraphe, en route vers l’Alpe d’Huez, le photographe italien Carlo Martini immortalise le « passage de la gourde » entre Fausto Coppi et Gino Bartali, avant que le premier ne s’envole pour remporter l’étape. Twitter

Ils veulent ainsi assurer un spectacle sinon pour la première place, du moins pour les suivantes. De façon plus inattendue, pour motiver les coureurs à se battre, certains organisateurs de courses ont parfois évincé des coureurs : alors qu’en 1929 Alfredo Binda a gagné le Giro d’Italia pour la quatrième fois, les organisateurs du Giro lui versent en 1930 une somme équivalente au premier prix afin qu’il ne participe pas à la course !

La rémunération des coureurs tirée des primes doit par ailleurs être distinguée de leur salaire fixe, versé par les équipes dont le nom est celui d’un sponsor. Son évolution s’explique elle par le modèle de l’ « économie des superstars » : les sponsors sont prêts à payer de plus en plus cher pour s’offrir les services du petit nombre de coureurs garantissant une exposition médiatique croissante.

Une évolution spécifique au cyclisme ?

Un chiffre d’affaires multiplié par 10, des droits de retransmission télévisée par environ soixante-cinq, pour rapide soit-elle, la croissance du Tour dans les années 1980 et 1990 est néanmoins restée bien moins rapide que celle du football. Sur la même période, en France, le chiffre d’affaires des clubs professionnels de football est multiplié par environ vingt, et les droits de retransmission télévisée des matchs de football par environ trois cents.

 

La mise en concurrence des chaînes de télévision a été pour le ballon rond un catalyseur bien plus puissant. Par rapport au cyclisme, le football est un sport idéal pour la retransmission télévisée. Il est plus simple à capter dans la mesure où il se déroule au sein d’un stade et non sur un parcours long parfois de plus de 200 kilomètres. Il est aussi plus simple à programmer dans la mesure où la durée des matchs est connue, contrairement à celle d’une étape qui comporte une part d’aléa plus importante. Le Tour n’a alors pas profité autant que les clubs de football français de la considérable hausse du volume d’investissements dans le sport qui a caractérisé les années 1980 et 1990.

Il en a néanmoins davantage profité que les Jeux olympiques au niveau mondial. Ceci s’explique d’une part car la libéralisation du marché de la télévision, facteur principal de l’explosion du chiffre d’affaires, a eu lieu plus tôt, plus tard ou pas du tout dans les autres pays occidentaux. D’autre part intervient le fait que la plupart des habitants de la planète soient sensiblement moins riches que les Français, et donc que la publicité ait pour les annonceurs moins de valeur.


Jean-François Mignot, Démographe, Sorbonne Université

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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