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Maria Melchior : “La santé mentale fait partie intégrante de la santé globale”

Entretien avec Maria Melchior, épidémiologiste et directrice adjointe de l’Institut Pierre Louis d’Épidémiologie et de Santé Publique

Maria Melchior ©Collège de France

Alors que la santé mentale a été désignée comme Grande Cause nationale 2025, la chercheuse Maria Melchior, épidémiologiste et directrice adjointe de l’Institut Pierre Louis d’Épidémiologie et de Santé Publique, rappelle combien ce défi du XXIᵉ siècle est intimement lié à nos conditions de vie, à l’environnement et aux inégalités sociales. 

Comment définir la santé mentale ?

Maria Melchior : La santé mentale, ce n’est pas seulement l’absence de troubles psychiatriques, c’est aussi un état de bien-être qui permet de s’accomplir et d’avoir une activité sociale et professionnelle satisfaisante. C’est un concept plus large, qui inclut la capacité d’adaptation et d’épanouissement au quotidien.

Dans votre livre Santé mentale : un défi pour le XXIᵉ siècle, vous rappelez qu’un Français sur cinq est concerné chaque année par un trouble psychique. Faut-il y voir une explosion des troubles ou une meilleure reconnaissance ?

M. M. : Probablement les deux. Ma formation en psychologie m’a appris que les troubles comme la dépression, l’anxiété ou les addictions sont fréquents, mais qu’ils variaient au cours du temps : un épisode dépressif dure en moyenne six mois, donc on peut avoir des difficultés à un moment donné sans être malade toute sa vie. Le chiffre d’un Français sur cinq signifie qu’il y a chaque année une personne sur cinq concernée en France, mais il ne s’agit pas toujours des mêmes personnes d’une année sur l’autre.

Chez les jeunes, on observe aujourd’hui davantage de mal-être qu’à d’autres périodes dans un contexte peu propice à l’épanouissement : précarité du logement et de l’emploi, crises internationales, urgence climatique… autant de facteurs qui nourrissent l’anxiété.

En parallèle, la parole s’est libérée, notamment sur les violences, y compris sexuelles. Les médecins généralistes, en première ligne, sont de plus en plus attentifs à ces questions. La France a l’un des taux de prescription de psychotropes les plus élevés au monde, du fait d’un accès facile à la médecine générale. Mais la difficulté reste l’orientation vers les soins spécialisés, encore entravée par un manque de ressources et des inégalités d’accès.

C’est ce que vous appelé le “défi du siècle” ?

M. M. : Le développement des psychotropes après la Seconde Guerre mondiale a été une véritable révolution, permettant de soigner les personnes sans les enfermer. Depuis, nous sommes passés d’une vision centrée sur les troubles sévères à une conception plus large de la santé mentale, qui inclut aussi les difficultés passagères que beaucoup traversent au cours de leur vie. 

Ces situations ne relèvent pas des mêmes prises en charge, et c’est l’un des points faibles du système français : bien organisé pour les troubles sévères et chroniques, comme la schizophrénie, il l’est beaucoup moins pour accompagner les dépressions ou les troubles anxieux du quotidien. Le défi est que notre système de santé ne dispose pas encore des ressources suffisantes pour répondre à l’ensemble des besoins.

Vous avez mis en place différentes cohortes, notamment TEMPO. Que vous apprennent-elles sur les liens entre santé mentale, milieu de vie et inégalités sociales ?

M. M. : Les cohortes suivent les participants dans le temps, parfois depuis l’enfance. C’est essentiel : près des deux tiers des troubles psychologiques à l’âge adulte apparaissent dès l’enfance ou l’adolescence, un moment charnière où surviennent la plupart des troubles psychiatriques sévères, mais aussi beaucoup de formes de mal-être ou d’anxiété. Ces difficultés peuvent avoir des conséquences durables sur la scolarité et l’insertion professionnelle.

La cohorte TEMPO, que j’ai lancée à partir de 2009 auprès de personnes qui participaient à un recueil de données depuis les années 1990, permet d’étudier comment les difficultés précoces influencent la santé mentale, mais aussi sur la situation sociale et familiale à l’âge adulte. C’est une cohorte intergénérationnelle : les parents des participants participent eux-mêmes à une étude épidémiologique, la cohorte GAZEL. Nos travaux montrent qu’un milieu social défavorisé, ou des parents en difficulté financière ou psychologique, accroît le risque de troubles mentaux durables chez les enfants. À l’inverse, ces difficultés psychologiques précoces ont un impact mesurable sur la réussite scolaire et professionnelle. 

