Marie Jaspard

Marie Jaspard

Spécialiste des maladies infectieuses et tropicales

Quand on est une femme, il faut être deux fois meilleure.

Spécialiste des maladies infectieuses et tropicales à Sorbonne Université, Marie Jaspard partage sa vie entre l’hôpital, le terrain, la recherche et l’enseignement. Femme d’action plus que de discours, elle refuse la mise en scène de l’engagement humanitaire. Elle parle de patients, de rigueur et de transmission. 

La tentation est là, presque automatique, celle d’en faire une héroïne humanitaire. La spécialiste des infections et des épidémies. Celle qui est partie soigner Ebola en Guinée, qui a travaillé dans des camps de déplacés, qui coordonne aujourd’hui des essais thérapeutiques au Nigeria. Baroudeuse en blouse blanche.

Pourtant, elle n’aime pas qu’on en fasse un récit. « Je trouve ça minable, les gens qui friment avec ça. » Alors elle parle du travail. Des patients. Des gestes à faire. Du protocole à ajuster. Le reste, elle l’écrit dans des cahiers. Pas pour publier. Pour ses filles. Pour que peut-être un jour, elles comprennent « ce qu’[elle a] fait pendant toutes ces années ».

Au départ, pourtant, rien d’héroïque. Elle a voulu être médecin « quand elle était toute petite », sans trop savoir pourquoi. Une médecin parmi une famille de médecins. Un chemin presque tracé. Et puis un stage, très jeune, dans les maladies infectieuses. 

Elle y découvre quelque chose qui la rassure : une pathologie qu’on peut attaquer frontalement. Un agent infectieux, un traitement, et la disparition du problème. Elle aime ce pragmatisme. Ce sentiment de maîtriser les choses. Elle le dira plus tard : elle n’avait pas encore compris que les virus, eux, résistent autrement.

Les études de médecine se passent à Paris, à Cochin. Puis le classement tombe. Pas assez bien pour choisir exactement ce qu’elle voulait. Alors ce sera Tours, la médecine interne. À l’époque, la spécialité « maladies infectieuses » n’existe pas en tant que telle. Elle l’ajoute à la médecine interne, pendant cinq ans. Elle remplit son CV, coche toutes les cases. Mais cette spécialité ne l’intéresse guère. Les maladies rares, les traitements incertains, les équilibres fragiles. C’est tout l’inverse qu’elle cherche : les infections qui touchent beaucoup de monde, les situations où l’on a une solution. 

Partir

Pendant son internat, elle ne tient pas en place. Elle parle d’une « bougeotte chronique familiale ». Très vite, elle postule pour des missions, notamment avec Médecins sans frontières. Des zones de conflit, et beaucoup d’épidémies. Son expertise en maladies infectieuses l’y ramène presque naturellement. Haïti pour le choléra. Le Sud-Soudan, des camps de déplacés. La Centrafrique. Les virus circulent. Elle aussi.

Sur place, il faut faire ses preuves. Elle raconte. Dans un camp de déplacés sud-soudanais, elle se retrouve face à des hommes immenses, robes à fleurs et bijoux partout, qui déposent un enfant malade sans la laisser l’approcher. Ils sont cinq ou six autour du bébé. Impossible de passer. Elle ne discute pas. Puis, doucement, s’accroupit, glisse une main pour sentir un pouls. Puis une deuxième. Sa collègue s’approche à son tour. Progressivement, les hommes s’écartent. La confiance et le respect s’installent.

Trop loin

Puis vient l’année en Centrafrique. Une année charnière. Dans la deuxième ville du pays, sans électricité, ni eau, elle dirige une unité d’hospitalisation d’enfants malnutris et supervise quatre centres de santé. Chaque semaine, elle part en tournée dans ces centres à plusieurs heures de route les uns des autres.

Là, ce qu’elle voit, ce ne sont plus des virus rares ni des protocoles d’isolement. Ce sont des enfants qui meurent « dans une injustice absolue. Parce qu’ils n’ont pas à manger. Parce que parfois, dit-elle, des croyances locales conduisent à les sacrifier ». Parce qu’ils ont le VIH et qu’il n’y a pas de traitement. Elle a le sentiment de n’avoir « aucune prise ».

