L’environnement au cœur de la santé globale
"Nous partageons tous un même environnement".
Rencontre avec Jean-Bapiste Fini
Comment penser la santé aujourd’hui sans y intégrer l’environnement ? Pour Jean-Baptiste Fini, professeur au Muséum national d’Histoire naturelle et référent de l’axe Santé-Environnement de l’Institut de Santé globale de l’Alliance Sorbonne Université (ASU-GHI), la réponse est claire : « L’un ne va pas sans l’autre. » Avec lui, nous explorons la notion d’exposome et de santé environnementale qui sont au cœur de l’approche en santé globale.
Un parcours à l’interface entre environnement et santé
Depuis une vingtaine d’années, Jean-Baptiste Fini étudie les effets des polluants environnementaux sur la santé humaine. Ses recherches au CNRS portent d’abord sur la manière dont les substances chimiques perturbent les systèmes hormonaux et influencent le développement cérébral. Son arrivée, en tant que professeur au Muséum national d’Histoire naturelle en 2020, ouvre un nouveau chapitre : il y développe des travaux sur les plastifiants, les microplastiques, et intègre progressivement la notion d’exposome, dans ses travaux.
Son expertise, située au croisement de la biologie, de la toxicologie et des enjeux de santé publique, retient l’attention de l’Institut de Santé globale de l’Alliance Sorbonne Université (ASU-GHI). À l’invitation de ses responsables, il devient, en 2025, référent de l’axe Santé-Environnement aux côtés de l’épidémiologiste Raphaëlle Métras.
Qu'est-ce que l'exposome ?
Proposé par le chercheur Christopher Wild, le concept d’exposome désigne l’ensemble des expositions environnementales que subit un individu au cours de sa vie, de la conception à la mort. Il inclut l’air, l’eau, l’alimentation, les facteurs chimiques, physiques, biologiques, mais aussi sociaux, psychosociaux ou liés à l’habitat. Les facteurs génétiques sont exclus : l’exposome porte uniquement sur ce qui nous « arrive ».
Des liens étroits entre environnement et maladies
Pour Jean-Baptiste Fini, notre santé se construit d’abord au contact du monde dans lequel nous vivons. « Notre santé se forge, chaque jour, au contact de notre environnement via les 15 kg d’air que nous respirons, 1,5 L d’eau que nous buvons ou 1 kg d’aliments que nous consommons mais aussi d’autres paramètres de notre cadre de vie et psychosociaux. »
L’impact de l’environnement sur les maladies est direct : « Quand on dégrade notre environnement, ça nous revient en boomerang. » Les polluants finissent inévitablement dans l’air, l’eau ou les aliments. L’un des enjeux majeurs de l’axe est de montrer que les expositions environnementales peuvent agir en silence avant de laisser une pathologie se déclarer plus tard. Selon le chercheur, l’environnement agit comme un « sensibilisant » : une première exposition peut modifier notre organisme sans déclencher immédiatement de maladie, mais nous rendre plus vulnérables lorsqu’un second facteur survient.
Des preuves expérimentales
En 2022, son équipe montre, par exemple, qu’une exposition préalable à un pesticide, le pyriproxyphène, modifie la réponse immunitaire de souris infectées par le virus Zika. Les animaux exposés produisent davantage de protéines nécessaires à la réplication virale et développent de plus fortes charges virales que les souris non exposées.
D’autres travaux, menés aux États-Unis, illustrent le même mécanisme avec les solvants issus du fracking (une technique de fracturation hydraulique utilisée pour extraire du gaz et du pétrole) : les animaux qui y sont exposés semblent se développer normalement, mais, dès qu’ils contractent une simple grippe, leur taux de mortalité s’envole. Ces études montrent que l’enjeu sanitaire se situe rarement « au moment M », mais bien tout au long de la vie.
Enfin, le chercheur rappelle l’importance des interactions entre pollution et nutrition. Il a notamment montré qu’une carence en iode – autrefois responsable du crétinisme – peut fragiliser l’axe thyroïdien. Combinée à une exposition à certains polluants ou microplastiques, elle peut contribuer à perturber durablement le développement cérébral.
Trois missions structurantes de l’axe Santé-environnement
- Former, sensibiliser, acculturer
La première ambition de l’axe Santé-Environnement au sein de l’ASU-GHI est pédagogique. Pour Jean-Baptiste Fini, la formation est un levier essentiel de la prévention : « La connaissance est le premier pas vers l’action », souligne-t-il.
L’objectif est double : diffuser la culture de la santé environnementale auprès des étudiants, des professionnels de santé, des personnels de Sorbonne Université et de l’Alliance, mais aussi sensibiliser les citoyens. Le master de Santé GEME (Santé Globale et Enjeux Médicaux Émergents), lancé en 2025 et soutenu par l’Institut, intègre déjà ces enjeux pour former les professionnels de demain de la santé globale.
L’équipe souhaite aussi sensibiliser les étudiants et étudiantes de Sorbonne Université à la santé environnementale, en s’inspirant d’une initiative menée en Île-de-France : des bracelets capables de capter phtalates ou perfluorés. « Cet outil pédagogique permettra de leur montrer concrètement que l’environnement que l’on croit inerte ne l’est pas », explique le chercheur.