Ces cohortes permettent ainsi de comprendre les interactions entre conditions sociales et santé mentale, et d’identifier à quel moment intervenir.

Vous travaillez avec l’Institut Santé Globale de Sorbonne Université. Qu’est-ce que cette approche change dans votre manière d’aborder la santé mentale ?

M. M. : La santé mentale s’inscrit pleinement dans la santé globale dans le sens où elle relie le psychologique, le social et le culturel. Parmi les facteurs sociaux auxquels je m’intéresse figure la migration. J’ai beaucoup travaillé en France sur la santé mentale des personnes migrantes et des demandeurs d’asile. Cela m’a conduite à m’interroger sur la manière dont on mesure la santé mentale : les outils sont-ils adaptés à toutes les populations ? Faut-il repenser certains dispositifs ?

L’approche de santé globale permet de comparer les effets des facteurs de risque, comme le stress, dans des environnements différents. Dans ce cadre, je collabore avec une équipe de New-Delhi qui utilise des échelles mesurant le sentiment d’humiliation. Nous avons décidé d’intégrer cette mesure à la cohorte TEMPO afin d’examiner si ce sentiment joue aussi un rôle dans la dégradation de la santé mentale des personnes socialement défavorisées en France.

Ces études permettent-elles des comparaisons entre pays ?

M. M. : Oui, bien sûr. Il existe des spécificités culturelles : le mal-être ne s’exprime pas partout de la même manière. La connaissance que les gens ont de leurs symptômes, varie selon les contextes. La stigmatisation, le niveau d’éducation ou les représentations sociales influencent aussi la façon dont on parle de ces sujets. Mais les mécanismes sous-jacents sont probablement universels. C’est l’intérêt de ces comparaisons internationales : distinguer ce qui relève de l’humain, commun à tous, et ce qui dépend des contextes socio- culturels.

La dimension environnementale est aussi centrale dans vos recherches ?

M. M. : C’est un volet essentiel de nos recherches. À partir des données de la cohorte ELFE, nous avons croisé les informations sur la santé mentale et le développement cognitif des enfants avec des indicateurs de qualité environnementale du quartier où ils résident : pollution, bruit, présence d’espaces verts, mais aussi “marchabilité”, c’est-à-dire la possibilité de se déplacer à pied, la proximité des transports ou des équipements.

Selon la morphologie urbaine, on ne vit pas de la même façon ; cela influence l’activité physique, la mobilité et la santé psychique. Et nos analyses montrent que vivre dans un quartier plus vert est associé à moins de difficultés psychologiques que dans un environnement très urbain. D’autres études sont en cours, comme sur l’exposition au bruit.

Votre travail réunit épidémiologie, sociologie, géographie, mathématiques… Pourquoi cette interdisciplinarité est-elle essentielle ?

M. M. : L’épidémiologie sociale est, par nature, multidisciplinaire pour comprendre les déterminants complexes de la santé. Nous travaillons notamment avec le Sorbonne Center for Artificial Intelligence (SCAI) pour traiter les grandes bases de données, avec des géographes pour les analyses spatiales, des acousticiens pour le bruit, des sociologues pour comprendre les structures sociales et les inégalités de contexte qui influencent la santé, etc. Cette diversité d’approches fait toute la richesse de la recherche et nous avons la chance, à Sorbonne Université, de pouvoir compter sur des collègues très ouverts à ces collaborations.

A l’heure de l’intelligence artificielle, de plus en plus de personnes utilisent des agents conversationnels comme confident ou “thérapeute virtuel”. Cela vous inquiète-t-il ?

M. M. : C’est avant tout révélateur d’un besoin d’écoute et d’un manque d’accès à la parole. On utilise tous aujourd’hui des outils numériques pour chercher des réponses aux questions qu’on se pose. C’est une démarche naturelle. Le problème, c’est que cette recherche de réponses rapides, est l’inverse d’une psychothérapie, où l’on se pose beaucoup de questions, mais où l’on trouve assez peu de réponses toutes faites. 

Dans un contexte où le sentiment de solitude augmente, notamment chez les plus jeunes, l’IA peut donner l’illusion d’un lien social. Comme dans un journal intime, on se confie. Cela peut faire du bien, mais ne remplace pas les contacts humains. Nous ne sommes pas face à une véritable altérité, l’IA va toujours dans notre sens. Or beaucoup d’utilisateurs n’ont pas conscience de cette illusion. On ne peut pas être “ami” avec une IA : il n’y a ni émotion, ni répondant. C’est un dialogue circulaire, où l’on se renvoie à soi-même. 

Justine Mathieu