« La démocratie américaine sort blessée »
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Entretien avec le philosophe Pierre-Henri Tavoillot, maître de conférences à Sorbonne Université.

Pierre-Henri Tavoillot

Alors que la cérémonie d’investiture de Joe Biden se tient dans des conditions exceptionnelles, le philosophe Pierre-Henri Tavoillot s’interroge sur l’héritage que laisse à la démocratie américaine le 45e président des États-Unis et nous explique les défis à relever pour restaurer la confiance dans l’art de gouverner.

Malgré l’invasion du Capitole le 6 janvier dernier par des manifestants pro-Trump, les institutions américaines ont tenu. Est-il naïf de penser que la démocratie a finalement gagné ?

Pierre-Henri Tavoillot : Il n’y a eu ni révolution ni coup d’État. Le processus constitutionnel de validation des résultats de l’élection a été retardé, mais il n’a pas été interrompu. Cela dit, la démocratie américaine sort blessée de cet épisode. Car deux piliers de ce régime ont été ébranlés : celui d’un pouvoir « autorisé » par des élections et le fait, pour les gouvernants, de quitter le pouvoir à échéance prévue. Le refus de Donald Trump de reconnaître sa défaite met à mal ces deux moments essentiels de la vie démocratique. D’un côté, comme dans une vulgaire dictature, il refuse l’alternance ; de l’autre, il aggrave la défiance des citoyens dans leur système électoral. La blessure est donc profonde.

La défiance vis-à-vis du pouvoir et des institutions ne vient pas de l’extérieur, mais du sommet même de l’État américain. Qu’est-ce que cela implique ?

P.-H. T. : Le slogan de campagne de Trump était Make America great again. Or il a été le responsable d’un affaiblissement des États-Unis. À l’extérieur, les dirigeants chinois, par exemple, ont bon dos de faire remarquer que les démocraties libérales font exactement ce qu’elles reprochent à la Chine : faire intervenir la police quand le Parlement de Hong Kong est envahi ou bloquer les comptes internet des activistes ennemis du régime ! À l’intérieur aussi, puisque D. Trump a réussi l’exploit de réaliser le plan des ennemis des États-Unis visant à saper la confiance des électeurs dans leur système électoral. C’était le but explicite des cyberattaques lors de la précédente élection américaine, ainsi que l’a montré avec brio Alex Stamos, responsable démissionnaire de la sécurité de Facebook en 2016.

Vous avez travaillé sur la notion de peuple. Existe-t-il encore, selon vous, un peuple américain ou faut-il désormais en compter deux qui ont fait sécession ?

P.-H. T. : La notion de peuple en démocratie est une énigme aussi redoutable qu’indispensable à résoudre. Dès qu’on tente de lui donner un visage, on risque de le perdre en produisant plus de divisions que d’unité. J’ai proposé de le définir non comme une substance (toujours introuvable et contestable), mais comme une méthode comportant quatre moments. Il y a peuple dans une démocratie, quand il y a des élections, des délibérations, des décisions, des redditions de compte à échéance prévue. Si une seule de ces étapes fait défaut, le peuple disparaît et, avec lui, la capacité collective d’agir. D’où la gravité de la situation américaine.

Certes, le socle commun demeure : le caractère sacré de la Constitution et le messianisme du rêve américain. Mais la méthode démocratique est mise en cause, aggravée par des évolutions démographiques profondes. Y a-t-il les germes d’une guerre civile ? Le mandat de J. Biden sera décisif selon qu’il choisira la voie d’une « restauration » ou celle d’une « réconciliation ». On retrouve ici le mystère abyssal de cette histoire américaine dans laquelle tensions violentes et puissante capacité d’intégration cohabitent depuis longtemps : comment cette nation a-t-elle pu renouer les liens après l’abominable guerre de Sécession ?

On a longtemps considéré qu’Internet était la nouvelle agora de la démocratie. Aujourd’hui, les réseaux sociaux peuvent être utilisés comme un instrument populiste. Quel regard portez-vous sur ces nouvelles technologies de l’information ?

