Spécialisé en aérodynamique, Mehmet Demirci a d’abord suivi un parcours d’ingénieur Génie Mécanique à Polytech Sorbonne avant d’intégrer le master Sciences pour l’ingénieur de Sorbonne Université. Souffrant de déficience auditive depuis la naissance, il fait le point sur le fait d’être un étudiant en situation de handicap à l’université. 

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Mehmet Demirci © Sorbonne Université - Pierre Kitmacher

Comment vivez-vous au quotidien la situation du handicap à l’université ? 

Mehmet Demirci : Peu de personnes souffrant de déficience auditive suivent un parcours dans l’enseignement supérieur. Je suis d’ailleurs le seul de mon école primaire spécialisée à avoir obtenu un Bac+5 scientifique. L’accès à l’enseignement général puis à l’enseignement supérieur est encore loin d’être une évidence pour les élèves en situation de handicap. Mais heureusement, il existe des dispositifs d’accompagnement à l’université.

Si mes deux premières années de classe prépa n’ont pas été faciles en termes d’adaptation, j’ai été accompagné par l’université et en particulier par le Service Handicap Santé Etudiants (SHSE). A l’interface avec les autres services de l’université, cette structure m’a permis de bénéficier d’aménagements sans lesquels il m’aurait été difficile de réussir : tiers temps lors des examens, salle insonorisée pour passer les épreuves, dispositif de prise de notes durant les cours par d’autres étudiants. Le SHSE est également présent pour faire un travail de médiation auprès des enseignants et les informer de ma situation.

Je suis également soutenu par de nombreux enseignants. La grande majorité d’entre eux acceptent de porter, durant les cours, un microphone permettant d’amplifier les sons directement transmis à mes appareils auditifs. Ils répondent volontiers à mes questions quand j’ai mal compris un élément et certains d’entre eux m’ont même accompagné dans mon orientation. Et lorsqu’ils manquent de temps, je peux me tourner vers les autres étudiants pour qu’ils m’expliquent certains points. Je sens une vraie solidarité de la part de la communauté étudiante. 

Selon vous, comment mieux accueillir les étudiants en situation de handicap ? 

M. D. : Parce ce qu’il m’est possible, grâce à mes appareils, d’entendre les cours, je n’ai pas été confronté à d’importantes difficultés à l’université. En revanche, d’autres étudiants sourds profonds se sont heurtés à plus d’obstacles. Le dispositif de prises de notes mis en place par le SHSE est une excellente chose. Mais l’idéal serait d’aller encore plus loin en distribuant aux personnes en situation de déficience auditive profonde les notes de cours des enseignants pour une meilleure compréhension des notions abordées. Il serait par ailleurs intéressant de développer un tutorat personnalisé avec des interprètes en langue des signes pour aider ces étudiants. 

Vous avez choisi de suivre votre formation d’ingénieur en apprentissage. Comment avez-vous été accompagné vers le monde professionnel ?

M. D. : J’ai choisi de suivre une formation en apprentissage durant mon cursus d’ingénieur car j’y voyais une réelle opportunité d’acquérir une première expérience professionnelle. 

Les rencontres avec les entreprises à destination des étudiants en situation de handicap organisées chaque année par le SHSE m’ont aidé à trouver un contrat en apprentissage. Plus que de simples ateliers, ces rencontres sont une véritable occasion d’échanger avec les recruteurs potentiels et leur montrer notre motivation. 

Lors d’une de ces rencontres, j’ai discuté avec une chargée de Mission Diversité du groupe Safran et lui ai confié mon envie d’intégrer le domaine de l’aéronautique. Elle m’a aidé, lors des ateliers, à retravailler ma lettre de motivation en abordant la question de la déficience auditive tout en rassurant l’entreprise sur le fait que mon handicap n’était en aucun cas un frein à ma réussite professionnelle. Par ailleurs, j’ai pu bénéficier, comme n’importe quel étudiant de Sorbonne Université, des conseils d’une chargée d’insertion professionnelle pour me préparer aux entretiens d’embauche. 

