Hadrien Dubucs

Hadrien Dubucs

Géographe et membre de l’Institut de Santé globale

Les populations en mouvement ne représentent que 4 % de la population mondiale

Rencontre avec Hadrien Dubucs

Géographe des mobilités internationales, Hadrien Dubucs revendique une discipline ancrée dans le réel. Entre alimentation et trajectoires globalisées, ce maître de conférences de Sorbonne Université construit une géographie sensible des migrations. Membre de l’Institut de Santé globale, il explore les façons dont les individus habitent les lieux et réinventent leurs modes de vie en traversant les frontières.

« La géographie, c’est la science sociale qu’on fait avec les pieds », lance Hadrien Dubucs qui ne se destinait pas d’emblée à cette discipline. Après le bac, il suit des classes préparatoires littéraires, puis poursuit deux années à Sciences Po Paris. Son intérêt se porte alors sur des questions de politique de la ville. Un long stage à la Ville de Paris l’intéresse sur le plan thématique, mais le conduit à renouer avec un autre projet : l’enseignement.

Il décide de passer le concours de l’agrégation de géographie. « J’avais une appétence pour une discipline que je trouvais ancrée dans une démarche factuelle, un travail de description, de quantification, de mesures du réel, combiné à une expérience du terrain. » C’est là que s’impose progressivement un thème qui deviendra central dans son parcours : les migrations internationales.

4 % de la population mondiale, et tout un monde à étudier

En se plongeant dans la question des migrations au programme de l’agrégation, Hadrien Dubucs découvre un objet d’étude qui le fascine. « On est une espèce viscéralement et structurellement sédentaire. Les populations en mouvement ne représentent qu’un tout petit 4 % de la population mondiale… Un chiffre qui était même plus élevé au début du XXᵉ siècle », rappelle-t-il.

Étudier les mobilités internationales permet selon lui d’éclairer des enjeux qui dépassent largement le champ de la géographie : géopolitiques, environnementaux, sociaux, etc. Ce domaine de recherche « extrêmement stimulant » est structuré depuis quelques décennies par des laboratoires spécialisés, des réseaux scientifiques et un débat public très vif.

En évoquant son intérêt pour les migrations, Hadrien Dubucs reconnaît qu’il n’avait alors aucune expérience personnelle de la migration internationale. Puis il nuance : « Ce n’est pas tout à fait exact : j’ai passé les sept premières années de ma vie au Maroc. » Cette présence précoce a laissé « une mémoire familiale et enfantine » liée à un pays auquel il reste « très attaché ». Sans expliquer son parcours, cette dimension biographique l’éclaire rétrospectivement.

Les Japonais en France : un terrain fondateur

Pour se former à la recherche, il rejoint, en 2005, le laboratoire Migrinter à Poitiers, « le principal laboratoire de géographie spécialisé sur la migration internationale ». Il y effectue son master puis sa thèse consacrée aux Japonais en France. « J’ai choisi ce sujet car c’était un bon exemple des migrations dites privilégiées », explique-t-il: des personnes venant de pays riches, à hauts niveaux de revenus et de qualifications. Ce thème alors émergent et fragmenté entre économie et sociologie des élites, s’est depuis « beaucoup développé et structuré ».

Pour Hadrien Dubucs, les migrations internationales ne se résument pas à un simple trajet d’un point A vers un point B. « C’est davantage une mise en relation de plusieurs lieux, parfois très éloignés les uns des autres, entre lesquels circulent des personnes, mais aussi des informations, des échanges numériques, des transferts financiers qui représentent d’ailleurs un levier majeur de l’économie mondiale », souligne-t-il.

Géographie culturelle et alimentation

En 2011, Hadrien Dubucs est nommé maître de conférences en géographie à Sorbonne Université. Il y rencontre une tradition forte en géographie culturelle, et notamment en géographie de l’alimentation. Or cette thématique constitue déjà, pour le géographe, un fil rouge : un motif récurrent dans les pratiques quotidiennes et les manières de dire les ancrages territoriaux.