Tout le monde la connaît. Au marché, on l’arrête pour parler d’un enfant, d’une fièvre, d’un décès. Elle devient « un élément du village ». En le disant, elle se méfie encore : « Quand je le raconte, je trouve que ça rappelle la médecine coloniale. » Elle refuse la posture de la femme blanche venue sauver l’Afrique. Elle dit simplement qu’elle a essayé de faire son travail. Mais son travail la dévore. « Ces gamins, ils sont rentrés dans ma peau », se souvient-elle. 

Le retour en France est brutal. Elle craque. On la récupère dans un train et l’envoie chez un psy. Trois semaines d’arrêt. « À l’époque, le burn-out n’était pas un sujet. » Elle apprend à sortir les images d’elle. Aujourd’hui, dans sa bibliothèque, il y a un album qu’elle n’ouvre presque jamais. Des enfants décharnés, des regards immenses, des visages trop maigres, des souvenirs qu’on ne partage pas. Elle les a imprimés pour les sortir d’elle. Pour qu’ils cessent d’habiter son sommeil. Elle n’en fait pas un récit. Pas même à ses collègues. Elle écrit. Des tonnes de cahiers. Des pages noircies après les gardes, les épidémies, les enfants enterrés trop tôt. Un jour, ses filles les liront peut-être. Elles comprendront alors ce que leur mère n’a jamais cherché à raconter. 

Elle ne peut plus travailler avec des enfants. « C’est trop difficile. » Elle met une carapace. Pas pour se durcir. Pour continuer.

Apprendre

Continuer, mais autrement. Quand elle part en Guinée, en 2014, pour soigner les patients atteints d’Ebola, l’épidémie est à son paroxysme. Au centre de traitement de Donka, les malades arrivent chaque jour par dizaines. La mortalité dépasse 50 %. 

On isole. On protège. On improvise. C’est la première grande épidémie d’Ebola. « On ne connaissait rien », souligne-t-elle. Les patients sont enfermés dans des tentes, sans contact avec leurs proches. Les familles voient entrer un parent et le récupèrent dans un sac. Elle comprend que quelque chose ne fonctionne pas. Elle découvre que soigner ne suffit pas. Qu’il faut embarquer les familles, expliquer, ouvrir les portes autant que possible. En République démocratique du Congo, quelques années plus tard, elle et ses collègues feront autrement : des tentes transparentes, des espaces où les familles peuvent voir leurs proches, des sacs mortuaires avec une partie transparente au niveau du visage. « Des toutes petites choses qui ont fait beaucoup pour la communauté », rappelle-t-elle.

Elle comprend aussi ce qu’elle représente elle en tant que femme médecin blanche, dans des ex-colonies françaises ou belges. Elle porte malgré elle une histoire. Alors elle apprend à écouter autrement, à travailler avec les chercheurs et les médecins locaux. Elle finit toujours par rentrer. Eux restent. Beaucoup sont déjà morts. Les autres tiennent, épuisés. Parmi eux, Jules, contaminé à son tour, entré dans le centre comme patient, il en ressort guéri. Il aurait pu partir. Il reste. Pendant trois mois, il vit dans les tentes en plastique, au milieu des malades et des morts, et soigne jour et nuit. « Ça vous laisse comme deux ronds de flanc », lance-t-elle. Le respect ne se décrète pas. Il se constate. 

Revenir

Après Ebola, tout s’enchaîne. Elle revient à Paris, à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, où elle avait été externe en infectiologie quelques années plus tôt. À l’époque, elle était allée voir le chef de service, le professeur Bricaire. Elle voulait un poste chez lui. Il lui avait répondu que ce n’était pas le moment, que ces décisions-là se prenaient plus tard. Elle l’avait pris au mot. Elle a rappelé. Tous les ans. Pendant cinq ans. Pour dire où elle en était, ce qu’elle faisait, où elle partait. En 2014, elle obtient enfin un poste de cheffe de clinique dans le service. En parallèle, elle fait un master 2, puis une thèse sur les fièvres hémorragiques virales. 

