Julie Neveux
Les coulisses du verbe
Le goût des mots
Julie Neveux n'aime pas les cases. Linguiste, philosophe, dramaturge, chroniqueuse, elle cultive avec bonheur l'art de naviguer entre les disciplines et les univers. Agrégée d’anglais passée par la philosophie, cette normalienne, aujourd’hui maîtresse de conférences habilitée à diriger des recherches à Sorbonne Université, explore, à travers l’enseignement, le théâtre et les médias, les liens ténus et pourtant puissants entre les mots, les émotions et le corps.
« C’est d’abord la philosophie qui m'a enthousiasmée », raconte Julie Neveux. Mais après quelques années, l'approche purement théorique finit par sembler désincarnée à cette élève de la rue d’Ulm : « Ce que j'adorais avec la philo, c'était rentrer dans la pensée des autres, comprendre comment ils résonnaient. Mais ça ne me permettait pas d'expliquer mes plaisirs de lectrice. » Des plaisirs ancrés depuis l’enfance : « Quand j’étais petite, ma mère dévorait à voix haute les romans de Victor Hugo, de Jules Verne ou d’Alexandre Dumas, si vite que je ne comprenais qu’un mot sur deux. De là m’est resté un rythme de lecture effréné et aujourd’hui encore, je ne peux pas m’endormir sans avoir lu au moins une heure chaque soir. »
Après une année passée en Grande-Bretagne et une autre en Californie en tant qu'assistante, le goût pour la littérature et les langues étrangères l’amène à passer l’agrégation d’anglais : « J'adore toutes les langues et le dépaysement qu’elles procurent. Ça me fait voyager », affirme-t-elle. En préparant l’agrégation, elle découvre la linguistique grâce à Pierre Cotte, linguiste de renom, devenu pour elle un véritable « père spirituel ». Cette discipline lui offre enfin le lien qu’elle cherchait entre théorie abstraite et réalité concrète, et la capacité à relier son amour pour la littérature à sa fascination pour les mécanismes profonds du langage : « La linguistique propose une méthode permettant d'expliquer pourquoi on ressent telle émotion, pourquoi on perçoit telle vision à partir d'un texte littéraire. C’est ce pouvoir explicatif qui m’a embarquée », explique-t-elle. Elle se lance alors dans une carrière académique.
Tenter de dire ce que le corps sait déjà
Dans ses travaux de recherche, une obsession se dessine : comprendre comment les mots traduisent nos émotions, nos désirs cachés. Un intérêt qu’elle explique par une enfance attentive aux décalages entre ce que le corps exprime et ce que les mots tentent maladroitement de dire. « Comme dans beaucoup de familles, mes parents parlaient peu de sentiments, mais j'ai toujours été attentive à l'écart entre leur langage corporel et leur langage verbal », se souvient-elle.
Dès son jeune âge, elle porte une attention aiguë aux mots : « Non seulement j’adorais qu'ils me fassent voyager à l’écrit dans la fiction, mais j'ai toujours observé comment les gens se parlent entre eux. J'écoute et je remarque les termes d'adresse, les mots doux, les surnoms. » Elle s'intéresse aussi aux métaphores, devenues aujourd'hui l'un de ses principaux sujets de recherche.
Cette sensibilité fait d’elle une médiatrice : « J'ai un côté très diplomate. J’aide mes amis à communiquer, à trouver un langage commun quand il y a des conflits nés de maladresses de communication », sourit-elle. Ce rôle lui semble d’autant plus nécessaire à l’ère du numérique : « Les problèmes d’interprétation se multiplient parce que nous communiquons beaucoup sans le corps, avec la seule trace écrite. C'est pourquoi d'autres pratiques se développent pour réintroduire le corps, comme les vocaux. »
La question du corps est d’ailleurs au cœur de ses recherches actuelles : « Le corps est le médium d’expression le plus direct. Si je rougis, celui qui me voit comprend immédiatement que je suis émue. Mais sans cette incarnation, exprimer l’émotion devient extrêmement difficile », assure-t-elle. Ce conflit entre émotion brute et langage articulé, qui nécessite, chez l’enfant, un apprentissage complexe et jamais totalement achevé, continue de fasciner la chercheuse.
Le langage amoureux
« Comment arrive-t-on à se comprendre ? C’est une question qui me fascine depuis toujours. », confie-t-elle. Et s’il y a un domaine dans lequel le sujet de la compréhension est central, c’est bien le couple et le langage amoureux. Elle y consacre même un livre entier, persuadée que dans les histoires sentimentales, « le langage fonde la relation ».
