Des baleines pilotes échouées sur une plage. Stephen Barnes / Shutterstock
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Les cétacés en détresse sur nos côtes sont-ils condamnés à mourir ?

Est-il possible de faire mieux pour sauver des cétacés en détresse ? Peut-on améliorer le taux de réussite des interventions de sauvetage en France ?

En 2022, on se souvient tous de l’orque Sedna qui remonta la Seine. Puis, ce fut au tour du béluga, de la baleine coincée dans l’embouchure de la Rance en février 2023, et du baleineau isolé dans un port en Martinique en avril 2023. Fin août 2023, c’est également un baleineau qui s’est retrouvé prisonnier dans le lagon à la Réunion, séparé de sa mère.

Leur point commun : ces cétacés étaient tous isolés et ont été découverts rapidement. Mais si certaines interventions se sont « bien terminées » (par exemple pour la baleine de la Rance), d’autres ont montré certaines limites dans la préparation et la mise en œuvre de l’intervention, avec au final des issues tragiques (pour l’orque, le béluga et les baleineaux à la Martinique et à la Réunion).

Est-il possible de faire mieux pour sauver des cétacés en détresse ? Peut-on améliorer le taux de réussite des interventions de sauvetage en France ?

Le ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires lance un groupe de travail national sur les mammifères marins en détresse, qui se réunira pour la toute première fois jeudi 14 septembre. L’objectif est de traiter de la gestion de ces mammifères en difficulté.

Des détresses très fréquentes sur nos côtes

En 1970, la France a créé le Réseau national échouages (RNE). Particulièrement actif, son but est de recenser l’ensemble des mammifères marins qui s’échouent sur les plages de la France continentale et d’outre-mer. En 2021, 1522 échouages de cétacés ont été rapportés au RNE en 2021 sur les côtes de l’hexagone, et 15 de plus sur nos côtes ultra-marines, soit 4 par jour en moyenne. Ce terrible chiffre ne prend pas en compte les captures dans les engins de pêche professionnelle estimées entre 2 et 7000 par an sur la côte atlantique.

Les causes des échouages peuvent être multiples : naturelles (virus, bactéries, âge avancé, séparation du groupe social, attaque d’un prédateur) ou résultantes d’une ou d’une combinaison d’activités humaines (pêcheries, collisions, pollution chimique, plastique, bruits sous-marins, dérégulation climatique).

Toujours d’après le Réseau national échouages, seuls 3 % des cétacés étaient vivants lorsqu’ils ont été observés en difficulté. Dans ce cas, on peut envisager de les renflouer, c’est-à-dire de les transporter au large, si plusieurs conditions sont réunies, comme leur état de santé, leur poids, leur accessibilité. Il faut aussi s’assurer de la sécurité des opérateurs et des opératrices, et d’avoir des moyens humains et matériels suffisants.

Ça, c’est la théorie, mais que se passe-t-il réellement sur le terrain ?

Comment se passe le sauvetage d’un cétacé en détresse ?

Tout d’abord, le Réseau national échouages fait appel à son réseau et choisit généralement de confier la responsabilité de l’intervention au membre le plus près de la zone où a été vu le cétacé. Un référent est alors désigné pour gérer les opérations, en accord avec la préfecture ou l’autorité administrative qui va sécuriser les lieux.

Commence alors la prise en charge de l’animal : identification de l’espèce et bilan de santé permettent d’évaluer ses chances de survie à court terme. Pour cela, un vétérinaire dresse un diagnostic clinique, qui peut s’avérer plus ou moins précis suivant l’accessibilité du cétacé. Ces éléments, même approximatifs, seront très importants pour choisir entre le ramener au large ou l’euthanasier.

Pour aider à cette décision, il est possible de faire appel à un ou des experts cétologues. Par exemple, pour le béluga, c’est Robert Michaut, chercheur québécois reconnu mondialement, qui avait été sollicité. Pour l’orque, Charlotte Curé, spécialiste internationale en bioacoustique, était venue proposer une solution intéressante utilisant des émissions sonores d’orques pour guider Sedna vers l’océan.

Immersion dans l’univers de Charlotte Curé, bioacousticienne, lauréate 2010. Source : Fondation de la Vocation.

Anticiper des scénarios détaillés permettrait d’agir plus vite

Dans ces interventions, on a vu les opérateurs se retrouver à imaginer des solutions in situ dans le moment présent – un point malheureusement plus négatif que positif, car, pour les cétacés en difficulté, qui ne peuvent pas vivre dans l’eau douce, qui ont faim, qui sont stressés et peut-être malades, chaque heure qui passe fait diminuer les chances de survie.

