Coraline Renaux ©Tom Gachet
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Quand l’IA apprend les codes du théâtre classique

Faire écrire une comédie à la manière de Molière par une intelligence artificielle : c’est le pari du projet Molière Ex Machina à l’origine de la pièce L’Astrologue ou les Faux Présages. À la croisée de la recherche et de la création, Coraline Renaux, agrégée de lettres modernes, doctorante à Sorbonne Université et comédienne au Théâtre Molière-Sorbonne, y participe comme co-autrice. Spécialiste du théâtre du XVIIᵉ siècle, elle revient sur les coulisses de cette expérimentation où l’IA devient à la fois outil et partenaire d’écriture.

Entretien avec Coraline Renaux

Comment avez-vous rejoint le projet Molière Ex Machina ?

Coraline Renaux : Je suis comédienne au sein du Théâtre Molière Sorbonne (TMS), et c’est dans ce cadre que le metteur en scène et co-directeur scientifique et artistique du TMS, Mickaël Bouffard, m’a parlé du projet. Cela entrait directement en résonance avec mon travail de recherche. Je suis en troisième année de thèse entre Sorbonne Université et l’Université de Lausanne, et je travaille sur les rapports entre prose et vers dans le théâtre du XVIIᵉ siècle, ainsi que sur les processus de genèse des textes dramatiques. J’ai notamment étudié des brouillons de pièces et les méthodes de composition des dramaturges de l’époque. L’idée de recréer, avec une intelligence artificielle (IA), une pièce en essayant de reproduire ces processus d’écriture m’a donc immédiatement intéressée.

Quel a été votre rôle dans la création de la pièce notamment dans le choix du thème ?

C. R. : Je travaille principalement sur l’écriture du texte en collaboration avec Mickaël Bouffard et les artistes d’Obvious. Quand j’ai rejoint le projet, l’équipe cherchait un sujet pour la pièce. Nous avons échangé autour de plusieurs pistes liées aux fausses croyances, et j’ai proposé le thème de l’astrologie, qui apparaît déjà chez Molière dans Les Amants magnifiques ou L’Amour médecin, sans jamais être au centre d’une pièce. Chez Molière, certains thèmes fonctionnent ainsi par récurrence : ils apparaissent d’abord de manière diffuse avant d’être pleinement développés, comme c’est le cas de la médecine jusqu’au Malade imaginaire. L’astrologie m’a semblé relever de cette logique, une sorte de “graine” déjà présente dans l’œuvre, mais jamais exploitée de façon centrale. 

Comment avez-vous intégré les méthodes d’écriture du XVIIᵉ siècle dans le processus de création avec l’IA ?

C. R. : Nous cherchons à reproduire la manière dont Molière travaillait, au plus près de ses méthodes de composition. Même si nous ne disposons pas de brouillons de sa main, j’ai pu étudier ceux d’autres dramaturges du XVIIᵉ siècle, qui confirment les hypothèses formulées par Georges Forestier, le fondateur du Théâtre Molière Sorbonne, sur leurs processus d’écriture. Nous avons notamment respecté les étapes de création typiques de l’époque : partir d’un sujet, construire un plan détaillé scène par scène, puis seulement passer à l’écriture des dialogues. Nous avons ainsi produit une quinzaine de versions du plan avant de commencer la rédaction.

Nous avons également intégré des schémas dramaturgiques typiques de la comédie classique : l’union initiale des amants, leur séparation par des obstacles, puis leur réunion finale par le mariage. Ce type de structure constitue une contrainte que nous transmettons explicitement à l’IA, afin de garantir une cohérence avec les codes du théâtre de l’époque.

Comment se déroule concrètement le travail d’écriture avec l’IA ?

C. R. : Nous partons d’abord de consignes assez larges. Nous demandons à l’IA de générer les dialogues scène par scène à partir du synopsis qu’elle a précédemment élaboré. Afin de s’assurer de la cohérence de la pièce, l’ensemble du synopsis lui est redonné à chaque nouvelle scène sur laquelle nous travaillons.

