Antoine Fontaine
Scénographe et décorateur
J’aime autant être dans les ateliers que dans mon bureau, autant avec les metteurs en scène qu’avec les peintres
Pour Antoine Fontaine, scénographe et peintre en décor, le théâtre se construit autant à l’atelier que sur le plateau. Son parcours dense l’a conduit des plus grandes scènes européennes au cinéma d’auteur en passant par les théâtres patrimoniaux. Engagé dans le projet Molière Ex Machina, il déploie l’étendue de son expertise et insuffle vie à un décor historiquement informé.
La matière avant le concept
Antoine Fontaine grandit dans un environnement artistique. Son père, peintre et professeur de morphologie aux Beaux-Arts de Paris, l’initie très tôt au dessin. Naturellement, il se projette dans une carrière de peintre. Mais très jeune, un conseil va infléchir sa trajectoire. « Mon père m’a dit : les Beaux-Arts, tu peux y faire ce que tu veux, mais il faut quand même que tu aies une formation artisanale. »
Au début des années 1980, à 19 ans, il part ainsi à Bruxelles, à l’institut Van der Kelen, alors l’un des seuls lieux en Europe où l’on enseigne encore les techniques du faux bois, du faux marbre et du trompe-l’œil.
De retour à Paris, il entre aux Beaux-Arts. Mais la déception est rapide. « J’avais l’impression de ne rien apprendre. J’avais déjà beaucoup travaillé avec mon père, j’avais un bon dessin. Ce qui me manquait, ce n’était pas le concept, c’était le faire ». Il quitte l’école et commence à gagner sa vie comme peintre décorateur, réalisant des décors intérieurs, des patines, des panoramiques.
Cette attirance pour la fabrication s’enracine bien avant les premiers ateliers professionnels. Enfant asthmatique, Antoine Fontaine passe beaucoup de temps à la maison. Il observe, dessine, construit. « Je faisais énormément de maquettes quand j’étais petit », se souvient-il. « Aujourd’hui encore, ma vie est partagée comme ça : une moitié de l’année, je fais des maquettes ; l’autre moitié, je réalise ou je suis la réalisation. J’aime passer du trente-trois fois plus petit à l’échelle un. »
Brighton ou la révélation du théâtre
Le tournant survient en Angleterre, à Brighton, lors d’une production amateur des Noces de Figaro chantées en anglais. Les moyens sont dérisoires, mais le théâtre est réel, le public aussi. « C’était de l’amateurisme, mais en Angleterre, ça voulait dire un vrai théâtre, un vrai plateau, un vrai public. »
Cette première expérience est une révélation. Pendant plusieurs années, il enchaîne les productions avec la même équipe, gravit progressivement les échelons, jusqu’à travailler dans des festivals internationaux et à la Scala de Milan.
La disparition brutale de cette équipe, emportée par l’épidémie de sida, marque une rupture. Antoine Fontaine rentre en France et intègre les ateliers du Théâtre de Nanterre. Il y travaille comme peintre, avant de devenir assistant, puis co-décorateur d’une célèbre scénographe suisse, Jean Marc Stehlé, puis décorateur à part entière.
Cette formation par la pratique reste au cœur de son identité professionnelle. « J’aime autant être dans les ateliers que dans mon bureau, autant avec les metteurs en scène qu’avec les peintres. » Une manière de travailler qui le distingue, et qu’il revendique. Pour lui, la conception d’un décor ne peut être dissociée de sa fabrication.
Parallèlement au théâtre, il développe une carrière au cinéma. Il participe à la conception des décors de La Reine Margot puis de Vatel, signe ceux des derniers films d’Éric Rohmer, ou encore produit les toiles peintes de Marie-Antoinette de Sofia Coppola. Le cinéma lui offre un terrain privilégié pour explorer l’illusion historique. Ces expériences renforcent son intérêt pour les techniques anciennes, qu’il commence à étudier et à remettre en œuvre, par cohérence esthétique.
Retrouver les techniques du XVIIᵉ siècle
La rencontre avec le château de Versailles marque une nouvelle étape. Chargé de compléter les parties manquantes des décors de scène historiques, Antoine Fontaine se confronte à des matériaux et des techniques presque disparus : châssis en bois massif, toiles de lin, peinture à la colle de peau.
