Léa Griton
Astrophysicienne
Les stéréotypes de genre agissent souvent à bas bruit.
Portrait
Astrophysicienne à Sorbonne Université, Léa Griton étudie les plasmas et les planètes, mais interroge aussi ce qui éloigne encore les femmes des sciences. Enseignante-chercheuse engagée, elle traque les stéréotypes de genre, de la petite enfance à l’université, et soutient que l’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas un à-côté, mais une condition du savoir.
Chez Léa Griton, le goût pour la science s’est construit dès l’enfance. Sa mère, féministe, cultive sa curiosité à travers des lectures, en l’emmenant voir des expositions, et en lui parlant de femmes scientifiques. Pendant des années, une carte postale de Marie Curie reste affichée dans sa chambre d’adolescente, comme un modèle. Cette sensibilité pour la place des femmes dans les sciences irrigue son parcours bien avant qu’elle n’en fasse un engagement.
Au collège, elle rencontre, à la Fête de la science, un astrophysicien qui parle des galaxies. « Je me suis rendue compte qu’on pouvait être payé pour regarder les étoiles ! », se souvient-elle. L’idée fait son chemin. En parallèle, elle suit les travaux menés par des archéologues sous-marins à la recherche des navires de La Pérouse. « Ce n’était pas de l’astrophysique, mais j’avais découvert les métiers de la recherche scientifique. »
Cap sur l’espace
Adolescente, elle saisit une première occasion. À Paris, elle assiste à une conférence de Claudie Haigneré sur l’Europe de l’espace. Sur les conseils de l’astronaute française, elle sollicite un stage auprès au directeur de la communication de l’Agence spatiale européenne (ESA). « J’ai pu réaliser un stage d’une semaine à l’ESA dès la seconde ! Moi qui aimais les sciences, mais aussi les langues et la culture, l’environnement de l’agence m’a fascinée ».
Au lycée, elle assiste à des événements organisés par l’association Femmes & Sciences, et sa professeure de physique l’incite à participer aux Olympiades de physique. Après le bac, elle choisit la classe préparatoire, avec en tête l’ingénierie spatiale. Puis, au bout d’un an, elle rejoint l’Université Pierre et Marie Curie (aujourd'hui Sorbonne Université) et s’inscrit en licence d’ingénierie mécanique. Un enseignant l’encourage à faire un stage en astrophysique à l’Université d’Oxford et lui écrit une lettre de recommandation. Elle a 19 ans. « C’était l’été où ils ont découvert le boson de Higgs. Il y avait une ambiance incroyable là-bas ! », se rappelle-t-elle avec émotion. À son retour, elle décide à s’inscrire en master d’astrophysique.
À l’Observatoire de Paris, à travers un stage lié à la mission BepiColombo portée par l’ESA, elle découvre la physique des plasmas « un état de la matière qui existe très peu sur Terre, mais qui compose 99 % de l’univers. » À l’interface des mathématiques et de la physique, ce sujet lui permet de conjuguer le domaine de l’exploration spatiale et l’étude de différents objets astrophysiques.
En deuxième année de master, Léa Griton explore, au LESIA1 (laboratoire des études , la planète Mercure à partir des données de la sonde américaine Messenger. La thèse s’impose naturellement. Elle la consacre à la préparation de la mission BepiColombo qui sera lancée un mois après sa soutenance de thèse à l’automne 2018. Elle assiste au décollage depuis la Guyane. Après un post-doctorat où elle participe à des études préparatoires pour des projets de missions spatiales portés par l’ESA et la NASA, elle obtient, en 2021, un poste de maîtresse de conférences à Sorbonne Université où elle réintègre le LESIA, devenu depuis le LIRA (laboratoire d’instrumentation et de recherche en astrophysique).
Transmettre
Léa Griton jongle désormais entre recherche et enseignement. Elle initie les étudiantes et étudiants de master en ingénierie spatiale à l’astrophysique, enseigne la physique des plasmas à l’Observatoire de Paris et la planétologie à l’UFR de géosciences.
Elle plonge aussi les étudiantes et étudiants de licence 1 dans la réalité de la recherche dès leurs premiers pas à l’université, en leur faisant manipuler de données issues de sondes spatiales. Enfin, à l’école doctorale, elle accompagne les jeunes chercheurs et chercheuses dans l’après-thèse avec une psychologue : construction de parcours, choix des contrats, rapport au travail. Autant d’occasions, aussi, d’aborder les questions d’égalité femmes-hommes qui traversent la recherche.
S’engager pour l’égalité femmes-hommes…
Si elle n’a pas pensé son parcours scientifique d’emblée en termes de genre, Léa Griton admet aujourd’hui avoir « subi des stéréotypes de genre sans [s]’en rendre compte. Ils agissent souvent à bas bruit, portés par des récits qui valorisent le génie, l’excellence solitaire, et qui, longtemps, ont surtout mis en scène des hommes », détaille-t-elle. C’est avec le recul qu’elle en mesure les effets et devient vigilante face aux situations qui peuvent freiner les étudiantes. Car certains contextes laissent des traces. Lors d’un stage de licence qu’elle fait en instrumentation aux Pays-Bas, elle se retrouve dans une équipe exclusivement masculine. « Ils avaient transformé les toilettes des femmes en débarras et me disaient d’aller à l’étage des secrétaires, comme si les femmes ne pouvaient être que secrétaires », déplore-t-elle. Elle rentre de ce stage persuadée, à tort, que l’instrumentation n’est pas faite pour elle.