Suite à cela, j’ai intégré le groupe Safran où j’ai passé 3 ans en tant qu’apprenti ingénieur Conception et Méthodes. J’ai ensuite fait mon stage de master 1 dans un laboratoire de l’ONERA (centre français de recherche en aéronautique) afin d’avoir une vision plus claire du monde de la recherche. Puis, en master 2, j’ai de nouveau rejoint Safran lors d’un stage pour étudier les méthodes numériques utilisées lors de simulation aérodynamique.

Mis à part le fait de communiquer par téléphone, je n’ai pas rencontré de difficulté particulière durant mes différentes expériences professionnelles. Mes collègues ont toujours fait preuve de bienveillance et la mission handicap de l’entreprise m’a permis de m’intégrer encore plus facilement.  

Depuis la loi de février 2005, les entreprises sont obligées d’avoir au minimum 6% de salariés en situation de handicap sur l’effectif total de l’entreprise. Que pensez-vous de cette mesure ?  

M. D. : Je pense que c’est une bonne chose car cela oblige les entreprises à aller vers les personnes en situation de handicap et à mieux comprendre ce qu’est le handicap. Le fait d’être en contact avec ces personnes permet de lever les tabous, de faire tomber des idées reçues et d’éviter l’amalgame, encore trop courant, entre handicap et incompétence. 

Quelles idées reçues aimeriez-vous combattre sur votre handicap ?

M. D. : La langue des signes française (LSF) que j’ai apprise durant mon enfance et que j’ai pratiquée activement jusqu’à l’âge de 13 ans, n’est pas un simple langage. C’est une langue à part entière d’une grande richesse. Ce n’est pas parce que l’on va à l’essentiel en ne transmettant que les « signes clés » (sujet/verbe/complément) qu’il s’agit d’une langue pauvre. Pour exprimer une idée ou décrire un objet, la LSF utilise les mains mais aussi le corps et le visage afin de renforcer ou modifier l’expression des signes. Le nombre de phrases que nous pouvons produire est illimité. La LSF est vivante et évolue avec le temps de nouveaux signes sont créés tous les jours, tandis que d’autres deviennent obsolètes. Enfin, comme dans n’importe quelle langue, nous pouvons faire des jeux de mots, preuve de sa subtilité.

La seconde idée reçue que j’aimerais combattre est l’amalgame entre le fait d’être malentendant et celui d’être muet. Plusieurs de mes amis sourds profonds sont oralisés ou échangent par la LSF, via le canal visuel-gestuel, mais ne sont pas muets pour autant. Plus encore, une personne ayant une déficiente auditive peut parler une langue étrangère. Durant mon parcours en apprentissage, je suis parti un mois en Irlande où j’ai beaucoup appris. Je pensais avoir d’importantes lacunes en anglais et pourtant j’ai réussi, une fois sur place, à très bien me faire comprendre et comprendre les autres. J’ai pris confiance en moi, j’ai obtenu le TOEIC* et j’ai aujourd’hui moins peur de parler une autre langue. Je me rends compte que je suis même parfois plus à l’aise à l’oral qu’un étudiant bien entendant.

En plus du français, de l’anglais et de la langue des signes, je parle également le turc qui est la langue native de mes parents. Aujourd’hui, je souhaiterais apprendre l’allemand qui est une langue stratégique dans le monde industriel.

Quels conseils donneriez-vous à un étudiant en situation de handicap ? 

M. D. : Il ne faut jamais abandonner ses objectifs, ni baisser les bras. Quand on est confronté à une situation difficile, il est important de se focaliser sur le positif et trouver des stratégies pour s’accrocher. L’autre élément qui me semble essentiel est d’aller vers les autres et développer son réseau (étudiants, enseignants et professionnels) pour ne pas être isolé. Enfin, il ne faut pas hésiter, en cas de discrimination, à faire valoir ses droits et à se tourner vers les personnes compétentes.


* Test of English for International Communication

Mis à jour le 14 NOV. 2018