Éric Bapteste
Biologiste des réseaux du vivant
La liberté de penser est essentielle. Il ne faut pas avoir peur de la complexité.
Portrait
Biologiste à Sorbonne Université, Éric Bapteste repense l’évolution non plus comme un arbre figé, mais comme un réseau dynamique de liens, d’échanges et de coopérations. Une vision scientifique nourrie par la philosophie, qu’il transmet aujourd’hui aussi bien aux adultes qu’aux enfants, convaincu que la liberté de penser se cultive dès le plus jeune âge.
Une vocation précoce
Chez Éric Bapteste, le goût pour la biologie s’est diffusé naturellement depuis l’enfance. A cinq ans, il accompagne déjà sa tante, biologiste de l’évolution, dans son laboratoire à l’INRA. Plus tard, lors de promenades en montagne, leurs discussions se poursuivent jusqu’à son stage de troisième qu’il choisit d’effectuer auprès de la chercheuse. Elle lui parle de biologie moléculaire, d’évolution, d’archées - ces micro-organismes qui ne sont ni des bactéries ni des eucaryotes. « La question de l’évolution m’intéressait parce qu'elle permettait de réfléchir à la biologie, à la nature, à l’histoire, et aussi à la philosophie », explique-t-il.
Très tôt, ce champ lui apparaît comme un espace où plusieurs regards peuvent se croiser : scientifique, historique, conceptuel. Une pluralité de perspectives qui deviendra la marque de son parcours.
Biologie et philosophie : penser les concepts
Formé à l’université, Éric Bapteste suit en parallèle de son parcours en biologie des enseignements d’histoire et de philosophie des sciences, notamment au sein d’un magistère interuniversitaire associé à l’Ecole normale supérieure. Un parcours hybride, qu’il approfondit ensuite à Sorbonne Université jusqu’à mener successivement deux thèses : l’une en biologie, l’autre en philosophie des sciences.
Son ambition n’est pas de choisir entre science et philosophie, mais de les faire dialoguer. De créer des espaces où chercheurs et penseurs puissent confronter leurs outils, leurs concepts et leurs manières de raisonner. « Il faut parfois sortir de la zone de confort, réfléchir au sens des concepts qu’on utilise et aux méthodes qu’on applique », explique-t-il.
Cette attention aux cadres théoriques n’est pas un luxe intellectuel. Elle répond à une nécessité scientifique : vérifier si les modèles employés rendent réellement compte de la diversité du vivant et oser les remettre en question pour en explorer les zones d’ombre. « Sinon, on applique des recettes pré-pensées au risque de passer à côté de phénomènes essentiels et de la complexité du réel, soutient-il. Lorsque les données montrent que le vivant fonctionne autrement, il faut étendre les cadres théoriques et, ce faisant, transformer notre manière de raconter l’histoire du vivant. »
Du vivant comme arbre puis comme réseau
C’est précisément cette vigilance conceptuelle qui l’amène, au fil de ses recherches, à remettre en question l’une des images les plus ancrées de la biologie évolutive : celle de l’arbre du vivant, un modèle vertical, généalogique, où les espèces divergent progressivement depuis un ancêtre commun.
À cette représentation classique de l’évolution, Éric Bapteste propose d’en adjoindre une autre : celle du réseau. « Elle met l’accent sur les partages, les compagnonnages, les alliances, les hybridations, tout ce qui est métissage », explique-t-il. Certains réseaux servent à représenter des ressemblances (entre gènes, génomes ou organismes), d’autres à cartographier des interactions (coopérations, compétitions, dépendances). Cette approche permet aussi d’expliquer des événements majeurs de l’évolution, comme l’apparition des cellules eucaryotes, des algues, mais aussi des endosymbioses, ces alliances anciennes au cours desquelles un organisme s’est installé durablement à l’intérieur d’un autre. « C’est une vision plus réaliste et plus complète de l’évolution », résume-t-il.
Vieillir dans un réseau du vivant
Depuis cinq ans, cette approche en réseau l’a conduit à s’intéresser à un autre champ d’études : le vieillissement. Un objet scientifique encore largement débattu, sans définition consensuelle. « Perte de fonctions ? Augmentation du risque de mortalité avec le temps ? Le vieillissement peut être étudié à différentes échelles, moléculaire, individuelle, écologique, et selon des perspectives parfois contradictoires », souligne-t-il.
En pensant le vivant comme un réseau, Éric Bapteste propose d’élargir le cadre : et si le vieillissement ne se jouait pas seulement au sein d’une même espèce, mais aussi dans les interactions entre espèces ? « A-t-on des voisins dont les gènes sont capables d’accélérer ou de ralentir notre vieillissement ? »
Ces réflexions nourrissent son ouvrage La vie élastique. Révolutions dans le vieillissement ?, destiné au grand public adulte. Un livre qui explore les zones d’ombre des théories existantes (phylogénétiques, systémiques, ontologiques, développementales, éco-évolutionnaires) et invite à la prudence face aux certitudes.
Expliquer la science sans jargon, dès l’enfance
En parallèle, Éric Bapteste s’adresse aux plus jeunes. Dans la collection Les Petits Darwin, il publie plusieurs livres illustrés consacrés à l’évolution, à la microbiologie ou au vieillissement, dont l’ouvrage Tout se transforme !.
« Les enfants sont très intelligents. La seule barrière, c’est le jargon », affirme-t-il. Le principe est donc simple mais exigeant : aucun mot compliqué. Les notions sont profondes, issues de la recherche la plus récente, mais formulées avec des mots du quotidien et portées par des métaphores. Une démarche qui suppose un travail étroit avec les illustrateurs, fait d’allers-retours constants pour maintenir à la fois la clarté et le réalisme scientifique.
La science comme joie et liberté de penser
Pour Éric Bapteste, vulgariser n’est ni un exercice secondaire ni un loisir. C’est une responsabilité liée au métier de chercheur. « Être payé pour réfléchir est un privilège. Il faut restituer une partie de ce que l’on apprend », estime-t-il.
Mais au-delà de la transmission des connaissances, c’est un état d’esprit qu’il cherche à partager, d’autant plus important dans un contexte où la science est parfois contestée ou simplifiée à l’excès. « La liberté de penser est essentielle. Il ne faut pas avoir peur de la complexité. La vie est complexe, mais ça ne veut pas dire qu’il faut renoncer à essayer de la comprendre », conclut-il.
Une conviction qu’il adresse aussi bien aux adultes qu’aux enfants parce que, selon lui, apprendre à poser des questions et à ne pas se laisser enfermer dans des réponses toutes faites commence dès tout petit.