Pour elle, travailler sur le langage amoureux est une manière d'explorer l'intimité : « Ce qui m’intéresse, c’est la bascule entre l’intime et le monde extérieur, comment exprimer ses états intérieurs et les partager. Nous n'avons pas tous les mêmes capacités, les mêmes pudeurs, ou les mêmes besoins, ce qui rend le dialogue compliqué », constate-t-elle. Ce thème lui ouvre aujourd’hui de nouvelles perspectives, comme le fait de former des soignants à la communication dans le couple, signe de l’impact concret de ses travaux.
Médiatiser pour déconstruire
Pour la linguiste, il est essentiel que ses recherches, loin d’être des abstractions désincarnées, soient en prise direct avec la société.
En intervenant régulièrement dans les médias grand public, elle met en lumière des automatismes linguistiques qui façonnent notre perception du réel : « En apprenant à parler, nous avons intégré des contraintes et des règles sans nous en rendre compte, jusqu’à que cela devienne un réflexe et nous donne l’illusion d’un langage naturel. Pourtant, nous héritons de siècles de pensées impensées par nous, qui sont comme des strates invisibles régissant le langage », affirme-t-elle.
En participant à plusieurs débats médiatiques, elle prend conscience de la nécessité de mettre en lumière les manipulations socio-politiques fréquentes du langage : « Je me suis aperçue peu à peu comment des faits de langue sont constamment récupérés politiquement, notamment pour nier des réalités comme les inégalités de genre. » Elle s’efforce de montrer que « ces habitudes linguistiques ne sont pas des vérités absolues », que le langage n’est jamais neutre et qu’il porte en lui des biais qu’il importe de déconstruire.
« Alors que je venais d’un domaine très abstrait où il s’agissait de manipuler les concepts, je me suis éveillée peu à peu aux implications de la langue dans la vie réelle et je suis devenue plus soucieuse d'en rendre compte, explique-t-elle. J’y vois désormais une sorte de mission de service public. »
Ces deux dernières années, ses chroniques régulières sur France Inter lui ont offert un espace privilégié pour aborder ces sujets avec le grand public, à partir d’exemples ordinaires que les gens entendent. Chaque chronique est une nouvelle occasion de se questionner sur les pièges cachés du discours quotidien, comme lorsqu'elle analyse, avec finesse et humour, des formules comme « c’est un bon vivant », « on ne peut plus rien dire » ou « je suis un malade mental » ; chroniques dont certaines paraitront au printemps 2026.
Le théâtre comme équilibre nécessaire
Parallèlement à ses recherches, à son enseignement et à ses interventions publiques, Julie Neveux se consacre au théâtre, une passion devenue nécessité. « J'ai besoin d'avoir un pied dans la création artistique, explique-t-elle. Dès que je rentre dans un théâtre, je suis heureuse. » Le théâtre, elle l’a apprivoisé sous tous les angles : d’abord comme spectatrice, puis comme comédienne, et maintenant comme dramaturge.
Pour elle, il est une chambre d'écho dans laquelle les potentialités sémantiques du langage peuvent être amplifiées ou décalées par le corps. Son inspiration de dramaturge, elle la puise dans le quotidien. « J'ai constamment des idées. Je suis une vraie monomaniaque des carnets, j'en possède 5000 ! J’en ai toujours un dans mon sac, et j’écris tout le temps et partout. J’adore travailler dans les cafés, au milieu du bruit où je me nourris du brouhaha de la vie », raconte-t-elle en confiant avoir commencé une vingtaine de pièces, dispersées en bribes et scènes.
Avec l’écriture théâtrale, elle aime particulièrement faire rire à travers des comédies. Sa première pièce montée, La Libibandine, est un vaudeville satirique, sur la quête du sentiment amoureux, le couple, la frustration, le désir et son absence. La dernière, une pièce chorale en un acte intitulée La Répétition (Le Printemps) met en scène les émotions complexes d’une jeune mère qui reprend son poste de cheffe d’orchestre, et a été publiée dans le dernier numéro de la NRF, en juin 2025.
Quand l’humour libère la pensée
Dans ses pièces, comme dans ses cours, elle tient à adoucir le rapport au savoir, persuadée que le rire et l’humilité intellectuelle permettent souvent une meilleure compréhension du monde. « J’utilise souvent l’humour pour débloquer mes étudiantes et étudiants face à une image de la grammaire et de la linguistique qui peut leur faire peur. Il y a une réceptivité infiniment plus grande quand l'esprit est détendu », conclut-elle.
Dans son quotidien d’enseignante-chercheuse, Julie Neveux s’affranchit des cadres traditionnels et lutte contre les cloisonnements disciplinaires. Elle s’avoue hybride, à cheval entre philosophie, linguistique et analyse de discours, assumant une certaine marginalité académique qui lui permet précisément de toucher le réel au plus près, avec ses complexités et ses nuances. Elle n’a ainsi de cesse de rappeler combien le langage est au carrefour de l’intime et du politique.
Portrait rédigé par Justine Mathieu
Crédits photo : J. F. Paga