Logo du média russe RT, interdit d'émettre en France et dans le reste de l'UE depuis fin février 2022 (Shutterstok / Sergei Elagin)
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Comment l’interdiction de Russia Today et Sputnik par l’UE est devenue un problème français

La guerre en Ukraine a eu pour conséquence un événement médiatique inédit : l’interdiction faite par l’Union européenne à la chaîne de télévision russe Russia Today (RT) et à l’agence Sputnik de poursuivre la diffusion de leurs programmes et informations dans l’espace communautaire.

Le 24 février dernier a débuté l’invasion russe en Ukraine. Cet événement a immédiatement donné lieu à une couverture journalistique de très grande ampleur, avec le déploiement de formats ad hoc, tels les live organisés par bon nombre de médias en ligne afin de suivre en continu les évolutions de l’invasion et ses conséquences multiples.

Parmi ces conséquences figure un événement médiatique inédit à l’échelle européenne : l’interdiction faite par l’Union européenne (UE) à la chaîne de télévision russe Russia Today (RT) et à l’agence Sputnik de poursuivre la diffusion de leurs programmes et informations dans l’espace communautaire. Cette décision, annoncée dès le 27 février, a pris effet le 2 mars avec son inscription au Journal officiel de l’UE et a rapidement doné lieu à un feuilleton plurimédiatique qui s’est lui-même prolongé avec l’annonce par RT, le 8 mars, de la contestation de cette décision.

Si les médias français ont largement participé à nourrir ce feuilleton, dans la diversité de leurs formes et la pluralité de leurs lignes éditoriales, il s’avère que les angles retenus pour le traiter n’ont pas été si diversifiés. Au contraire, on peut observer une restriction des choix opérés à deux angles principaux, laquelle conduit à mettre en lumière, d’une part, une nouvelle manifestation de la redondance de l’information et, de l’autre, un processus de nationalisation d’une information européenne.

Une question juridique française

Chronologiquement, le premier angle adopté de façon transversale par les médias français est celui du bien-fondé, en droit, de la décision prise par l’UE. « Sur quoi se base l’Union européenne pour interdire RT et Sputnik ? », se demande par exemple Libération dès le 2 mars. « Guerre en Ukraine : une interdiction de RT France “sans base juridique légale” ? », interroge encore 20 Minutes le 4 mars.

Ces interrogations ont conduit les médias à mettre en avant deux figures françaises. La première est Thierry Breton, commissaire européen au marché intérieur, dont les propos explicitant la décision et formulés lors d’une interview dans la matinale de RTL le 1er mars se sont vu repris par nombre de médias.

« Il s’agit d’une mesure de sanctions, elle est fondée sur un règlement du Conseil qui avait été adopté en 2014 par les États membres, lors de l’annexion de la Crimée par la Russie », estime ainsi 20 Minutes.

Le second acteur français sur lequel s’est portée l’attention médiatique n’est autre que l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique), et ce pour expliquer que l’application des conséquences de la décision communautaire dans l’espace hexagonal allait lui revenir. « Il n’existe pas de directives européennes. C’est au pays qui a délivré l’autorisation de diffuser de prendre des mesures. En France, ce pouvoir revient à l’Arcom, ex-Conseil supérieur de l’audiovisuel », peut-on lire ainsi sur le site de France Inter, sous le titre « Que dit le droit ? ».

« Concrètement, c’est aux régulateurs nationaux, en France l’Arcom, de prendre cette décision-là. Compte tenu du conflit, il s’agira probablement d’une procédure d’urgence de saisie du Conseil d’État, déjà prévue dans la loi de 1986 qui régit l’audiovisuel, et qui probablement donnera lieu à une cessation de diffusion », explicitait plus avant France Culture, dans sa « Question du jour » du 1ᵉʳ mars).

Quid des journalistes français ?