Ce travail de restitution est exigeant. Certaines toiles ont eu plusieurs vies, ont été grattées, repeintes, réemployées. « Quand on a analysé le rideau du Théâtre de la Reine, on s’est rendu compte que c’était la cinquième toile. On retrouvait dessous des traces de l’Ancien Régime, puis de l’Empire et de Louis-Philippe ».
Peu à peu, avec son équipe, Antoine Fontaine reconstitue ces gestes anciens. « Aujourd’hui, je peux aussi bien faire de la peinture décorative que de la peinture de restitution ». Une compétence rare, qui l’amène à travailler régulièrement pour des monuments nationaux et des théâtres patrimoniaux.
Molière Ex Machina : dialoguer avec l’intelligence artificielle
Lorsque Antoine Fontaine rejoint le projet Molière Ex Machina, l’intelligence artificielle n’est ni un fantasme ni une évidence. « J’étais assez inquiet », reconnaît-il. « Je connais un peu l’IA, j’en ai déjà vu des résultats. Soit on tombe sur quelque chose de très léché, presque décoratif, soit sur des images imprécises. Or, pour le XVIIᵉ siècle, on est justement dans un entre-deux très particulier ».
C’est Mickaël Bouffard, metteur en scène du projet et directeur du Théâtre Molière Sorbonne – avec qui il a déjà collaboré, notamment sur Le Malade imaginaire –, qui lui présente l’expérience. Très vite, il rencontre le collectif d’artistes Obvious et les discussions deviennent pédagogiques. Antoine Fontaine explique les contraintes techniques, Mickaël Bouffard veille à la cohérence dramaturgique. L’IA est alors contrainte, corrigée, orientée. « Elle a été éduquée », résume-t-il.
En plus de certains anachronismes produits par la machine, une autre difficulté apparaît rapidement. Contrairement au processus artistique humain, il ne lui est pas possible de recomposer une œuvre à partir d’un choix de fragments de différentes images. « Chaque image générée doit être entièrement originale », souligne Antoine Fontaine.
Il faut alors revenir au prompt. Le relire, le modifier, parfois mot par mot. « Parfois, c’est juste un adjectif. Mais encore faut-il le trouver ». L’exercice est d’autant plus complexe que tout se fait en anglais, y compris pour des notions architecturales très précises. « Et le prompt ne doit pas être trop long, sinon la machine semble se perdre ». Des centaines d’images de décor sont ainsi générées, discutées collectivement, rejetées ou affinées.
Une machine sous contrôle
L’image finalement retenue pour L’Astrologue ou les Faux Présages est volontairement lacunaire, à l’image des esquisses d’époque. Et c’est précisément ce qui intéresse Antoine Fontaine. « On est exactement dans la situation du XVIIᵉ siècle. Il n’y a pas de maquette détaillée, pas de plan d’exécution. Juste un croquis ». Pour le scénographe, l’IA ne bouleverse donc pas sa manière de travailler. « Dès que j’ai un croquis, mon travail commence. La différence tient surtout au cadre collectif : Mickaël est très attentif à ce que tout soit justifiable. Il faut pouvoir dire pourquoi on fait telle chose ». L’IA, dans ce contexte, n’est jamais prescriptive. Elle est nourrie, bridée, corrigée.
Croquis en main, le travail redevient alors pleinement artisanal. Choisir les couleurs, définir les matières… Chaque détail est discuté avec Mickaël Bouffard et les historiennes et historiens du projet. Une statue de la Vierge ? Écartée immédiatement, car à l’époque, la représentation religieuse est interdite au théâtre. Elle devient alors Latone, figure mythologique cohérente avec l’obsession astrologique du personnage.
Antoine Fontaine et son équipe de peintres ont travaillé pendant plusieurs semaines à la réalisation du décor, selon des méthodes fidèles à celles du XVIIᵉ siècle. « Il n’y a pas un bout de contreplaqué, pas une vis. Tout est assemblé au clou retourné ».
Antoine Fontaine conçoit également l’éclairage. Bougies, sous-éclairement, lumières diffuses… Tout est pensé pour restituer une perception juste de l’espace. Avec Molière Ex Machina, Antoine Fontaine poursuit ce qui traverse toute sa carrière : faire apparaître l’illusion sans jamais en masquer la mécanique.
Delphine Desnus
Cheffe costumière au Théâtre Molière Sorbonne
Au moment de la conception, il faut prendre le temps de comprendre le personnage dans toutes ses dimensions, à la fois physiques et sensibles