Frédéric Decremps
Professeur de physique et écrivain
L’écriture et la science ont plus de points communs que de différences.
Professeur de physique et romancier, Frédéric Decremps aime explorer ce que les choses révèlent lorsqu’on les pousse à leurs limites. Dans son laboratoire, il comprime la matière pour en comprendre les propriétés. Dans son premier roman, La Montagne Margarete, il place l’humain face aux conditions extrêmes de l’alpinisme. Portrait d’un physicien pour qui science et littérature relèvent d’un même geste : comprendre le réel.
Frédéric Decremps parle comme il pense : librement, en faisant circuler les idées. Scientifique et enseignant le jour, mais qui le soir apprend de Tarkos comment résoudre une équation, ou d’Ozu comment l’on réalise une expérience. Chez ce physicien, la curiosité n’obéit pas aux frontières disciplinaires. Science, art, littérature : tout appartient au même mouvement d’attention au réel.
Point de bascule
Quelque part dans sa mémoire, une salle de physique-chimie au collège. Frédéric Decremps se souvient de l’instant. Son professeur s’approche de la paillasse et lui parle brièvement. Pas de l’exercice en cours. De lui. « Tu es doué là-dedans, tu devrais y réfléchir », lui dit-il. À ce moment-là, l’idée de faire des études longues ne fait pas partie de son horizon. Dans sa famille, on apprend un métier tôt. « Je ne me posais même pas la question », se rappelle-t-il. Mais, il travaille un peu plus la physique. Pas par vocation, mais pour faire plaisir à ce professeur. Pour ne pas le décevoir. « C’était la seule manière que j’avais de le remercier. » Peu à peu, une idée s’installe. Une possibilité, pas un projet. L’université ne signifiait encore rien pour lui.
Le professeur s’appelait Monsieur Savouret. « Cette personne a changé ma vie », confie Frédéric Decremps. Ce que cet enseignant lui a donné ce jour-là n’est pas une méthode ni un savoir. C’est sa confiance. « Il a été le premier à m’avoir dit : c’est possible, tu en as les moyens », se souvient-il. Sa phrase a agi comme une brèche. Le reste est venu plus tard : la science, la recherche, l’enseignement. Il sourit en racontant. « Si cet homme avait été professeur de sport, je serais peut-être en survêtement aujourd’hui. »
Mise en mouvement
Au lycée, ses professeurs l’encouragent à poursuivre dans les sciences, pour les portes qu’elles ouvrent. Lui est attiré ailleurs, par la littérature et les humanités. Mais « j’étais un bon petit soldat », dit-il. Alors il suit le chemin qu’on lui indique.
À cette époque, la science ne l’émerveille pas encore. L’étonnement arrive après, à l’université. C’est là qu’il découvre une autre manière de penser la science. Une science traversée de débats et de controverses, faite de paradigmes qui évoluent avec le temps. Une science qui s’inscrit dans l’histoire des sociétés humaines. La connaissance cesse alors d’être une accumulation de résultats à apprendre. Elle devient une manière de questionner le monde. « J’ai commencé à comprendre que ce que l’on apprend n’est jamais définitif », se rappelle le physicien. La recherche s’impose alors comme une relation directe au réel, à la nature. Il choisit de poursuivre son parcours de physique en doctorat. Il quitte Toulouse pour Paris et l’Université Pierre et Marie Curie. Son sujet de thèse ne l’enthousiasme guère, comme il le répète souvent à son directeur, mais avec le recul, il y voit une chance : parce que le domaine était peu étudié, il y avait beaucoup à explorer.
Courroie de transmission
Après son doctorat, le jeune physicien ne choisit pas les concours du CNRS. Il veut devenir enseignant-chercheur. Les deux mots comptent. Durant sa thèse, il a pris goût à l’enseignement : « On nous lâche un jour devant un amphithéâtre d’étudiants de première année et il faut se débrouiller. » La difficulté le surprend, mais le plaisir aussi. Le plaisir de l’interaction et de l’échange : discuter de l’interprétation d’une équation, d’un contexte historique, et parfois même déstabiliser son auditoire en remettant en cause ce qu’il vient d’enseigner. En 2000, il décroche un poste de maître de conférences en physique, puis, 13 ans plus tard, de professeur à Sorbonne Université. Il ne la quittera plus.
« Ce qui m’anime, c’est d’apprendre aux étudiants à penser par eux-mêmes », affirme Frédéric Decremps. Alors il propose, en 2017, de créer un enseignement un peu différent : un cours consacré à la démarche scientifique et à l’esprit critique avec le neuroscientifique Mehdi Khamassi. L’idée est simple : revenir aux fondements de la connaissance. Montrer que les théories évoluent, que les résultats se discutent, que la science progresse à travers les controverses. Mais aussi apprendre à reconnaître les discours pseudo-scientifiques, les sophismes, les formes de manipulation intellectuelle. « Penser contre. Y compris contre soi-même », ajoute-t-il. Pour lui, cet apprentissage est devenu indispensable dans un contexte où les fausses nouvelles se multiplient, où la frontière entre opinion et connaissance s’effondre et où des scientifiques se voient confisquer leurs données du jour au lendemain dans plusieurs endroits du monde.