P.-H. T. : À l’origine, le projet d’internet était libertaire : créer les conditions d’un réseau autogéré sans organe central. Avec le Web puis les réseaux sociaux, on nous annonçait la naissance d’une agora où tout le monde pourrait débattre et décider en temps réel. La déception fut grande ! Le désenchantement de l’internet et des « civics tech », nous révèle que l’espace public démocratique est un trésor fragile qu’on ne peut sans risque le laisser ouvert aux quatre vents. Mais avec quelle régulation ? La notion d’intérêt national revient en force pour contrecarrer une dérégulation devenue incontrôlable. La fermeture du compte officiel de D. Trump pose d’ailleurs de manière éclatante le problème puisque d’un strict point de vue juridique, une entreprise privée a aujourd’hui le droit de faire taire un président démocratiquement élu. La question de la responsabilité éditoriale des dirigeants des réseaux sociaux doit être réglée au plus vite.

Plus globalement, de quoi souffre la démocratie aux États-Unis et en France ?

P.-H. T. : Le mot valise est populisme ! Que l’on a souvent tendance à confondre avec le fascisme. C’est, je crois, une erreur, car le fascisme est anti-démocratique, tandis que le populisme est hyper-démocratique. L’un dénonce la démocratie au nom d’une pureté originelle ; l’autre critique ses promesses non tenues. Au fond le populisme lance un défi à la démocratie libérale pour qu’elle n’oublie pas, d’une part, l’efficacité du pouvoir et, d’autre part, sinon le peuple, du moins la partie la plus populaire du peuple. Deux écueils existent : d’une part, la crise de la représentation, qui consiste à dire que le peuple n'est pas assez bien représenté (le « demos » fait défaut) et, d’autre part, l'impuissance publique (le pouvoir – cratos – est inefficace).

En France, on cherche souvent des solutions du côté du demos, de la « participation » (convention citoyenne, tirage au sort…), alors qu’elles me semblent être plutôt du côté du cratos, de l’efficacité de ce pouvoir que nous adorons tant détester. Le libéralisme s’est construit sur l’idée qu’il fallait limiter le pouvoir pour éviter son abus ; il me semble qu’il faut aujourd’hui retrouver de la puissance d’agir afin d’éviter de fragmenter la responsabilité politique et diluer l’efficacité de l’action collective dans des idéologies et des intérêts particuliers.

Comment alors restaurer l'autorité et la confiance dans la démocratie ?

P.-H. T. : L’autorité doit retrouver confiance en elle, car, comme disait Raymond Aron, nul n’obéit à qui ne croit pas en son droit de gouverner. Certes, l’autorité ne tombe plus du ciel, comme jadis, mais elle n’a pas pour autant disparu : elle se situe désormais dans la qualité du service rendu. Quant à la confiance, si elle était totale, on n’aurait nul besoin de la politique. Le vrai défi est de créer les conditions d’une défiance raisonnable (je me fie avec précaution) qui ne dérive pas en méfiance (je ne me fie pas du tout). On voit par là que le grand enjeu est celui de l’espace public éclairé, mais il me semble que nous avons collectivement pris conscience de l’urgence d’apprivoiser la sauvagerie désastreuse des réseaux sociaux. C’est un premier pas…

Pour reprendre le titre de votre dernier ouvrage , quelle est finalement « la morale de cette histoire »* ?

L’art de gouverner dans une démocratie est un exercice difficile qui nécessite de prendre en compte des injonctions parfois contradictoires pour aboutir à des décisions collectives. Il exige, de ce fait, non seulement des élus, mais aussi un peuple adulte, capable de compromis, de négociations et de prise en compte des contraintes.

Ce que nous enseigne la crise politique actuelle aux États-Unis, c’est donc aussi la nécessité du défi éducatif que suscite la démocratie : celui de former des citoyens éclairés, conscients de la complexité inhérente à ce régime et capables d’exercer un esprit critique aussi bien sur les décisions politiques et le monde que sur leurs propres actes. Une décision politique n’est jamais un choix entre la bonne et la mauvaise option, mais entre une mauvaise et une pire.

*La Morale de cette histoire. Guide éthique pour temps incertains (Paris, Michel Lafon, 2020)

 

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