Delphine Desnus
Cheffe costumière au Théâtre Molière Sorbonne
Au moment de la conception, il faut prendre le temps de comprendre le personnage dans toutes ses dimensions, à la fois physiques et sensibles
Cheffe costumière au Théâtre Molière Sorbonne, Delphine Desnus façonne les personnages à partir des étoffes, des gestes et des techniques héritées du passé. Engagée dans le projet Molière Ex Machina, elle a découvert ce que l’intelligence artificielle peut apporter à la création scénique.
Le déclic
L’histoire de Delphine Desnus avec le théâtre commence tôt, vers dix ans. Elle monte sur scène, joue, découvre les textes, l’univers du plateau. Le théâtre occupe rapidement tout son temps libre. En parallèle, elle pratique des activités manuelles, sans encore faire le lien entre ces deux activités. C’est plus tard, au fil de son parcours, que la bascule se fait. « Sur scène, il me manquait quelque chose », confie-t-elle. Ce qui lui fait défaut ? Le rapport concret à la matière, au geste, à la fabrication.
Alors, lorsqu’on lui propose de réaliser des costumes, la révélation est immédiate. « La matière que je ne trouvais pas sur scène, je l’avais là », dit-elle simplement. Le costume devient alors un autre mode de présence au théâtre, tout aussi engagé que le jeu, mais passant par les étoffes, les volumes, les textures. Comme le comédien, la costumière construit un personnage : « Au moment de la conception, il faut prendre le temps de comprendre le personnage dans toutes ses dimensions, à la fois physiques et sensibles ».
Très vite, Delphine Desnus se forme sur le terrain, au contact des ateliers et des productions. Elle complète son parcours avec un diplôme d’histoire de l’art et un BEP couture. Le reste s’apprend dans l’expérience, au fil des projets et des collaborations.
Retrouver le XVIIe siècle par le geste
Une part importante de son travail est consacrée au costume historiquement informé, notamment pour le théâtre du XVIIᵉ siècle. Ici, la créativité ne s’entend pas au sens habituel. « Il n’y a pas de nécessité d’inventivité, explique-t-elle. Ce qui est vraiment intéressant, c'est de retracer l'histoire au travers des techniques, des goûts et des savoir-faire de l’époque. »
Ce travail exige une recherche minutieuse. Certaines matières n’existent plus, certaines techniques ont disparu. Il faut alors fouiller, chiner, activer des réseaux spécialisés, parfois refaire à la main ce qui ne se trouve plus. Les galons peuvent être recréés, certaines broderies reproduites à partir de techniques encore pratiquées aujourd’hui, inscrites dans un patrimoine culturel immatériel. D’autres éléments restent hypothétiques, faute de sources suffisantes.
Pour L’Astrologue ou Les Faux Présages du projet Molière Ex Machina, Delphine Desnus s’engage dans une aventure singulière : travailler à partir de dessins générés par une intelligence artificielle. Elle raconte : « On m’a parlé de ce projet il y a un peu plus de deux ans. Georges Forestier [spécialiste du théâtre du XVIIᵉ siècle et fondateur du Théâtre Molière Sorbonne, décédé en 2024] était tellement enthousiaste que je me suis dit, pourquoi pas ». Elle accepte l’expérience comme une recherche à part entière, en accord avec le temps. Même si, précise-t-elle, « cela ne va pas changer fondamentalement ma manière de travailler ».
Concrètement, l’IA produit un grand nombre de propositions de costumes. Un premier tri est effectué, puis Delphine Desnus intervient pour évaluer la plausibilité historique, notamment du point de vue des matières et des ornements. L’IA permet de générer des pistes, d’ouvrir des possibles, mais la validation reste humaine, ancrée dans une connaissance fine du XVIIᵉ siècle.
Pour le costume de l’astrologue, le personnage principal de la pièce, le dessin retenu s’avère crédible. Elle le traite alors comme elle l’aurait fait avec un dessin d’Henri Gissey, célèbre costumier de l’époque : étude des matières, mise au point technique, réalisation en atelier. Dans d’autres cas, certaines propositions sont écartées, faute de références historiques suffisantes. Le projet assume pleinement cette dimension pédagogique, faite de choix, de renoncements et d’allers-retours.
L’IA comme outil de recul
Nourrir l’IA d’informations précises oblige à expliciter ce qui, d’ordinaire, relève de l’intuition ou de l’habitude. « Décrire avec des mots ce que je fais en dessin, c’est compliqué », reconnaît Delphine Desnus. Le processus impose une analyse des étapes de création.
Ce recul est particulièrement sensible lorsqu’il s’agit des émotions. Choisir une couleur, une ligne, une matière relève souvent de l’instinct. Avec l’IA, tout doit être formulé, justifié, décortiqué. Un exercice exigeant, parfois frustrant, mais intellectuellement stimulant. « Ça permet de prendre du recul sur la création en général », observe-t-elle.
Aujourd’hui [au moment où nous écrivons ces lignes, les représentations n'ont pas encore eu lieu], le travail d’atelier est pleinement engagé. Une équipe de sept personnes s’attelle à la réalisation d’une dizaine de costumes, dans un rythme qui s’accélèrera à mesure que la première approche. Broderies, patronages, montages… Chaque étape demande du temps, de la précision, une concentration collective. Certaines broderies, dont une carte du ciel, des constellations et des signes astrologiques, inspirée d’un motif que l’on retrouve à la BnF, ont nécessité plusieurs semaines de travail.
Avec Molière Ex Machina, Delphine Desnus explore un territoire inédit, sans jamais perdre de vue l’essentiel : servir le théâtre, ses textes et ses corps, par la justesse du geste.
Antoine Fontaine
Scénographe et décorateur
J’aime autant être dans les ateliers que dans mon bureau, autant avec les metteurs en scène qu’avec les peintres