La nationalisation de la décision européenne s’est poursuivie, et accentuée, avec l’adoption d’un second angle très partagé, celui du sort des journalistes français jusqu’alors employés par RT France. En réalité, ce « feuilleton dans le feuilleton » s’est même engagé avant l’annonce officielle de la décision, lorsque le présentateur Frédéric Taddeï a fait savoir qu’il mettait un terme à l’émission quotidienne « Interdit d’interdire » qu’il animait sur la chaîne depuis 2018. L’Obs souligne alors que l’animateur en a décidé ainsi « par loyauté envers la France ».

À partir du 27 février, cette préoccupation médiatique pour les confrères s’est étendue à l’ensemble de la rédaction, avec une couverture centrée sur les émotions collectives ressenties. « Après la décision européenne d’interdire la diffusion des médias contrôlés par la Russie, les 175 collaborateurs de RT France se retrouvent sur le carreau », pointait Les Échos dans un article dont le titre mettait en avant « l’angoisse des salariés ».

20 Minutes rapporte pour sa part les propos du Syndicat national des journalistes (SNJ) qui dénonce « un acte de censure qui réduit le pluralisme de l’information ».

FranceTVinfo relevait encore le 1er mars un « malaise chez les journalistes » de la chaîne, soulignant qu’« au-delà des présentateurs vedettes, une centaine de journalistes fait partie de la rédaction » et qu’« il s’agit principalement de jeunes de moins de 30 ans, qui ont le sentiment de faire du mieux qu’ils peuvent ».

Les médias français tendent ainsi à exprimer une forme de solidarité intra-professionnelle à l’égard des journalistes de RT France au sujet desquels il est fréquemment rappelé qu’ils étaient bien détenteurs de la carte de presse, comme pour leur racheter, par avance et de façon discrète, une caution déontologique. Car la carte de presse, ce certificat d’identité professionnelle délivré chaque année, selon les conditions fixées par la loi du 29 mars 1935 créant le statut professionnel du journaliste), fonctionne aussi comme le rappel symbolique de « l’appartenance à un groupe unifié ».

L’Europe médiatique, grande absente du feuilleton

D’européen, l’événement « interdiction de RT et de Sputnik » est donc devenu peu à peu français, à la faveur de ces angles privilégiés. Les médias nationaux ont en effet fait l’impasse sur d’autres constructions narratives qui, elles, auraient pu davantage mettre en lumière la dimension supranationale alors en jeu.

Ainsi, la façon dont les autres États européens concernés ont pu composer avec cette décision semble passée sous silence. De même, il n’est fait aucune mention de son caractère inédit, au regard des choix européens effectués depuis plusieurs décennies en termes d’élargissement et de pluralisme médiatiques.

En effet, l’histoire des institutions communautaires s’accompagne depuis les années 1950 d’une réflexion continue autour de la constitution d’une information supranationale susceptible de remédier à un problème aux allures de serpent de mer tant il est devenu structurel : la structuration d’une opinion publique européenne. Dès 1956, l’assemblée de la CECA (Communauté économique du charbon et de l’acier) procédait ainsi à un « examen du problème de l’information de l’opinion publique » et avançait :

« Aucune politique n’est viable si elle ne correspond pas à un courant réel de l’opinion publique […]. Bien plus, la formation d’une opinion publique nous incombe. Après avoir créé un commencement d’Europe, il nous faut des Européens. »

La liste des créations médiatiques diverses s’inscrivant précisément dans cette logique s’allonge régulièrement depuis : l’Eurovision voit le jour en 1956, sous l’égide de l’UER (Union européenne de radio-télévision) elle-même créée dès 1950. Cette même union décide en 1961 de mettre en partage les images et sujets d’actualité avec l’introduction des EVN (Echanges d’actualité Eurovision). Les chaînes de télévision Eurosport, Arte puis Euronews sont respectivement créées en 1989, 1991 et 1993…

Les différents magazines nommés L’Européen au cours des dernières décennies pourraient venir s’ajouter au panorama pour compléter une vision médiatique de l’histoire européenne que les médias eux-mêmes semblent avoir oubliée.


Juliette Charbonneaux, maîtresse de conférences en Sciences de l'information et de la communication au CELSA Sorbonne Université, et membre du laboratoire Gripic.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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