À Paris, elle trouve des appuis. L'infectiologue de Sorbonne Université, Karine Lacombe, qui « a apprécié ce parcours hors cadre, pas dans le même moule ». L’accueil chaleureux du doyen de la faculté de Santé de Sorbonne Université. Elle parle d’« une chance folle ». Sans cela, dit-elle, elle serait peut-être « restée en orbite ailleurs ». Elle entre dans l’institution sans renoncer au terrain. Elle ne choisit pas entre l’hôpital et l’international. Elle garde les deux.

Tenir le fil

Son invariant : les patients. Elle commence toujours par eux. La fièvre de Lassa, sur laquelle elle travaille encore aujourd’hui, ne faisait pas partie d’un plan de carrière. « Ce virus m’a choisie », dit-elle. En 2017, elle part au Nigeria pour une mission exploratoire avec l’ONG Alima. Une épidémie importante est en cours. Elle soigne. Et très vite, elle constate qu’on ne connaît pas bien ces patients. On les traite, mais on ne les décrit pas. Alors elle propose une cohorte. 

Quelques années plus tard, la cohorte compte plus de mille patients. C’est la plus grande qui existe pour cette maladie. Avec ses collègues, elle s’interroge sur le traitement de référence, la ribavirine, « très discutée ». Elle suggère un essai thérapeutique. Elle appelle les laboratoires, avance au culot, « avec la technique du roquet », glisse-t-elle. De cette obstination naît un consortium : Integrate. Des chercheurs africains et européens autour de la même table collaborent main dans la main. Elle ne travaille jamais seule. 

Deux fois plus

Elle avance. Et pourtant quand on est une femme, dit-elle, il faut « être deux fois meilleure ». Dans ce milieu-là, les femmes n’ont « pas le droit à l’erreur ». Elle parle des bâtons dans les roues qu’on lui a déjà mis, du plafond de verre qu’elle attend de voir. « Parfois, dit-elle, [elle a] l’impression de s’en approcher. Parfois, il remonte un peu. »

Elle a appris à encaisser. « Quand on reçoit des coups, affirme-t-elle, il y a deux options : se mettre en boule ou se relever et continuer ». Elle observe. Elle retient. Elle est de ceux qui se relèvent. 

Il y a aussi les tâches invisibles. Elle a appris à travailler plus. À anticiper. À organiser. À mettre les mains dans le cambouis, dans la logistique, dans les détails techniques. Et puis le doute. Le complexe de l’imposteur, toujours là. L’impression de devoir mériter sa place de « MCU-PH en infectiologie à Sorbonne Université ».

Transmettre

Elle enseigne aussi. Co-dirige un master, intervient dans des diplômes universitaires. Dans ses cours, elle raconte ce que le terrain lui a appris. Les relations avec l’Afrique, les spécificités du travail au sud et au nord, la nécessité d’écouter. Elle essaie d’expliquer ce culot qu’il faut parfois avoir pour avancer et la rigueur scientifique « qui ne doit pas bouger d’un pouce », même quand la situation sécuritaire est instable et le manque de ressources cruel. Elle dit son admiration pour ces chercheurs « incroyables » avec lesquels elle entretient désormais des « relations extraordinaires », fascinée par ce qu’ils accomplissent chaque jour dans leur pays.

Elle insiste surtout sur une chose : laisser la place. Elle a souffert que « des plus vieux » ne la laissent pas faire. Alors elle encourage « les jeunes à aller sur le terrain pour qu’ils vivent ces expériences à leur tour. » Aux jeunes femmes qui viennent la voir après ses cours, elle parle franchement. Elle leur dit de partir tôt. De ne pas attendre que leur vie soit parfaitement installée. Partir vraiment. Vivre ailleurs, pas seulement voyager. Parce que c’est cela qui transforme une trajectoire. Et parfois une existence.