L’enseignement est aussi pour Frédéric Decremps l’occasion de faire bouger les lignes. Il dirige pendant plusieurs années le cursus Sciences et design en partenariat avec l'École nationale supérieure de création industrielle. « Je faisais le pari que former des scientifiques à la pensée et à la méthodologie du designer leur permettrait de s’ouvrir à une forme plus complexe de leur relation à la nature, de se libérer de certains dogmes et de matérialiser les applications des progrès scientifiques du point de vue éthique et social, et non pas uniquement technique ou économique », explique-t-il.
Mais, pour cet enseignant-chercheur, transformer les études ne passe pas seulement par de nouvelles idées. Il faut aussi mettre les mains dans l’organisation. En 2012, il devient directeur adjoint de la licence de physique à Sorbonne Université, avant de reprendre, il y a huit ans, la direction du master. Lui, l’ancien joueur de rugby et de volley-ball, le revendique : « J’ai besoin du collectif ! » Il parle longuement des collègues, des équipes pédagogiques, mais aussi des personnels administratifs avec lesquels il travaille au quotidien. « Des gens extraordinaires, qui ont le sens du service public », assure-t-il.
Sous pression
Multiplier les engagements, travailler sous pression ne lui fait pas peur. La pression, c’est même ce qu’il recherche. Voir comment les choses réagissent lorsqu’on les place sous contrainte est devenu son sujet de prédilection : « Je suis curieux de savoir ce que l'on peut apprendre de notre monde quand il fait face à un stress. Prenons un ressort. À l’œil nu, impossible de savoir s’il est souple ou rigide. La seule manière de comprendre, c’est d’appuyer dessus. » Alors dans son laboratoire, il comprime des matériaux à des pressions colossales, comparables à celles qui règnent au cœur des planètes, pour révéler leurs propriétés fondamentales. Avec ses collègues géophysiciens, il tente notamment de découvrir ce qui se joue au centre des planètes telluriques. « Peut-être, un jour, dit-il, cela permettra de comprendre l’origine physique des turbulences qui crées le champ magnétique terrestre. »
Mécanique des mots
Mais le physicien a un autre terrain d’expérimentation, plus secret celui-ci : l’écriture. Elle est venue tôt. À l’adolescence déjà, il écrivait en cachette « des poèmes, des textes un peu maladroits ». À l’époque, il lit peu. Puis viennent les découvertes : Gainsbourg, Paul Auster, Olivier Cadiot. Chaque lecture devient un atelier d’apprentissage. « Quand un texte me touchait, j’essayais de comprendre quelle était la mécanique derrière l’écriture ». Il imite d’abord les auteurs qu’il admire, avant de chercher sa propre musique, sans vouloir donner à lire, encore moins être publié. « Ça, c’est une prétention qui est venue avec l’âge », sourit-il. Il faudra près de trente ans avant qu’il ose contacter un éditeur.
Pourtant, il y a quelques mois, il a fini par sauter le pas et reçu une réponse positive de la maison d’édition Paulsen, pour son premier roman publié sous son nom : La Montagne Margarete. Il y raconte l’ascension de trois hommes. « Les livres servent à vivre mille vies. J’écris un livre sur la montagne, alors que je ne suis jamais monté à plus de mille mètres, avoue-t-il en souriant. Mais j’ai lu tant de récits de montagne où je devenais moi-même l'alpiniste que j'ai le sentiment d'avoir acquis une petite connaissance de ce que l'on ressent quand on risque sa vie pour atteindre un sommet. Les livres d’alpinisme disent aussi quelque chose de plus profond que la performance sportive. Ils parlent du rapport de l’homme à la nature, à la peur, à la violence, à ce qui le pousse à continuer. »
Si dans son laboratoire, il met la matière sous pression pour en révéler les propriétés, dans son roman, il place l’humain dans des conditions extrêmes pour dévoiler qui il est. « Dans les deux cas, on sonde le fondamental, affirme-t-il. L’écriture et la science ont plus de points communs que de différences. » Il s’agit toujours d’observer, d’essayer, de tester. Dans la recherche comme dans la littérature, il faut trouver la forme juste, une équation ou une phrase capable de saisir quelque chose du réel sans le trahir. « Au fond, dit-il, les deux relèvent du même geste : penser, ressentir, éprouver le réel. »
Aujourd’hui encore, son écriture s’inscrit dans les interstices du quotidien : dans le métro, à la pause déjeuner, ou en lisant. Il accumule sur son téléphone des notes, des phrases, des idées, des fragments qui nourriront plus tard, peut-être, un texte. Puis vient le moment de s’asseoir et d’écrire vraiment. Quand le temps est devant lui. Car le travail commence lentement. Pendant une ou deux heures, les phrases résistent. Puis la fatigue arrive et avec elle une forme de relâchement. « C’est là, le plus souvent, que quelque chose apparaît », explique-t-il. Un moment où l’intuition prend le relais. La même qui l’a toujours guidé dans son travail de chercheur. « Non pas contre la rigueur expérimentale, mais avec elle », insiste le physicien.
Dans un monde fasciné par l’innovation et les nouvelles technologies, Frédéric Decremps soutient volontiers que la science commence d’abord par une forme d’attention. Observer, questionner, douter. Avant d’inventer, il faut apprendre à regarder. Peut-être est-ce cela, finalement, le point commun entre ses expériences de physicien et ses pages d’écrivain : chercher, dans la matière comme dans les mots, ce que le réel révèle à ceux qui prennent le temps de s’en étonner.