Héritage des trente glorieuses, les zones commerciales en périphérie des villes souffrent d'une mauvaise image. Elodie Bitsindou, Fourni par l'auteur
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En finir avec la « France moche » : peut-on changer notre perception des zones commerciales ?

Depuis l’annonce du gouvernement, l’expression « France moche » a refait son apparition dans le débat public. Or, un tiers de la population réside aujourd’hui dans ces territoires, selon une mosaïque socio-économique et des mobilités résidentielles diverses

Le 11 septembre 2023, le ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires, Christophe Béchu, et la ministre déléguée chargée des Petites et moyennes entreprises, du Commerce, de l’Artisanat et du Tourisme, Olivia Grégoire, ont annoncé un programme national de transformation des zones commerciales.

Souvent situées en entrée de ville, ces zones demeurent des pôles de consommation majeurs. 72 % des dépenses des Français sont effectuées dans ces zones, a annoncé Bercy, un chiffre, semble-t-il, tiré d’une étude de l’Insee publiée en 2014.

Face à la crise écologique, l’arrêt de la construction de nouvelles zones et l’adaptation de l’existant (1 500 zones commerciales couvrant cinq fois la taille de Paris sont nécessaires. Mais si ces zones sont associées à un mode de vie jugé obsolète par les professionnels de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire, celui du règne de l’automobile et de la surconsommation, elles sont un héritage des Trente Glorieuses et abritent à ce titre une mémoire collective.

Un questionnement sur l’identité de ces lieux permettrait d’avancer sur certaines des difficultés auxquelles les projets devront faire face : création de valeur hors du secteur commercial, et nécessité de faire évoluer l’image de ces zones pour convaincre de se loger sur ce foncier hautement rentable, mais souffrant d’un mépris culturel.

« La France moche » : un point de vue subjectif

Depuis l’annonce du gouvernement, l’expression « France moche » a refait son apparition dans le débat public. Vue pour la première fois dans les pages de Télérama en 2010, la formule pointe les formes de l’étalement urbain : infrastructures routières, zones commerciales, lotissements.

Ses détracteurs y perçoivent laideur, banalité, ennui et mal-être. Leurs habitants sont perçus comme des exilés. Or, un tiers de la population réside aujourd’hui dans ces territoires, selon une mosaïque socio-économique et des mobilités résidentielles diverses. En outre, la « ville franchisée » décrite par le sociologue David Mangin en 2003 est une réalité qui concerne aujourd’hui aussi bien les périphéries que les villes historiques. L’abondance de la publicité sous toutes ses formes dans les quartiers centraux de la capitale en constitue un parfait exemple.

À rebours de ce rejet, nombre d’auteurs nous invitent à considérer ces espaces sous un angle nouveau. En 2011, Éric Chauvier s’opposait à ces critiques en publiant l’essai Contre Télérama. L’écrivaine Annie Ernaux, de son côté, a rendu compte de son expérience sensible des hypermarchés dans l’opus Regarde les lumières mon amour. Elle a depuis obtenu le prix Nobel de littérature.

C’est par la médiation de l’art, nous apprend le philosophe Alain Roger, que nous pouvons apprécier un paysage. Les artistes, en particulier les photographes, nous ont offert quantité de matière pour apprendre à percevoir cette dimension des zones commerciales. Comme Robert Venturi et Denise Scott Brown prirent conscience des qualités visuelles et culturelles des boulevards commerciaux de Las Vegas, pouvons-nous aussi changer de regard sur les zones commerciales en périphérie des villes françaises ?

Quand la production artistique rencontre l’aménagement du territoire

L’intérêt des photographes français pour les espaces périurbains se manifeste pour la première fois à l’occasion de la Mission photographique de la DATAR (Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale). Créée en 1963, la DATAR avait pour objectif de superviser la politique nationale d’aménagement du territoire. En 1984, Bernard Latarjet et François Hers lancent la Mission avec l’objectif de « représenter le paysage français des années 80 » et de recréer « une culture du paysage ».

Parmi les participants, des tendances se dégagent. Ils capturent la transformation des bords de mer, des zones rurales et provinciales ; témoignent des effets de l’urbanisation diffuse ; saisissent une ruralité perdue, ou du moins, irrémédiablement transformée ; explorent les infrastructures et les paysages en mouvement ; et montrent les hommes et les femmes qui investissent ces espaces.

Série Espaces commerciaux, Midi. Albert Giordan, Mission photographique de la Datar, Fourni par l'auteur

Dévoilées au public pour la première fois à la fin de l’année 1985, les photographies de la DATAR furent largement diffusées dans les médias. Cependant, l’opinion du philosophe Michel Guerrin selon laquelle « Miracle ! On a retrouvé des paysages en France ! », reste une exception. Le public de l’époque ne perçut pas tant une volonté de renouvellement des paysages que le témoignage de leur altération.

Ces images forment le récit d’une France subissant de profondes transformations : celui d’un territoire conquis par les flux de circulation et d’énergies ; où nature (jamais sauvage) habitat et industrie se superposent et s’entremêlent ; où le fonctionnalisme de l’État aménageur des Trente Glorieuses coexiste avec la prolifération de l’habitat individuel ; où l’espace public est peuplé d’images et de signes.