C’est en post-doctorat que son regard change. À Toulouse, la seule autre femme chercheuse de l’équipe l’invite à un pique-nique de l’association Femmes & Sciences. « J’y ai rencontré des femmes avec des parcours très différents. » Les questions qu’elle se pose sur les concours, la mobilité, la précarité, la vie personnelle, cessent d’être individuelles.
Léa Griton s’engage alors dans des actions concrètes. Elle participe à des actions de sensibilisation, fait du mentorat auprès de doctorantes, intervient dans des lycées, en France comme à l’étranger. Dans son laboratoire, elle réalise un tutoriel destiné à ses collègues sur la manière de parler des sciences sans stéréotypes à l’école. Dans ses cours, elle met en avant des physiciennes et des astrophysiciennes et cite des figures contemporaines en responsabilité, comme la directrice des programmes scientifiques de l’ESA. « Avoir des femmes modèles, c’est quelque chose qui m’avait manqué quand j’étais étudiante », explique-t-elle.
Si la Journée internationale des femmes et des filles de science reste encore largement ignorée selon elle, les chiffres, eux, sont connus : « Nous ne sommes qu’environ 22 % de femmes en astrophysique en France », rappelle-t-elle, une proportion qui stagne depuis le milieu des années 2010, selon une étude de l’association Femmes & Sciences, présentée en 2022.
Elle pointe aussi les effets pervers de certains dispositifs comme le fait que les femmes doivent constituer 50% des jurys et des instances, alors qu’elles ne représentent que 20 % des effectifs. Cela se traduit par une surcharge de tâches administratives pour les chercheuses. « On se retrouve à faire beaucoup plus que nos collègues hommes », souligne-t-elle. À l’inverse, elle défend des quotas stricts sur les recrutements et les promotions, là où se jouent réellement les carrières. Une politique déjà mise en œuvre dans certains pays, comme l’Irlande, où le nombre d’admissions de femmes en master ou en thèse est ajusté en fonction des viviers existants.
… dès l’école
Mais l’égalité ne se joue pas uniquement à l’université. Elle se construit aussi dans l’enfance. « Les petites filles ne s’auto-censurent pas à sept ans, rappelle-t-elle. Ce sont les adultes (enseignants, parents, institutions) qui transmettent, parfois sans s’en rendre compte, des stéréotypes durables ». Vice-présidente du Comité de liaison enseignants-astronomes (CLEA), elle insiste sur la formation des enseignants du primaire, qui sont en majorité des femmes et qui, dans 80 % des cas, n’ont pas suivi de formation scientifique. Ce double facteur peut nourrir un sentiment d’illégitimité et conduire, inconsciemment, à transmettre des stéréotypes de genre, notamment en mathématiques. « Les petites filles ont moins confiance en elles », observe-t-elle. Un mécanisme qu’elle retrouve à l’université : « Un étudiant qui a 8/20 me dit qu’il n’a pas travaillé. Une étudiante qui a 8/20 se dit qu’elle n’est pas faite pour les sciences. »
Dans un contexte de baisse générale des vocations scientifiques ces dernières années, elle voit dans le fait d’inciter les femmes à faire des sciences un enjeu national. Contre l’image du chercheur génial et solitaire, elle défend une science collective. « Vu les défis technologiques et scientifiques actuels, on a besoin de tous les talents. » Les compétences relationnelles, pédagogiques, la capacité à expliquer, à vulgariser, à donner du sens comptent autant, selon elle, que la technicité pure.
Le doute comme force
À celles qui doutent, elle répète qu’elles ont le droit de se tromper, de ne pas être parfaites, de perdre du temps. « Le doute est une force en recherche car faire de la recherche, c’est prendre des risques. Le doute et l’échec font partie du travail. C’est aussi ce qui rend ces métiers si vivants. » L’important, insiste-t-elle, c’est de ne pas rester seule, de chercher des appuis, des modèles, des réseaux.
Pour Léa Griton, la recherche est une combinaison d’opportunités, d’adaptations, de projets collectifs où l’on repousse sans cesse ses propres limites et l’on rencontre des personnes nouvelles. Tout peut s’arrêter, repartir, bifurquer. Les contraintes sont réelles, mais il existe une forme de liberté. « Le maître mot, c’est la persévérance », soutient-elle. Une manière d’être au monde qui dépasse largement le laboratoire. Même sans poste à la clé, rien n’est perdu. « On ne fait pas des études en sciences pour devenir astrophysicienne sinon rien. On apprend à penser, à s’adapter, à travailler avec les autres. Et ça, c’est précieux partout », conclut-elle.
[1] Laboratoire d’études spatiales et d’instrumentation en astrophysique (Observatoire de Paris-PSL, CNRS, Sorbonne Université, Université Paris Cité)
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Comment Léa Griton va changer le monde