30 OCT. 2019
Tolkien
Gandalf scrutant la dévastation d'Isengard (la terre de Saroumane) Arnaud Rafaelien / Tolkien et les sciences / Belin, Author provided

Nous publions le chapitre « Les OGM (orques génétiquement modifiés) de Saruman » de l’ouvrage collectif « Tolkien et les sciences » dirigé par Roland Lehoucq, Loïc Mangin et Jean‑Sébastien Steyer, illustré par Arnaud Rafaelian et Diane Rottner, publié chez Belin.


Au départ, Saruman ne fut introduit par Tolkien que pour expliquer l’absence de Gandalf au rendez-vous qu’il avait fixé à Frodo en automne, pour son départ de la Comté. Il deviendra par la suite un personnage central du Seigneur des anneaux, le symbole de la corruption par la soif du pouvoir.

Le chef rusé des Istari

Saruman est, d’après Le Silmarillion, le chef des cinq magiciens envoyés sur terre par les Valar pour aider les hommes et les elfes à combattre Sauron. Par une ironie du destin, il finira par s’allier à celui qu’il devait aider à détruire. En effet, ce mage puissant est attiré par les anneaux de pouvoir qu’il étudie depuis longtemps, et en particulier par le plus puissant de tous, l’Unique. Devant la montée en puissance des forces de Sauron, Saruman décide de se soumettre pour s’emparer de son Anneau le moment venu. Il l’explique à Gandalf avant de le faire prisonnier :

« Il ne reste plus aucun espoir à mettre en les Elfes ou en le mourant Númenor. Nous, nous voici donc placés devant un choix. Nous pouvons rejoindre ce Pouvoir. Ce serait sage, Gandalf. Il y a un espoir de ce côté. Sa victoire est proche, et il y aura une riche récompense pour qui l’aura aidé. […] Et pourquoi pas, Gandalf ? murmura-t-il. Pourquoi pas ? L’Anneau Souverain ? Si nous pouvions en disposer, le Pouvoir nous passerait, à nous. » (« Le Seigneur des anneaux », livre I)

Associé au Mordor, Saruman entreprend de constituer une armée d’orques et de wargs dans son fief de l’Isengard à l’ombre de sa tour de l’Orthanc, dans le but d’envahir le Rohan voisin, invasion qui permettrait à Sauron de conquérir la Terre du Milieu. Mais l’armée de Saruman doit aussi lui permettre d’écumer le pays pour trouver l’Anneau Unique, avec l’idée de le garder pour lui plutôt que de le remettre à Sauron. Ainsi dans Les Deux Tours, les orques de Saruman, avec ceux de Sauron, capturent les deux hobbits Merry et Pippin. Mais un conflit éclate entre les deux factions d’orques lorsque ceux de Saruman veulent emmener les prisonniers en Isengard pour les fouiller, ce qui permettra à Merry et Pippin de s’échapper.

Un orc chevauchant un warg, monture de l’effroi. Arnaud Rafaelian, Author provided

L’alliance de Saruman aux forces du Mordor n’est donc pas une réelle soumission, mais un choix stratégique témoignant d’une grande ruse. Le nom de Saruman est d’ailleurs dérivé de searu, du vieil anglais (langue étudiée par le philologue Tolkien) signifiant « rusé ». Dans Le Silmarillion, le mage est aussi appelé Curunír en quenya, ce qui se traduit également par « homme habile, rusé ».

Mettant sa magie au service de son sinistre projet, Saruman entreprend de transformer des Uruk-hai, une race d’orques déjà puissante, afin de les rendre encore plus forts et surtout résistants au soleil. La lecture du Seigneur des anneaux montre également que Saruman a conçu des orques qui doivent lui servir d’espions, mais ces derniers sont spéciaux, car ils ont une physionomie plus proche de celle des humains que les autres orques. En revanche, les romans n’offrent pas de description précise de ses « manipulations » et Tolkien préfère laisser ses personnages émettre l’hypothèse, sans la confirmer, de croisements entre humains et orques.