Pour obtenir une réponse plus pertinente, nous lui donnons également des modèles, des scènes similaires chez Molière ou ses contemporains que nous utilisons comme source d’inspiration. À partir de là, elle génère une première version des dialogues, que nous affinons progressivement à l’aide de consignes.

Dans quelle mesure guidez-vous l’IA ? 

C. R. : Nous commençons par laisser l’IA générer d’elle-même l’entièreté des dialogues d’une scène. Nous commentons ensuite ce premier essai. Une fois que nous avons obtenu une scène qui se tient, nous l’envoyons à un premier comité de relecture composé de trois spécialistes de littérature et de théâtre du XVIIe de Sorbonne Université et de l’Université de Lausanne. Ce premier comité s’intéresse principalement aux questions de dramaturgie (remarques sur la progression de l’intrigue, la conformité avec ce que l’on observe chez Molière, les questions de bienséance, de constance des caractères, etc.). Après les retours de ce premier comité, nous retravaillons le texte avant de le transmettre au second comité, composé de deux spécialistes de langue française du XVIIe à Sorbonne Université, qui font des remarques sur la langue (anachronismes, remarques sur la grammaire, respect des tours de langue propres au XVIIe ou à Molière, etc.).

Une fois les erreurs identifiées, nous n’intervenons pas directement sur le texte. Nous ne remplaçons jamais un mot nous-mêmes ; nous expliquons à l’IA ce qui ne fonctionne pas et lui demandons de proposer autre chose. L’objectif est qu’aucun mot ne soit écrit par un humain. Cela implique de formuler précisément les problèmes stylistiques, historiques ou dramaturgiques sans lui donner la solution. C’est exigeant, mais aussi très formateur : cela nous oblige à expliciter et à rationaliser nos propres intuitions d’écriture.

L’IA parvient-elle à produire des effets comiques convaincants ?

C. R. : C’est l’un des points les plus délicats. L’humour ne va pas de soi avec l’IA. Dans les premières versions, cela se voyait particulièrement avec le personnage de la servante. Non seulement elle parlait de manière trop neutre et polie, sans véritable différence de niveau de langue avec ses maîtres, mais elle agissait aussi comme un personnage sérieux, cherchant à raisonner calmement son maître. Or, chez Molière, les servantes comme Toinette ou Dorine sont au contraire impertinentes, provocatrices et très ancrées dans le concret. En corrigeant cela, une autre difficulté est apparue : la tendance de l’IA à produire des métaphores abstraites et convenues, qui donnent un humour très lisse et peu efficace sur scène.

Avec le temps, elle a fait des progrès, mais ils tiennent en grande partie à notre propre apprentissage : nous comprenons de mieux en mieux comment formuler les consignes. C’est un ajustement permanent, qui repose autant sur notre capacité à guider que sur ses propositions.

L’IA vous surprend-elle parfois ?

C. R. : Très souvent. Elle peut produire des propositions inattendues, parfois absurdes, mais aussi étonnamment pertinentes. Par exemple, elle a su résoudre un problème de liaison entre deux scènes en introduisant un personnage de créancier, ce qui a permis de clarifier les motivations d’un personnage et de fluidifier l’intrigue. C’est typiquement le genre d’apport imprévu qui enrichit le processus : cela oblige à trier, à préciser les consignes et, parfois, ouvre des pistes auxquelles nous n’aurions pas pensé.

La pièce interroge la croyance à travers l’astrologie. Voyez-vous un parallèle avec notre rapport à l’IA ?

C. R. : Oui, très clairement. Comme l’astrologie au XVIIᵉ siècle, l’IA repose en partie sur une forme de fascination et de méconnaissance. Beaucoup d’utilisateurs perçoivent les effets de ces systèmes qui produisent des discours ou des images sans en comprendre les mécanismes.

Il existe aussi un risque commun : celui de la manipulation, notamment à travers la production de fausses informations, comme c’était le cas pour l’astrologie. 

Mais le projet permet aussi de démystifier l’IA en montrant comment elle peut être utilisée de manière critique et créative. Cela permet plus largement de réfléchir à notre rapport aux technologies et à la manière dont elles transforment notre rapport au vrai.