- Soutenir une recherche interdisciplinaire et résolument appliquée
Deuxième mission de l’axe : encourager une recherche capable de traverser les cloisonnements disciplinaires. L’Institut finance des doctorats et post-doctorats conçus pour faire dialoguer toxicologie, biologie, épidémiologie, modélisation, sciences sociales et santé publique. Une démarche nécessaire, selon Jean-Baptiste Fini, pour appréhender la complexité de la santé humaine : « L’environnement est aussi dans notre corps », rappelle-t-il, invitant à repenser la continuité entre intérieur et extérieur du corps.
Cette approche globale permet de mener une recherche qui ne se contente pas d’expliquer le monde, mais qui vise aussi à l’améliorer. Le chercheur insiste sur cet aspect : à l’ASU-GHI, « on mène une science innovante et appliquée », pensée dès l’origine pour avoir un impact tangible sur la vie des citoyens.
- Structurer un réseau national autour de la santé environnementale
Troisième mission : fédérer un paysage scientifique encore trop fragmenté autour de la santé environnementale. « Toxicologues, endocrinologues, spécialistes de biologie cellulaire ou d’écologie travaillent souvent en parallèle, sans toujours se parler, explique le chercheur. L’axe veut construire des ponts, créer un réseau d’excellence autour de la notion d’exposome, et offrir un espace d’échange pérenne entre chercheurs, professionnels, institutions et sociétés savantes. »
Cette structuration s’accompagne d’un autre enjeu : l’accès à de grandes bases de données, qu’elles soient agricoles, sanitaires ou environnementales. En lien avec l’ANSES et d’autres organismes publics, l’Institut espère, grâce à ces bases, pouvoir analyser, à terme, les effets des expositions environnementales à l’échelle locale comme nationale.
La santé environnementale, késako ?
D’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la santé environnementale comprend les aspects de la santé humaine, y compris la qualité de la vie, déterminés par les facteurs physiques, chimiques, biologiques, sociaux, psychosociaux et esthétiques de notre environnement. Elle concerne également la politique et les pratiques de gestion, de résorption, de contrôle et de prévention des facteurs environnementaux susceptibles d’affecter la santé des générations actuelles et futures. L’OMS a montré qu’en Europe les facteurs environnementaux qui pourraient être évités ou supprimés provoquent 1,4 million de décès par an, soit au moins 15% des décès.
Des projets de recherche concrets
Au sein de l’axe, les projets témoignent de la manière dont l’environnement interagit avec notre santé. L’un des premiers porte sur les maladies transmises par les tiques, comme la maladie de Lyme. Une doctorante développe des modèles croisant données humaines, vétérinaires et environnementales.
L’objectif est de « casser les frontières entre les silos humains, animaux, environnementaux » qui empêchent encore d’appréhender pleinement leur dynamique. « Nous partageons tous un même environnement. Nous constatons que les animaux qui vivent au contact des humains développent les mêmes maladies que nous. À l’inverse, les animaux sauvages n’ont pas celles que nous transmettons à nos compagnons domestiques. C’est une preuve indirecte, mais très parlante, de l’impact que nous avons sur notre propre santé et de notre capacité à agir dessus. », souligne le chercheur.
Autre terrain d’innovation : le paludisme. Avec l’épidémiologiste Renaud Piarroux, un système d’intelligence artificielle (IA) a été mis au point pour analyser automatiquement des prélèvements cellulaires au microscope. L’IA atteint un taux d’identification de 99 %, y compris avec des images de qualité médiocre. Un gain majeur pour les laboratoires des zones peu équipées, où les erreurs de diagnostic coûtent cher.
Dans la suite des travaux menés pendant la pandémie de Covid-19, un projet de viro-surveillance des eaux usées du campus Pierre et Marie Curie va être lancé. Ce projet, porté par Obépine+, vise à détecter la circulation du papillomavirus (HPV), impliqué dans le cancer du col de l’utérus. Les données permettront de repérer des signaux précoces et d’adapter les actions de prévention.
Dans son laboratoire, Jean-Baptiste Fini explore également les effets combinés de plusieurs facteurs : microplastiques, pollution chimique, carences en vitamines ou en iode. Ces recherches visent à montrer comment un premier stresseur peut « faire le lit » d’un second, en perturbant notamment la maturation du système immunitaire. Dans cette perspective, il travaille aussi, avec la chercheuse Mathilde Touvier, sur un équivalent du Nutri-score, non pas pour les aliments, mais pour leurs emballages. Il s’agit d’évaluer l’impact des microplastiques présents dans les contenants alimentaires sur la santé.
Vers une santé plus juste, préventive et globale
Avec ces projets, l’axe Santé-Environnement de l’ASU-GHI porte une ambition claire : transformer notre manière d’appréhender la santé, en intégrant l’environnement dans toutes ses dimensions. En combinant formation, recherche interdisciplinaire et structuration d’une communauté scientifique, il propose « un changement de perspective essentiel pour construire une médecine plus préventive, plus juste et véritablement globale », conclut Jean-Baptiste Fini.