Ainsi, dans le livre III du Seigneur des anneaux, l’ent Barbebois s’interroge :

« Je me demande ce qu’il a fait. Sont-ce des Hommes qu’il a dégradés ou a-t-il métissé la race des Orques avec celle des Hommes ? Ce serait là un noir méfait ! »

Tout laisse supposer que ces manipulations sont le résultat d’une quelconque magie. Néanmoins, à l’aune des connaissances scientifiques actuelles, on peut imaginer comment Saruman a pu concevoir ces créatures en faisant appel à des techniques de génétique. Et l’association de Saruman à des technologies modernes n’est pas aussi absurde qu’il n’y paraît…

L’esprit de rouages de Saruman

Assez paradoxalement, bien que Saruman soit l’archétype du magicien, personnage normalement éloigné de la technologie moderne, il est décrit comme le symbole des effets négatifs de l’industrialisation. Tolkien était très attaché à la nature.Le Seigneur des anneaux célèbre, à bien des égards, une nature préservée, la végétation, sa beauté, sa contemplation.

Les elfes, créatures quasi parfaites, vivent en harmonie totale avec la nature. Les biographes de Tolkien sont unanimes : il détestait les conséquences de l’industrialisation sur les paysages ruraux de l’Angleterre. On raconte qu’il fut bouleversé de ne presque rien reconnaître des lieux de son enfance, à côté de Birmingham, lorsqu’il y passe dans les années 1930 (il est alors quadragénaire).

Dans son œuvre, le mal est associé à la destruction de la nature et Saruman est justement celui qui la saccage, fait abattre les arbres et édifier des usines à la place. Barbebois dit de Saruman qu’il a :

« un esprit de métal et de rouages, et il ne se soucie pas des choses qui poussent, sauf dans la mesure où elles lui servent sur le moment ».

Et un peu plus loin :

« [La] vallée paraît extrêmement loin en contrebas. La contemplant, je vis qu’alors qu’autrefois elle était verte et belle, elle était à présent remplie de puits et de forges. »

La Comté des hobbits est décrite au début du Seigneur des anneaux comme un paysage rural idyllique, loin de l’agitation du monde, mais à la fin de l’œuvre, quand Frodo et ses amis rentrent chez eux, sans savoir que Saruman s’y est réfugié, ils découvrent un paysage de désolation :

« Il y avait autrefois une avenue d’arbres. Ils avaient tous disparu. Et, regardant avec consternation le long de la route en direction de Cul-de-Sac, ils virent au loin une haute cheminée de briques. Elle déversait une fumée noire dans l’air du soir. » (« Les Deux Tours »)

Un savant fou avant l’heure ?

Saruman est donc très proche de l’archétype du savant fou qui manipule la science dans un but personnel, sans se préoccuper des conséquences négatives de ses actes. Dans la littérature ou au cinéma, ces personnages sont souvent caractérisés par leur arrogance, leur volonté de jouer à être Dieu, la poursuite de leurs expériences sans aucun souci éthique, leur manque de respect pour la nature, leur existence solitaire en dehors, parfois, de la présence d’un assistant. C’est bien le portrait de Saruman.

Au cinéma, c’est Fritz Lang qui crée, en 1927 dans son film Metropolis, le prototype du savant fou avec le personnage de Rotwang. Dans le film, une mégapole est divisée en une ville haute, où vivent les privilégiés, et une ville basse, où les ouvriers travaillent dans des conditions très dures. Cet ordre des choses est menacé par une idylle, aussi sollicite-t-on Rotwang pour qu’il y remédie. Pour ce faire, il construit un robot imitant la jeune ouvrière (dont George Lucas s’inspirera pour C-3PO dans Star Wars) qui sème le chaos et menace de détruire la ville. On retrouve des caractéristiques de Rotwang chez Saruman : un esprit maléfique, une obsession pour les buts qu’ils se sont fixés sans considération pour la vie des autres et un attrait pour les machines.