Les interventions sont également contraintes par la défense d’activités économiques et/ou la nécessité de sécurité des citoyens.

Enfin, la prise de décision peut aussi être ralentie par les discours disparates de différents acteurs, indépendamment de leurs expertises, qui mettent parfois en cause l’avis des autres – ce qui empêche un consensus rapide et contribue également au stress de l’équipe en charge du dossier.

Pour éviter cela, la seule solution est d’envisager les interventions largement en amont et ne surtout pas les penser devant le cétacé en détresse.

En fait, la démarche proposée ici revient à copier celle des pompiers : lorsqu’un début de feu est constaté, ils ne dédient pas les premières heures qui font suite à l’alerte par une réunion de travail pour envisager les actions à mener. Au contraire, ils ont déjà en tête des scénarios parfaitement réfléchis en amont et clairement décrits par étape. Ils les connaissent par cœur. Et même s’il y a toujours la possibilité de faire des adaptations ou de demander, une fois sur place, l’aide d’un spécialiste dans des cas particuliers, ce sont bien la réactivité et la rapidité qui déterminent le succès de leurs interventions.

On devrait faire exactement pareil pour les cétacés : préparer dès aujourd’hui un très faible nombre de scénarios, tenant compte de l’espèce, du nombre de cétacés impliqués, de l’examen clinique avec l’établissement d’un catalogue préétabli de soins vétérinaires, et des conditions de mer. Les opérateurs et les opératrices pourront les apprendre et surtout s’entraîner pour être le plus efficaces et le plus rapides possible sur place.

Ainsi, c’est en préparant largement en amont les interventions qu’il sera possible d’appréhender, plus justement, l’ensemble des enjeux environnementaux, sanitaires et économiques pour traiter chaque cas particulier.

Inclure le grand public

Ces cétacés en détresse attirent le grand public, sensible et curieux. Plutôt que de tenir éloignées ces personnes de façon autoritaire, on peut regretter de ne pas choisir ces moments pour répondre à leurs questions et à leur angoisse/espoir. La préoccupation de leur sécurité est louable mais ne devrait pas interdire de les informer sur ces mammifères marins, leur vie, leur structure sociale, leur culture, et les raisons des échouages.

On a tout à gagner d’expliquer pourquoi il y a une intervention, et notamment en s’adressant aux plus jeunes pour leur montrer la fragilité des écosystèmes marins et la nécessité de les préserver. Il n’y a pas de raisons qu’inclure le public se passe mal, car du fait de l’empathie naturelle pour les cétacés, tout le monde a envie de voir, de parler, de se sentir inclus, comme lors de l’échouage d’une baleine à bosse aux Comores.

Quelle gouvernance internationale ?

Le nombre de cétacés en détresse pourrait augmenter dans les prochaines années puisque les pays continuent de structurer leur politique d’exploitation des océans, alors que les écosystèmes sont déjà en grande difficulté par la pression anthropique, qui entraîne une défaunation marine.

La poursuite de l’extension des aires marines protégées, dans les eaux territoriales françaises notamment, le moratoire sur l’exploitation minière des grands fonds, porté notamment par la France, et la signature à l’ONU du traité de protection de la haute mer montrent que des actions nationales et internationales raisonnables sont possibles. Il faut profiter de cette volonté de protéger nos océans pour aller encore plus loin, par exemple avec des régulations plus contraignantes des activités anthropiques qui fragilisent les cétacés et qui expliquent leur échouage.

En attendant, à cause de ce que nous faisons subir aux océans, il est de notre devoir de porter assistance à ces mammifères marins en difficulté. Il existe, d’ailleurs, des formations proposées par la Commission baleinière internationale et des protocoles pour les sauvetages de cétacés dans d’autres pays, comme par le Marine Mammal Center ou par l’IFAW par exemple, desquels nous pourrions nous inspirer. L’objectif est de proposer, à partir de ce qui a été fait depuis 1970 en France, des scénarios adaptés pour, si cela est possible, améliorer les interventions et sauver, sinon tous les cétacés en détresse, du moins le plus grand nombre. Cette démarche s’inscrirait dans notre volonté de faire plus et mieux pour les écosystèmes marins, et nous rendrait l’espoir de croire en un océan durable.


Olivier Adam, Bioacousticien, Sorbonne Université

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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