Nouveaux récits

Sur le modèle de la DATAR, des commandes photographiques et missions indépendantes – tels l’ARN, Atlas des régions naturelles – montrent des portraits de paysages où la dimension sensible n’occulte jamais les réalités urbaines.

Montchanin. Atlas des Région Naturelles (ARN). Nelly Monnier et Éric Tabuchi, Fourni par l'auteur

Initiée par le Forum vies mobiles (un institut de recherche sur la mobilité), « Les vies qu’on mène » cherche à capturer la diversité des modes de vie contemporains en France. Les séries photographiques sont des récits, suivant des individus de tous horizons, dans des territoires variés. Elles examinent notamment le rôle essentiel de l’automobile dans la vie quotidienne, principal moyen de déplacement, outil de travail ou objet de fierté, et exposent « notre dépendance aux énergies carbonées ». Exposées à la Cité internationale des arts en 2022, ces images dialoguent avec les statistiques, soulignant qu’actuellement, 70 % des déplacements en France se font en voiture, et que 85 % des foyers étaient motorisés en 2018.

Série « Sur la piste des derniers hommes sauvages « , 2015. Antoine Séguin, Fourni par l'auteur

Une autre initiative indépendante, lancée en 2020, « France(s) territoire liquide » se distingue par son ambition de reprendre le flambeau de la DATAR, tout en se libérant des contraintes de commande. Il s’agit d’explorer un territoire en mutation, dans ses différentes dimensions, matérielles comme émotionnelles. Loin d’être documentaire, cette mission privilégie la narration, en mettant en scène les habitants des zones périurbaines avec une puissance évocatrice saisissante.

Une esthétique du contraste

Il est difficile d’établir une liste exhaustive des photographes qui ont pris les périurbains comme sujets.

À l’image de Raymond Depardon, qui participa à la Mission DATAR en capturant les effets de l’étalement urbain sur le monde rural, puis publia son recueil La France de Raymond Depardon près de vingt ans plus tard, les photographes se sont engagés dans une réflexion sur la « France périphérique ».

Leurs choix de sujets et de cadrage influencent notre perception de ces espaces. Leur regard n’est jamais neutre : ils sont animés par la nostalgie, le second degré, ou influencés par les représentations cinématographiques. Les zones commerciales y sont mises en narration et leurs qualités visuelles, riches de contrastes, sont sublimées par leur travail.

« Hexagone : le paysage fabriqué » de Jurgen Nefzger montre des paysages périurbains dotés de points de repères et de monumentalité. Les chefs-d’œuvre de l’architecture post-moderne, structurent l’espace au même titre que les fameux pastiches d’architecture vernaculaire délivrés partout à l’identique par les chaînes de restauration.

Série Autoroute du soleil. Raphaël Bourelly, Fourni par l'auteur

« Paradise Lost » de Julien Roche joue sur la répétition, tandis qu’avec « Sur la piste des derniers hommes sauvages », Antoine Séguin s’appuie sur les différences d’échelles entre l’Homo périurbanus et son environnement.

« Rodéo 3 » de Xavier Lours s’attarde sur la vie nocturne de Plan-de-Campagne, créée en 1960 dans la périphérie de Marseille, la plus grande zone commerciale de France, dans le viseur des photographes depuis la mission DATAR.

Quant à la série « Autoroute du soleil » de Raphaël Bourelly, elle met à l’honneur néons et jeux de lumière.

Signe de l’intérêt institutionnel pour les zones commerciales en tant que paysages, ces quatre projets photographiques ont été récompensés dans le cadre du concours « Regards sur les zones d’activité économique » sponsorisé par le PUCA (Plan Urbanisme Construction Architecture) – un service interministériel créé en 1998 afin de faire progresser les connaissances sur les territoires et les villes et éclairer l’action publique.

Série Hyperlife, 2021. Stéphanie Lacombe, Fourni par l'auteur

La photographe Stéphanie Lacombe, de son côté, opère un changement d’échelle et de focale, en montrant moins les paysages des zones commerciales que l’appropriation dont elles font l’objet par les individus. Sa série « Hyperlife », au nom évocateur – ces lieux que l’on qualifie de « France moche » sont aussi et surtout des lieux « hypervivants » – donne à voir les liens de sociabilité qui se jouent sur le parking de l’Intermarché de Saint-Erme (Hauts-de-France). Dans une intéressante subversion des fonctions, qui valorise différemment l’espace et le valide comme lieu de vie à part entière, le travail de la photographe a été exposé sur le parking en question.

À travers ce corpus, les zones commerciales ne sont plus simplement perçues comme des espaces fonctionnels ou des centres de consommation, mais se révèlent comme des lieux où se superposent des échelles, des lisières et des interstices. À partir de ces représentations, il est crucial de reconnaître et de préserver les pratiques préexistantes qui ne s’inscrivent pas dans une grille de lecture consumériste, plutôt que de les effacer.


Elodie Bitsindou, doctorante en histoire de l'architecture contemporaine, Centre André Chastel, Sorbonne Université

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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