27 AOÛT 2019

Dirigés par Emmanuelle Rosso, des experts de la faculté des Lettres et de l’Institut des sciences du calcul et des données (ISCD) ont uni leurs forces, en partenariat avec d’autres établissements, pour créer une restitution virtuelle de ce que pouvait être un spectacle antique au théâtre d’Orange.

Théâtre d'Orange
Reconstitution du théâtre d'Orange © Sébastien Le Gall

Inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, le théâtre antique d’Orange est l’un des mieux conservés du monde romain. Edifié au début du Ier siècle après J.-C., il fait depuis un siècle et demi l’objet de recherches intensives de la part des historiens. Mais il faudra encore plusieurs décennies aux scientifiques avant d’obtenir une vision exhaustive de ce monument tel qu’il existait dans l’Antiquité.

Professeur en histoire de l’art et archéologie du monde romain à la faculté des Lettres 1, Emmanuelle Rosso a consacré vingt ans de sa carrière à étudier ce théâtre avec une équipe d’architectes et archéologues du CNRS 2. Elle en connaît les moindres détails. En 2015, alors qu’elle rencontre des difficultés pour assembler correctement les milliers de fragments qui composent le décor en marbre de la façade, elle lance, en collaboration avec l’ISCD 3, un projet pour numériser les vestiges sculptés de l’une des frises du théâtre.

« Etant donné la difficulté du travail due à la taille du monument, à l’aspect très fragmentaire du décor et à la dispersion des éléments qui le constituent, la numérisation nous a permis de manipuler ces vestiges sans avoir à les déplacer, explique l’enseignante-chercheuse. Nous avons ensuite appliqué cette technique aux autres fragments du décor. »

frise
Fragments en marbre de la frise dyonisiaque de la façade du théâtre d'Orange © Sébastien Le Gall

Le projet SONAT fait revivre le théâtre antique

Deux ans plus tard, forte de cette réussite, elle pousse plus loin l’utilisation de la numérisation. Avec l’aide d’acousticiens de l’École Polytechnique, elle obtient une maquette virtuelle de l’ensemble du théâtre. Elle souhaite alors offrir au public une expérience plus immersive et donner à voir et à entendre le théâtre d’Orange tel qu’il se vivait au Ier siècle après J.-C.

« Même si le théâtre d’Orange est l’un des mieux conservés en Europe, il manque de nombreux éléments qui changent complètement la vision que l’on en a : le décor en marbre, la toiture en bois, le rideau, la scène, le velum qui recouvrait le théâtre », indique Emmanuelle Rosso.

C’est le début du projet SONAT 4 qui vise, en partenariat avec l’ISCD et l’Université de Poitiers, à explorer le « paysage sonore » de ce lieu conçu pour accueillir des performances musicales et théâtrales. De ce projet nait l’idée d’un film d’animation dont l’objectif est de dévoiler au grand public à quoi ressemblait un jour de spectacle antique au théâtre d’Orange.

Un travail à la croisée des disciplines

« Ce projet s’inscrit dans le courant de l’archéologie sensorielle qui consiste à explorer les sociétés antiques non seulement à travers des images, mais aussi des ambiances, des sons et des odeurs, précise la scientifique. C’est un travail pluridisciplinaire 5 qui réunit des spécialistes d’architecture antique, d’acoustique, de musique et de modélisation 3D. »

Pour reconstituer, dans ce film, les détails, les couleurs et les sons du théâtre, Emmanuelle Rosso et Sébastien Le Gall, designer 3D, se sont appuyés sur des traités d’architecture, des publications, mais aussi des données archéologiques provenant d’autres théâtres de la même période.

« Ajouter cette dimension visuelle et sonore a été source de nouvelles découvertes et réflexions sur les instruments, les vêtements, les peintures, les mosaïques, les spectacles antiques, le fonctionnement du velum et du lever du rideau, et tout ce qui constituait l’atmosphère du théâtre », confie la spécialiste d’archéologie romaine. 

velum theatre orange
Le velum, une grande pièce de tissu, était utilisé en guise de plafond pour protéger les spectateurs du soleil © S. Le Gall

L’écriture du scénario du film se fonde, quant à elle, sur la seule image antique du monde théâtral retrouvée à Orange : un médaillon provenant d’un vase trouvé dans la ville représentant le vainqueur d’un concours théâtral habillé en femme et portant un thyrse, une sorte de sceptre, et un masque.

Les acteurs de l’Antiquité étant accompagnés de musique, les chercheurs ont également investi cette dimension. En collaboration avec Alexandre Vincent, maître de conférences en histoire romaine à l’Université de Poitiers, Emmanuelle Rosso a fait appel à Stefan Hagel, un musicologue spécialiste de l’Antiquité, pour rejouer les partitions et les rythmes de l’Antiquité.

« Stefan Hagel a joué avec des fac-similés d’instruments retrouvés dans des fouilles archéologiques. Nous l’avons filmé lors de ses enregistrements dans la chambre sourde de Sorbonne Université, puis j’ai reproduit sa gestuelle tout en y incluant des éléments de la période antique pour créer son double virtuel », explique Sébastien Le Gall qui réalise le film d’animation.  

Acteur theatre orange
Reconstitution d'un musicien jouant de l'aulos, un instrument à vent antique © S. Le Gall et H. Dridi

Un résultat inédit pour le grand public et la communauté scientifique

Grâce à la création d’un logiciel qui calcule la réverbération des sons en fonction des déplacements des personnages et de la position des sources sonores dans l’édifice, le film d’animation permettra aux visiteurs de vivre une immersion visuelle et auditive dans les préparatifs d’un spectacle antique. Ils découvriront également le bruit des mécanismes actionnés lors de la préparation de la représentation tels que le lever du rideau de scène ou le déploiement du velum qui modifiaient radicalement l’ambiance du lieu. 

Si elle a contribué, via la création de cette vidéo, à montrer au grand public ce que pouvait être le théâtre d’Orange à ses origines, la modélisation numérique 3D est aussi le point de départ de véritables avancées scientifiques.

« Elle nous a permis de visualiser les données et de publier les résultats de manière inédite. Grâce à elle, nous pouvons désormais tester virtuellement différentes hypothèses et fournir à la communauté scientifique plusieurs reconstitutions possibles du théâtre. Car avec une information archéologique lacunaire, il nous est impossible d’affirmer avec certitude ce à quoi ressemblaient véritablement le théâtre d’Orange et ses spectacles il y a deux mille ans », conclut Emmanuelle Rosso.

Le film d’animation sera prochainement diffusé dans le nouveau musée du théâtre d’Orange.


1 UFR d’Histoire de l’art et d’archéologie, EA 4081 « Rome et ses renaissances »

2 Institut de Recherche sur l’Architecture Antique

3 ISCD (Sorbonne Université)

4 Projet Emergence « SONs, Acoustique et architecture d’un Théâtre antique »

5 Les membres de l’équipe sont issus de l’équipe “Rome et ses renaissances”, de l’Institut de Recherche sur l’Architecture Antique du CNRS et de l’Université de Poitiers.