En témoigne un entretien qu’il mène en 2005 auprès d’une musicienne japonaise installée à Paris depuis vingt-cinq ans. Alors qu’elle décrit une vie très éloignée du Japon, elle se met à parler de ce qu’elle mange et affirme que « son corps est constitué par l’alimentation japonaise, et qu’elle en a besoin. » Cette irruption du registre alimentaire, inattendue, devient pour le jeune chercheur un révélateur. Elle le conduit à prendre ses distances avec les lectures simplistes longtemps dominantes - celles qui, au tournant du XIXᵉ et du XXᵉ siècle, conduisaient par exemple l’administration américaine à juger du degré d’intégration des immigrés en scrutant ce qu’ils mettaient dans leur assiette.

Pour lui, au contraire, ces pratiques doivent être observées dans leur singularité. Le registre alimentaire est influencé par de nombreux facteurs - sociaux, économiques, liés à la durée de résidence -, mais il n’est jamais entièrement déterminé par eux. Aujourd’hui, il n’y a « pas un processus d’acculturation alimentaire, mais des formes de réinvention, des combinaisons entre certains moments festifs liés à la mémoire familiale et des pratiques alimentaires du quotidien, davantage déterminées par des questions de catégories sociales que des questions nationales ou confessionnelles », précise le géographe.

Depuis son arrivée à Sorbonne Université, il enseigne dans le master Alimentation et cultures alimentaires, un diplôme ouvert à des intervenants venus de la nutrition, du marketing, de l’économie ou de l’histoire. Une manière d’aborder l’alimentation « du champ à l’assiette », et de questionner les pratiques alimentaires dans toutes leurs dimensions.

Cinq ans à Abu Dhabi

En 2016, Hadrien Dubucs passe de l’autre côté de la barrière, en choisissant de partir vivre aux Émirats arabes unis. Sur place, alors qu’il dirige le département de géographie de Sorbonne Université Abu Dhabi, il découvre une activité dense : direction, enseignement en anglais, montage et animation de la recherche, communication institutionnelle... « Ce fut une expérience fondatrice d'un point de vue professionnel, mais aussi personnel et familial. » Parti aux Émirats avec sa femme et leurs deux filles, le couple y voit naître leur troisième enfant. « Le contrat initial était trois ans. Et on est resté cinq ans, en se faisant un peu violence pour rentrer, confie-t-il. Nous avions noué des relations amicales fortes et la confrontation à une culture très différente nous nourrissait au quotidien ».

Dans un pays où il y a 90 % d’étrangers, les questions démographiques, sociales et territoriales se révèlent d’une grande richesse. Il y coordonne un programme de recherche sur les espaces publics d’Abu Dhabi pour comprendre comment une société diverse, socialement et nationalement, partage ou non les mêmes espaces. Il y poursuit désormais des recherches sur les migrations d’investissement.

L’Institut de Santé globale : l’axe nutrition

De retour en France, Hadrien Dubucs est contacté par les responsables de l’Institut de Santé globale pour participer à l’axe Nutrition qui verra le jour en 2025. S’il n’a jamais mené de travaux centrés sur la santé, cette notion traverse ses recherches : les pratiques de santé en situation de migration, la santé comme facteur migratoire, mais aussi le tourisme médical.

Par ailleurs, fort de ces expériences sur la thématique de l’alimentation à Sorbonne Université et au sein de son laboratoire Médiations, il espère, dans le cadre de l’Institut, contribuer à la mise en place d’une enquête autour de la précarité alimentaire des étudiants. Un sujet que les enseignants-chercheurs voient au quotidien, et qui occupe désormais une place centrale dans le débat public. « L’idée serait de mener une enquête solide, adossée à des dispositifs d’information ou d’accompagnement pour les étudiants », explique le géographe en insistant sur la nécessaire précision de l’enquête : « Il faut documenter le budget consacré à l’alimentation, la composition exacte des repas, leur organisation hebdomadaire ». Il s’agit de saisir les pratiques dans leur détail, mais aussi d’appliquer cette rigueur factuelle à l’analyse des dimensions plus subjectives, affectives, sociales ou culturelles qui structurent l’acte alimentaire.

À la croisée des migrations et des pratiques alimentaires, les travaux d’Hadrien Dubucs composent une géographie attentive à la complexité. Une géographie qui montre comment les individus transportent des habitudes, des goûts, des manières d’être et comment ils les réinventent en chemin. Une expertise construite au fil des terrains, qu’il met notamment au service de l’Institut de la Santé globale, où son regard de géographe entend éclairer autrement les questions de nutrition, de précarité et de santé publique.