Les savants fous se rencontrent aussi chez les généticiens. Ils manipulent les gènes en bafouant les lois de la nature, par exemple dans Le Meilleur des mondes, roman d’anticipation d’Aldous Huxley paru en 1932. Dans ce classique de la littérature de science-fiction, le directeur du Centre d’incubation et de conditionnement de Londres ne peut manquer d’évoquer Saruman : grand, mince, arrogant, avec un ton légèrement menaçant dans la voix, parlant sans émotion des traitements rudes que subissent les embryons et évoquant avec enthousiasme les grandes quantités de clones produits.

Les manipulations génétiques de Saruman

Comment Saruman a-t-il produit ses orques modifiés ? D’abord, comme le supposent les membres de la Communauté de l’Anneau à l’aide de croisements génétiques entre orques et humains. Lorsque l’on croise des animaux appartenant à des espèces différentes, des mécanismes biologiques rendent la fécondation ou le développement embryonnaire inopérant. Toutefois, avec des espèces suffisamment proches génétiquement, on obtient des hybrides interspécifiques. Ces hybrides présentent des caractères intermédiaires entre les deux espèces.

De plus, selon que l’on croise le mâle d’une espèce avec la femelle d’une autre, ou l’inverse, le résultat ne sera pas le même. Ainsi, le croisement d’un cheval avec une ânesse donnera un bardot tandis qu’un croisement entre un âne et une jument donnera un mulet. De même, chez les félins, le croisement entre un lion et une tigresse donnera un ligre tandis que le croisement entre une lionne et un tigre donnera un tigron. De nombreuses hybridations sont donc possibles dans le monde animal à condition que les animaux restent au sein d’un même genre (Panthera, Equus, Ursus…), ce qui assure une proximité génétique suffisante. Les hybrides sont le plus souvent stériles, bien qu’une petite proportion d’entre eux puisse se reproduire. Le tigron femelle, par exemple, est fertile à 100 %, mais ne peut se reproduire qu’avec un tigre.

Dans Le Seigneur des anneaux, les croisements entre orques et humains seraient donc possibles en supposant une proximité génétique que leur aspect humanoïde laisse accepter. De plus, le sens du croisement ainsi que la race d’orque utilisée (nous avons vu que les Uruk-hai se distinguent des orques de base) conduiront à une diversité d’êtres que pourra exploiter Saruman. Ainsi, les guerriers Uruk-hai possèdent la force des orques et la résistance au soleil des humains, alors que les espions de Saruman sont plus proches de la physionomie humaine, ce qui leur permet de passer plus inaperçu.

Reste une difficulté pour Saruman : produire suffisamment de semi-orques pour réussir une armée rassemblant des milliers d’individus, même si une partie de son armée est aussi constituée d’humains à la peau brune de la Dunlande. L’hybridation interspécifique passe obligatoirement par la reproduction sexuée, même si le mage pourrait gagner du temps en effectuant des fécondations in vitro puis en implantant les embryons hybrides dans des femelles orques ou humaines. Cela lui permettrait de produire tout au plus quelques soldats et espions comme ceux qui constituent la troupe ayant enlevé Merry et Pippin. Pour produire une armée comme celle qui attaque la Gorge de Helm, il faudrait donc une production d’embryons à l’échelle industrielle. On pense immanquablement à la production des clones en grande quantité dans Le Meilleur des mondes. La tour de l’Isengard serait donc un laboratoire de génétique dans lequel des embryons d’orques sont générés à la chaîne en fonction des besoins du magicien. Tolkien garde un silence prudent sur les méthodes de Saruman, même si la magie rend bien des services dans ce genre de situation. Peter Jackson, dans l’adaptation cinématographique de l’œuvre, donne sa propre vision de la naissance des Uruk-hai. Le chef des orques de Saruman sort de terre à partir d’une matrice de boue visqueuse, ce qui laisse supposer une origine surnaturelle à ses soldats.

Pour ses manipulations, Saruman peut aussi faire appel à d’autres techniques issues du génie génétique : par exemple, il peut injecter des cellules souches humaines à l’intérieur d’un embryon d’orque, ce qui donnera à ce dernier des caractéristiques humaines. Il s’agit alors organismes chimériques. Ces techniques sont utilisées depuis longtemps, dès 1969, la création d’embryons chimériques caille-poulet a permis des avancées cruciales dans les connaissances en biologie cellulaire.

