Kiyoka Kinugawa

Kiyoka Kinugawa

Bâtisseuse de ponts pour le “bien vieillir”

On ne peut pas penser le vieillissement seulement à l’échelle d’un pays, mais comme un enjeu global

Rencontre avec Kiyoka Kinugawa

Professeure de gériatrie à Sorbonne Université, Kiyoka Kinugawa dirige l’unité d’explorations fonctionnelles à l’hôpital Charles-Foix, à Ivry-sur-Seine. Membre du comité exécutif de l’Institut de santé globale, elle développe des partenariats scientifiques prometteurs avec des institutions japonaises, l’Université de Tokyo et la Nanyang Technological University à Singapour.

À première vue, pas grand-chose ne prédestinait Kiyoka Kinugawa à devenir l’une des jeunes figures montantes de la santé globale. Née en France de parents japonais qui ne parlaient pas le français, elle a même songé à mettre ses pas dans ceux de son père, chef cuisinier réputé, propriétaire d’un grand restaurant à Paris : « Au lycée, j’ai hésité à entreprendre des études dans la restauration et même envisagé de faire l’École hôtelière de Lausanne, mais la médecine offrait un défi plus académique qui m’attirait davantage », reconnaît-elle dans un sourire. En réalité, sa vocation s’est forgée un peu plus tôt, pense-t-elle, alors qu’elle accompagnait sa mère dans des consultations médicales pour servir d’interprète et touchait du doigt les difficultés liées à la barrière de la langue, aux malentendus médicaux, à la fragilité sociale. Son orientation est finalement guidée par son désir de comprendre, d’aider, de traduire symboliquement ce que vivent les autres.

Gériatrie : une médecine globale

À la fin de ses études de médecine, Kiyoka Kinugawa s’oriente vers la gériatrie presque naturellement. À cette époque, la discipline n’était encore qu’une sur-spécialisation, et elle choisit d’abord l’internat de neurologie. Mais déjà, ses stages d’externat en gériatrie l’avaient familiarisée avec les défis complexes de la prise en charge des personnes âgées. En neurologie, elle se passionne pour les maladies neurodégénératives, comme les maladies d’Alzheimer ou de Parkinson, qui touchent principalement les seniors. « Mais je percevais une limite : comme dans les autres spécialités d’organe, la neurologie se focalise sur une pathologie précise, occultant la cascade de problèmes médicaux et sociaux intriqués avec laquelle la personne âgée arrive souvent à l’hôpital. Un épisode cardiaque peut décompenser un diabète, fragiliser l’autonomie, poser des questions de médication ou même de capacité à vivre seul », raconte-t-elle.

Cette approche globale du soin, qui consiste à démêler simultanément les enjeux cliniques et fonctionnels pour éviter les réhospitalisations, la touche profondément. Elle y voit une manière de rendre un vrai service au patient. C’est cette vision holistique, mêlant médecine et humanité, qui la conduit à choisir la gériatrie puis à s’y engager pleinement, jusqu’à en faire le cœur de sa carrière académique et de ses engagements en santé globale.

Vers une coopération scientifique internationale

Longtemps, son parcours reste avant tout hexagonal et européen. Mais un tournant s’opère en 2023, lorsqu’elle participe à une mission organisée par Sorbonne Université et l’Université de Tokyo. Pour la première fois, elle collabore avec des chercheurs japonais et rencontre une gériatre qui lui ouvre les portes du prestigieux Centre national de gériatrie et gérontologie du Japon et de l’Institut métropolitain de gériatrie de Tokyo. Dès l’année suivante, elle développe des ponts scientifiques entre les deux pays, à l’occasion d’une seconde mission, puis également avec Singapour. Elle y mène une mission destinée à renforcer les partenariats stratégiques entre universités et découvre les travaux de la prestigieuse Nanyang Technological University, dotée de son propre institut ARISE consacré au vieillissement — un champ où Singapour est en avance, mêlant recherche, ingénierie, architecture et innovation sociale. « Ces échanges internationaux sont essentiels : ils montrent qu’on ne peut pas penser le vieillissement seulement à l’échelle d’un pays, mais comme un enjeu global qui demande du dialogue et de la coopération », estime-t-elle.

Dès sa création en 2025, elle rejoint le comité exécutif de l’Institut de santé globale. Là, elle participe activement à l’axe thématique “Vieillissement, autonomie, vulnérabilité”. Son objectif : contribuer au “bien vieillir”, soutenir les fragilités et accompagner les vulnérabilités, favoriser un meilleur accès aux soins et repenser la manière dont la société considère l’âge avancé. Elle contribue à l’organisation du symposium international “Global Health and Aging”, qui aura lieu les 8 et 9 décembre prochains (voir encadré).

Changer le regard de la société

L’impact de la recherche et du soin sur le bien vieillir de chacun anime profondément la démarche de Kiyoka Kinugawa. « Le vieillissement, c’est dès la naissance : chaque étape de la vie prépare la manière dont nous affronterons les vulnérabilités futures », considère-t-elle. À travers son activité clinique, son engagement au sein de l’Institut de santé globale et ses travaux sur l’autonomie, elle veut contribuer à transformer la perception souvent réductrice des aînés. « Trop longtemps vue à travers le prisme de ses fragilités, la personne âgée mérite autant de soins, d’amour et d’empathie qu’un enfant ou un adulte plus jeune. » En défendant une vision globale et humaine du soin, attentive aux trajectoires individuelles comme aux déterminants sociaux, elle espère participer à un changement durable du regard porté sur le vieillissement.

Global Health and Aging – Symposium international

Les 8 et 9 décembre 2025, Sorbonne Université et des institutions japonaises de premier plan se réunissent à Paris pour le symposium « Global Health and Aging : toward a bio-psycho-social age, a metrics to foster Brain, Mind & Physical healthy aging ». Sous ce thème ambitieux, chercheurs en gériatrie, biologie, santé publique, technologie et sciences sociales croisent leurs regards sur les défis du vieillissement : de la fragilité et de la résilience biologique à la nutrition, à la santé musculaire ou aux soins de fin de vie.

Organisé sur deux jours et sur deux sites (campus Pierre et Marie Curie et hôpital de la Pitié-Salpêtrière), l’événement vise à consolider des indicateurs, des politiques et des collaborations internationales pour faire du vieillissement un enjeu global et interdisciplinaire.