Donna sdraiata, Fernando Botero.
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Bonnes feuilles : « Grossophobie, sociologie d'une discrimination invisible »

Cet extrait, qui traite de la réappropriation esthétique de la grosseur, est issu du livre « Grossophobie, sociologie d’une discrimination invisible », publié aux éditions de la Maison des sciences de l’homme le 10 juin 2021.

Avec cet ouvrage, Solenne Carof signe une des premières études sociologiques sur la grossophobie en France. Que vivent les personnes très corpulentes dans une société comme la nôtre ? Que révèle le stigmate de gros ou de grosse des normes qui pèsent différemment sur les hommes et sur les femmes ? Quelles conséquences cette stigmatisation a-t-elle sur les personnes concernées ? Au fil de son enquête, l’autrice dévoile les rapports de pouvoir qui se nichent dans la question du poids et structurent les hiérarchies propres à notre société.


Que la prise de poids soit linéaire ou fluctue dans le temps, certaines personnes choisissent de se réapproprier leur corporalité. Les forums et les blogs peuvent dans ce contexte être utilisés pour se rassurer, évacuer une souffrance intime ou découvrir des modèles positifs d’hommes et de femmes « grosses et heureuses ». Les groupes de partage anonyme, l’engagement dans une association, une rencontre amoureuse, la famille proche, une grossesse, la lecture d’ouvrages féministes, un suivi psychologique ou encore un soutien amical, sont autant d’événements, de supports ou de ressources qui permettent de transformer positivement le rapport au corps. Deux espaces ont ainsi été investis par Paula, auxiliaire de crèche d’une trentaine d’années très corpulente, pour se réapproprier son corps : les pratiques esthétiques et la transformation de sa représentation des rondeurs.

La réappropriation de son corps passe ainsi par une revalorisation de la grosseur, en particulier du corps maternel comme rond et charnu, ce qui participe cependant d’une forme d’essentialisation du corps féminin. L’image de la femme pulpeuse, aux rondeurs bien placées, permet de défendre une féminité grosse sexualisée et de vanter le pouvoir d’attraction qu’exercerait sur les hommes un corps plantureux. Certaines femmes mettent ainsi en avant leurs rondeurs et leurs courbes en opposition aux lignes rigides des mannequins. La poitrine, la taille, les hanches et les fesses opposent les femmes « qui ressemblent à des femmes » aux « corps brindilles » des adolescentes. D’autres laissent entendre que leurs formes importantes, inspirant la confiance, facilitent leur relation aux autres ou que leurs rondeurs apportent également des avantages physiques. Capucine explique ainsi que sa peau est moins fragile face au froid, moins sèche et surtout qu’elle n’a quasiment aucune ride du fait de sa forte corpulence :

« Non, non, je veux dire, ma collègue est bien proportionnée, mais elle a plus de problèmes à la limite que moi et on a six mois de différence, elle est plus jeune que moi de six mois, et la plupart des personnes lui donnent facilement cinq à dix ans de plus que moi. Donc moi, effectivement, mon âge, quand je le dis, souvent les gens tombent de l’armoire et je dis je sais que moi j’aurais moins de problèmes de rides et voilà… Donc c’est un avantage… »

Cette mise en valeur des avantages liés à ce qui est socialement perçu comme un défaut peut être interprétée à la lumière du concept goffmanien de « retournement du stigmate ». Dans ce contexte, la grosseur étant perçue comme ayant des caractéristiques positives, elle ne doit pas être un obstacle à la féminité. Paula raconte :

« Non, moi, ce n’est pas parce que je suis ronde que je dois me laisser aller, mais c’est vrai que… Ouais s’habiller, pas s’arranger, parce que même si moi je suis ronde, je sais très bien m’arranger. Ce n’est pas parce que je suis ronde que je vais m’habiller comme un sac. Il n’en est pas question ! »

Mais, dans une société patriarcale, ces pratiques esthétiques comportent le risque de remplacer l’injonction d’être mince par celle d’être belle. C’est ce que Toril Moi, philosophe et chercheuse en littérature appelle le « dilemme beauvoirien » : aux prises avec le partriarcat les femmes sont toujours partagées entre se fondre dans une universalité pensée comme masculine, qui les force donc à nier leur corporalité pour y appartenir ou s’enfermer dans une subjectivité (stéréotypée) sexuée. Face à cette ambivalence, la valorisation de nouvelles normes esthétiques – hors des cadres de la minceur, de la blancheur ou de l’hétérosexualité – permet d’étendre, détourner, voire même dénoncer les normes de beauté occidentales.

 

En outre, la défense des soins du corps (massage, hammam), des séances de relooking et de photographie ainsi que le partage de son apparence physique sur les réseaux sociaux sont autant de moyens pour les individus de déplacer l’injonction de la minceur vers une valorisation plus large du bien-être physique et mental. Les pratiques sportives peuvent dans ce contexte aider à percevoir le corps différemment, non plus uniquement comme un objet esthétique ou de séduction, mais aussi comme un moyen de se dépasser, de se défouler ou simplement de s’amuser. Le sociologue Pierre Bourdieu affirmait ainsi, dans La domination masculine, que « la pratique intensive d’un sport détermine chez les femmes une profonde transformation de l’expérience subjective et objective du corps ».


Solenne Carof, Maîtresse de conférences en sociologie, Sorbonne Université

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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