25 JUIN 2019

Porté par Sorbonne Université et financé par l’Union européenne, le projet ERCcOMICS  exploite le pouvoir du storytelling pour promouvoir l’excellence scientifique. En partenariat avec l'agence de communication La Bande Destinée, vingt chercheurs européens, tous lauréats d’une bourse ERC 1 travaillent main dans la main avec des artistes pour mettre en lumière leurs projets de recherche sous forme de bande dessinée. Professeur de sciences politiques et directeur du nouvel observatoire de psychologie électorale à la London School of Economics, Michael Bruter s’est lancé dans cette aventure. A l’heure où paraît le dernier épisode de sa BD Hateful birds, il nous raconte les coulisses de cette rencontre entre deux mondes. 
 

Michael Bruter
Michael Bruter © ERCcCOMICS

Comment avez-vous découvert le projet ERCcOMICS ?

Michael Bruter : C’est en me rendant au conseil européen de la recherche à Bruxelles que j’en ai entendu parler. J’ai toujours adoré la BD. En discutant de ce projet avec l’équipe de communication de l’ERC, j’ai tout de suite eu envie de candidater.

Sous couvert de paraître naïve ou enfantine, la bande dessinée permet de faire passer des messages et des émotions complexes. En tant que chercheurs, cela nous force à trouver les mots, les images et les histoires pour faire comprendre nos travaux de recherche au grand public. C’est un beau challenge !

Vous avez obtenu en 2018 une bourse ERC Advanced de 2,5 millions € pour votre projet « L’Âge de l’Hostilité ». Pouvez-vous nous en dire plus sur ces recherches qui ont inspiré la bande dessinée Hateful birds ?

M. B. : Je travaille sur le concept d’hostilité électorale qui recouvre l'ensemble des sentiments négatifs (frustration, colère, mépris, dégoût) à l'égard d'individus ou de groupes en raison de leurs préférences électorales.

Si les désaccords ont toujours existé, nous constatons depuis quelques années que les citoyens sont passés d’un simple ressentiment à l’égard de leurs élites politiques à une animosité mutuelle entre électeurs. Ces attitudes négatives ne sont plus seulement l’apanage des partisans engagés politiquement, mais se retrouvent aussi chez des citoyens éloignés des préoccupations politiques. 

A travers des méthodes originales de psychologie électorale, je cherche à étudier les causes et les conséquences de cette hostilité chez les individus, les groupes et la société. J’analyse son évolution dans le temps et j’espère identifier des solutions concrètes pour y remédier.

Comment s’est construit votre collaboration avec l’équipe d’ERCcOMICS et l’agence de communication La Bande destinée ?

M. B. : Dans un premier temps, j’ai été en contact avec Marie-Christine Agopian, chargée du projet ERCcCOMICS à Sorbonne Université, et Fiammetta Ghedini, coordinatrice éditoriale à la Bande destinée.

Après leur avoir expliqué mon projet de recherche plus en détails, elles ont choisi le dessinateur avec qui j’allais collaborer : Andrea Paggiaro, dont le pseudonyme est Tuono Pettinato. A côté des biopics de Garibaldi, d’Alan Turing ou de Kurt Cobain, cet artiste italien avait déjà réalisé des BD à caractère politique. J’ai tout de suite adoré son style. Le côté volontairement abstrait et irréel de ses dessins permet de décrire des choses que nous n’aurions pas pu exprimer sous des traits plus réalistes.

Durant tout le premier trimestre 2019, nous avons ensuite beaucoup échangé avec Andrea et Fiametta, notamment sur l’écriture du scenario et la représentation des personnages. Ils me proposaient des idées, m’envoyaient des ébauches sur lesquelles nous discutions et avancions jusqu’à la finalisation des trois épisodes de la BD.

À quels obstacles avez-vous été confronté ?

M. B. : L’une des principales difficultés a été de conserver une certaine expertise scientifique tout en gardant le côté ludique et simplifié de la BD. Il était par exemple très important pour moi de montrer aux lecteurs la subtilité de la gradation des émotions : comment le sentiment d'incompréhension se transforme en méfiance, en frustration, en colère, puis évolue vers le mépris et le dégoût avant d’atteindre le stade ultime de l'hostilité : la haine envers les électeurs opposés.

Je voulais également éviter de tomber dans la caricature. Le scenario que Fiammetta et Andrea m’ont proposé la première fois me faisait trop penser au Brexit. Or je voulais que le lecteur comprenne que l’hostilité électorale constitue un phénomène généralisable à tous les pays du monde. J’ai donc retravaillé cet aspect avec eux pour garder un niveau d’abstraction et d’universalité suffisant.

En travaillant main dans la main, nous avons réussi à trouver des compromis pour respecter la liberté artistique d’Andrea tout en promouvant les éléments scientifiques qui me paraissent fondamentaux dans mon projet.

Quel scénario avez-vous choisi pour mettre en lumière votre projet de recherche ?

M. B. : Nous avons choisi de représenter les protagonistes de l’histoire sous forme d’oiseaux qui sont facilement associés dans l’imaginaire du lecteur à des symboles et à des personnalités très différents. Ces oiseaux décident d’organiser un référendum pour savoir s’ils doivent faire allégeance à la communauté humaine ou s’en séparer. Au départ, cette controverse émane d’idées assez marginales entre un petit nombre d’oiseaux politiques. Puis les autres membres de la communauté oiselière qui regardaient ces débats d’un air moqueur ou détaché se prennent progressivement au jeu. Et par un enchainement d’émotions de plus en plus hostiles et radicalisées, ceux qui auparavant étaient proches les uns des autres en viennent à se vouer une haine mutuelle dans une atmosphère qui ne cesse de s’envenimer.

Je vous laisse découvrir la suite de l’histoire en anglais ou en italien.

Qu’est-ce que vous a apporté l'expérience « ERCcOMICS » ?

M. B. : Le fait d’avoir une BD sur son travail de recherche, c’est fascinant !

Il me semble essentiel d’expliquer à des personnes qui ne sont ni politistes, ni chercheurs en sciences sociales, en quoi ce travail sur l’hostilité électorale peut avoir des applications concrètes et les aider à comprendre des phénomènes qu’ils vivent quotidiennement.

Cette BD permet de parler de science en sortant des sentiers battus. Et j’espère qu’elle sera prise au sérieux autant par le monde de la BD, que par celui de la recherche académique. 


1 Le conseil européen de la recherche (ERC) est la première « agence » de financement européenne à encourager la recherche fondamentale conçue et menée par des chercheurs à l’excellence reconnue.