Gilles Mirambeau
Chercheur à l’Observatoire océanologique de Banyuls-sur-Mer
On a besoin de renouer avec cette observation du vivant, d’aller voir, sentir, comprendre
« Quarante-neuf années continues à Sorbonne Université, c’est quand même assez rare », note Gilles Mirambeau, chercheur à l’Observatoire océanologique de Banyuls-sur-Mer (Sorbonne Université/CNRS) et maître de conférences à Sorbonne Université. Derrière cette phrase, une vie entière passée à explorer le vivant sous toutes ses formes : des boucles d’ADN aux virus marins, en passant par l’enseignement, la médiation scientifique et les aventures collectives. Gilles Mirambeau clôt l’année prochaine un parcours où curiosité, partage et liberté n’ont jamais cessé d’être les fils conducteurs.
Tout commence dans le Sud-Ouest. « Mon père, enfant de la campagne devenu polytechnicien, m’a transmis le goût de la nature. Il était chasseur, pêcheur, cueilleur, et il m’emmenait toujours avec lui », se souvient Gilles Mirambeau. Entre les champs et les rivières, il se forme à observer, comprendre, s’émerveiller. Puis, au milieu des années 1970, à l’adolescence, une rencontre décisive : René Dumont, un des fondateurs de l’écologie politique. La suite s’écrit entre rigueur et liberté : prépa agro, puis — fasciné par l’ADN — des études de biochimie à Sorbonne Université, alors Paris 6. La recherche devient vite une passion. « J’étais comme un détective dans le monde invisible. Je cherchais des indices, des traces, des explications. »
Pour le scientifique en devenir, les années 1980 sont synonymes de découverte et de fête.
« J’étais un vrai clubber, la nuit, j’étais au Palace et le jour au labo ! » Entre deux expériences sur la compaction de l’ADN, il découvre le plaisir du travail collectif, la joie des manipulations réussies et l’importance du mentorat. Recruté très jeune comme assistant, il plonge aussi dans l’enseignement. « C’est un volet qui m’a toujours plu et me tient toujours très à cœur », précise-t-il. En 2020, il a introduit des approches pédagogiques participatives, notamment la classe renversée, où les étudiantes et étudiants présentent eux-mêmes un sujet chaud, et un exercice de « cours en 180 secondes », inspiré de la vulgarisation scientifique à la manière de MT180.
Du VIH à l’Océan
Retour en 1990. Après sa thèse sur la topologie de l’ADN, un virage s’opère. Invité à travailler à l’Institut Pasteur sur le VIH, il plonge dans la virologie moléculaire. « Ce sujet me parlait beaucoup, parce qu’il touchait aussi ma génération. » S’ensuivent des années intenses : recherches à Pasteur, puis à Gustave Roussy, avec des collaborations nationales et internationales.
Son chemin de traverse, il le trouve à Barcelone, où il s’installe avec sa famille au milieu des années 2000. Là-bas, il intègre l’équipe SIDA de l’Hospital Clinic et y développe des projets orientés sur la recherche de nouveaux médicaments, tout en gardant son poste d’enseignant à Paris.
En 2017, une autre rencontre change sa trajectoire : celle de Colomban de Vargas, chercheur CNRS à la Station biologique de Roscoff (Sorbonne Université/CNRS) et fondateur de Plankton Planet. « Je l’ai invité par hasard à une conférence que j’avais organisée à Barcelone – Une science ouverte dans un monde ouvert – on a discuté et le lendemain, il m’a proposé de le rejoindre. »
C’est le début d’une nouvelle aventure, tournée vers la science participative et la biologie planétaire. Avec les Planktonautes d’Île-de-France, le Biodiversarium de Banyuls ou encore la mission Bougainville – « J’ai initié et conduit le plan de recrutement des étudiantes et étudiants VOA pour la mission ; ce fut un défi passionnant » –, Gilles Mirambeau s’engage pleinement dans la médiation scientifique et le retour au naturalisme. « On a besoin de renouer avec cette observation du vivant, d’aller voir, sentir, comprendre », précise-t-il. Il fait ainsi écho à son engagement en première ligne du débat européen entre science et société, illustré par la lettre ouverte publiée en 2014 avec huit autres chercheurs européens.
Retour aux sources
Printemps 2020. Premier confinement. Tandis que le monde se referme, Gilles Mirambeau met ses compétences au service d’une cause urgente : l’adaptation des masques intégraux pour le snorkeling de Decathlon, au service des urgences hospitalières. « On a réussi une performance incroyable : obtenir la qualification du masque, de son adaptateur et du filtre antivirus en moins d’un mois ! ». Dans cette aventure collective, il devient « Mister Filtre à virus ». L’initiative, menée avec l’équipe de Capsule à Sorbonne Université et des ingénieurs bénévoles, reçoit le prix Or’Normes AFNOR 2020.
Aujourd’hui installé à Banyuls-sur-Mer, il prépare la suite : une dernière année de recherche sur les virus marins et leur rôle dans la pompe à carbone des océans. « Je termine là où j’ai commencé : sur l’ADN, sa compaction, ses acteurs moléculaires. » La boucle est bouclée.
Et de confier, avec une certaine émotion : « S'il est une chose qui remplit mon for intérieur de satisfaction, c’est d’avoir, tout au long de mon parcours, de mes débuts comme étudiant à Jussieu en 1977 jusqu’à aujourd’hui, semé un peu d’enthousiasme, de curiosité, de créativité, et le goût du travail bien fait, dans une atmosphère ouverte, conviviale et empreinte de confiance. »
Pauline Ponchaux