Post-doctorante à l’observatoire de la vie littéraire 1 (OBVIL), Marine Riguet est devenue une experte des humanités numériques. Elle nous explique comment ce nouveau champ de recherche qui fait dialoguer les sciences et les lettres a influencé sa vie professionnelle et personnelle.

Marine Riguet
Marine Riguet © Sorbonne Université - Pierre Kitmacher

Quel souvenir gardez-vous de vos études à Sorbonne Université ?

Marine Riguet : J’ai eu la chance, durant mon doctorat, de collaborer avec des ingénieurs et des chercheurs en humanités numériques, en linguistique, en informatique dans un laboratoire très dynamique et particulièrement stimulant. Littéraire de formation, cela m’a amenée à m’ouvrir à de nouveaux domaines comme la programmation. Des compétences que j’ai pu mettre à profit lorsque je suis partie un semestre, après ma thèse, à l’université de Chicago développer un outil pour contribuer à la fouille automatique de textes.

Comment vous êtes-vous intéressée aux humanités numériques ?

M. R. : Après un master de littérature à Sorbonne Université, j’ai travaillé trois ans dans l’édition avant de reprendre une thèse en 2014 avec le professeur Didier Alexandre, directeur du labex OBVIL, et l’un des spécialistes en intelligence artificielle, le professeur Jean-Gabriel Ganascia.

Intéressée depuis longtemps par la pluridisciplinarité, j’ai profité des corpus numérisés au sein de l’OBVIL pour étudier l’influence des sciences du vivant et des sciences humaines dans la critique littéraire de la seconde moitié du XIXe siècle. Seul le recours aux outils informatiques pouvait me permettre d’analyser ce vaste ensemble de textes, ce qui m’a naturellement amenée à rencontrer les humanités numériques.

Que recouvre plus exactement ce terme d’« humanités numériques » ?

M. R. : Il s’agit de mettre au service de la littérature, de l’art, et des sciences humaines et sociales, les nouvelles possibilités qu’offrent l’informatique et les technologies de l’information. Plurielles et transdisciplinaires, les humanités numériques permettent de changer les échelles de lecture de manière à observer des phénomènes qui n’auraient pu être observés autrement.

Pouvez-vous nous donner un exemple d’application ?

M. R. : Pour mieux comprendre la circulation d’un concept et ses glissements de sens d’un domaine à l’autre, j’ai notamment utilisé un algorithme qui convertit tous les mots d’un texte en vecteurs pour ensuite calculer leur proximité ou leur éloignement. Un tel outil rend observable l’environnement sémantique d’un terme dans un contexte donné.

Par exemple, dans la critique littéraire du XIXe siècle, je me suis aperçue que le mot « milieu » est proche de termes comme « sélection », « vertébré » ou « physiologique » qui montrent une connotation biologique très forte. Sur des études à large échelle, ce type d’outils permet de retracer l’archéologie d’un discours et la façon dont les domaines s’influencent mutuellement.

Quelles seraient les dérives possibles de l’utilisation de ces outils ?

M. R. : Depuis le XIXe siècle, la critique littéraire est toujours en quête de caution scientifique. Si les outils statistiques nous apportent des éléments de mesure, il est cependant illusoire de prétendre en tirer une interprétation objective.

Les algorithmes que nous utilisons sont programmés selon des choix faits par des informaticiens et des chercheurs en sciences humaines et sociales. Il est donc impératif de conserver une distance critique face aux outils employés et d’analyser les résultats en fonction de leurs limites. Tout l’enjeu est de réussir à articuler les questionnements littéraires, les méthodes informatiques et notre esprit critique.

Est-ce que les humanités numériques ont imprégné d’autres aspects de votre vie ?

M. R. : Elles m’ont spontanément amenée à travailler de nouvelles formes d’écriture. Le numérique permet de sortir de la fixité de la page pour écrire dans d’autres dimensions, que ce soit sous la forme d'un flux de blog, d’un podcast, ou d’un journal filmé. Pour ma part, je me suis tournée vers l’écriture audiovisuelle. Avec elle, je n’écris plus seulement avec le texte : j’écris avec les sons, les silences, le rythme des images… J’écris en mouvement sur une matière vivante. Sans doute parce qu’il n’existe pas encore de formes fixes, de règles, ni d’autorités, la liberté de création qu’elle offre me paraît incommensurable.

Comment envisagez-vous la suite de votre carrière ?

M. R. : À terme, j’espère continuer à travailler comme chercheuse en humanités numériques. Même s’il existe encore peu de postes entièrement consacrés à ce domaine, je crois qu’il est important de défendre la place des sciences humaines et sociales dans les initiatives actuelles qui concernent l’intelligence artificielle et les nouvelles technologies. Aujourd’hui, le numérique redéfinit nos pratiques de recherche, mais aussi tout ce qui fait notre culture : notre rapport au savoir, à la mémoire, à l’espace, au temps, à l’autre, au corps et à la littérature. 

Pour en savoir + 

Carnet de fouilles de Marine Riguet


1 Sorbonne Université, CNRS

Updated on 20 NOV 2019