Des orques OGM

Pour donner à ses orques les caractéristiques qui l’intéressent (force, résistance, aspect humain…), Saruman a aussi la possibilité de créer des organismes génétiquement modifiés (OGM). Il suffit pour cela d’injecter un fragment d’ADN contenant le gène (ou les gènes) d’intérêt à l’intérieur d’un embryon. Pour assurer l’intégration de cette séquence d’ADN, celle-ci est couplée avec de l’ADN de virus qui a la particularité de pouvoir s’insérer au sein du génome d’un hôte.

C’est ainsi que le premier animal génétiquement modifié (une souris) a été créé en 1982. Depuis, les procédés se sont améliorés grâce à la technique des ciseaux génétiques (CRISPR-Cas 9). On a réussi à créer des vaches produisant du lait à teneur réduite en lactose ou riche en caséine. Récemment, des chèvres transgéniques ont été conçues pour produire, dans leur lait, la protéine constituant les fils de soie des araignées afin de fabriquer des sutures chirurgicales, du fil à pêche et même des vêtements ! Des porcs ont été rendus résistants à la peste porcine grâce à une manipulation génétique et des saumons ont été génétiquement modifiés pour grossir plus vite. Plus étrange encore, des animaux (poissons, souris, lapins et même moutons) ont été rendus fluorescents.

Les lois de bioéthique interdisent la commercialisation de tels animaux transgéniques. On ne verra pas de sitôt un poulet devenir fluorescent quand qu’il est cuit ! Saruman en revanche, n’est pas limité et peut potentiellement produire tous les orques génétiquement modifiés qu’il peut imaginer.

Parmi les gènes susceptibles d’intéresser le magicien, citons celui de la myostatine dont des mutations peuvent se traduire par une masse musculaire accrue. On connaît ainsi des races de bovins (le blanc bleu belge) et de chiens (le lévrier whippet) dotés d’importantes masses musculaires à cause de mutations dans ce gène. Les lévriers whippet mutés sont appréciés pour les courses, car ils sont les plus rapides. D’autres hormones pourraient servir au dopage génétique des orques, comme celles de l’érythropoïétine (l’EPO des cyclistes), du facteur de croissance de l’endothélium vasculaire (une protéine déclenchant formation de vaisseaux sanguins) ou encore de l’IGF-1 (qui agit sur la masse musculaire). Ces gènes sont aujourd’hui surveillés par l’Agence mondiale antidopage qui cherche un moyen pour détecter la présence d’ADN supplémentaire dans le corps des athlètes.

Couverture de « Tolkien et les sciences » éditions Belin. Author provided

L’extrême sensibilité à la lumière qui touche la race des orques rappelle les symptômes du Xeroderma pigmentosum, une maladie génétique causée par des mutations sur les gènes d’enzymes de réparation de l’ADN. On appelle les enfants touchés par cette maladie les « enfants de la Lune », car ils ne peuvent être exposés aux rayons UV de la lumière du jour. Saruman a peut-être tenté d’introduire des versions fonctionnelles des gènes impliqués pour concevoir ses guerriers Uruk-hai qui peuvent supporter le soleil. Ce qui est valable avec les orques l’est aussi avec les wargs, sortes de loups géants que chevauchent les orques. Peter Jackson, dans ses films, les fait ressembler à un mélange de hyènes et de loups avec une taille bien supérieure. Ici encore, on peut imaginer que Saruman n’a pas hésité à modifier le patrimoine génétique de créatures plus modestes (probablement des canidés) pour en faire de redoutables machines de guerre. Et il partage un dernier point commun avec nombre de savants fous : il est tué par son esclave, Gríma « Langue-de-Serpent ».


Ce chapitre a été écrit par Sidney Delgado et Virginie Delgado-Bréüs.

Sidney Delgado, Docteur en Biologie de l'évolution, Sorbonne Université

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.