Molière à Tokyo
Le 5 mars dernier, les alumni de Sorbonne Université résidant à Tokyo se sont réunis pour la première fois à l’Ambassade de France au Japon lors d’une conférence intitulée « Le Théâtre Molière Sorbonne : du théâtre historiquement informé au théâtre numériquement généré ». Parmi les invités, Keiko Enomoto, alumna de Sorbonne Université et spécialiste de Molière à Otsuma Women’s University, revient sur cette rencontre entre patrimoine littéraire et intelligence artificielle.
Entretien avec Keiko Enomoto
Lors de la conférence, vous avez assisté à la présentation d’extraits de L’Astrologue ou les faux présages, pièce coécrite avec l’IA, le collectif Obvious et le Théâtre Molière Sorbonne. En tant que spécialiste de Molière, comment percevez-vous la capacité de l’IA à restituer la langue et les mécanismes dramaturgiques du théâtre du XVIIe siècle ?
Keiko Enomoto : Cet événement visait à présenter au Japon le travail du Théâtre Molière Sorbonne (TMS) autour de la reconstitution du théâtre du XVIIe siècle, ainsi que l’expérimentation menée entre IA et création humaine dans le projet Molière ex Machina.
Fondé par Georges Forestier, professeur émérite de Sorbonne Université, le TMS mène depuis 2017 un véritable travail d’archéologie expérimentale afin de reconstruire la diction, la déclamation, le jeu corporel et l’esthétique scénique du théâtre français du XVIIe siècle à partir des sources disponibles. Dans un paysage théâtral français largement dominé par les mises en scène contemporaines, cette démarche me paraît essentielle car elle permet au public d’éprouver physiquement une vision du monde classique devenue difficilement perceptible aujourd’hui.
Dès que le TMS fait surgir sur scène un imaginaire propre au XVIIe siècle, en tant que spectateurs, nous sommes d’abord saisis par cette présence du monde classique. Je pense que public a donc surtout reçu cette atmosphère XVIIe siècle avant même de porter un jugement critique sur l’œuvre. Concernant la dramaturgie moliéresque, je crois, comme l’ont expliqué Mickaël Bouffard et Hugo Caselles-Dupré du collectif Obvious, que ce projet doit être compris avant tout comme une expérimentation destinée à mieux comprendre les principes de l’écriture de Molière. L’IA a été nourrie non seulement de ses œuvres, mais aussi de son environnement intellectuel et culturel, avant que le texte ne se construise dans un long dialogue entre l’humain et la machine. Ce processus rappelle la période des XVIe et XVIIe siècles, où l’imitation des modèles latins participait à la formation de la langue et de la littérature françaises. On peut y voir une dynamique de transformation qui résonne avec les processus contemporains de création collaborative entre l’humain et l’IA.
Comment ce projet mêlant patrimoine théâtral et IA a-t-il été accueilli au Japon ?
K. E. : Parmi les participants figuraient de nombreuses personnes issues de formations scientifiques et techniques, et les questions relevaient moins d’une perspective littéraire ou théâtrale que d’une curiosité autour de la capacité de l’IA à générer un univers dramaturgique moliéresque.
L’attention semblait surtout porter sur les formes possibles de collaboration entre l’humain et la machine, ainsi que sur l’évolution future des processus de création. Cette rencontre réunissait un public japonais et français, avec une présence importante de Français ; il me paraît donc important de rester prudent avant de considérer ces réactions comme représentatives de l’ensemble de la société japonaise.
Cette conférence rendait également hommage à Georges Forestier disparu en 2024. Selon vous, quel rôle des initiatives comme le TMS jouent-elles aujourd’hui dans la transmission de Molière à l’international et auprès des nouvelles générations ?
K. E. : Grâce aux représentations du TMS, chercheurs, étudiants et passionnés de théâtre français ont pu découvrir concrètement la méthode que Georges Forestier développait depuis des années autour du théâtre du XVIIe siècle. Cette première représentation japonaise du TMS à l’Université Otsuma, dans le cadre du congrès de la branche du Kantō de la Société japonaise de langue et littérature françaises (SJLLF), a constitué en elle-même une forme d’hommage à son œuvre et à son esprit.
Depuis 2022, j’ai suivi régulièrement les spectacles du TMS et j’étais convaincue que cette approche pourrait trouver un écho au Japon. C’est dans cette perspective que j’ai organisé leur venue. L’idée était de permettre au public japonais de faire l’expérience sensible du théâtre français du XVIIe siècle. Le TMS se distingue par une approche qui transmet les classiques non comme de simples textes, mais comme une expérience incarnée de la scène. Cette approche correspondait, me semble-t-il, particulièrement bien à ce que de nombreux spectateurs, étudiants et chercheurs japonais attendent du théâtre de Molière : non seulement un texte, mais aussi l’expérience sensible, à travers la scène, de la cohérence d’un univers théâtral et d’une vision du monde propre à une époque.
Par ailleurs, ce qui me paraît intéressant, c’est que le TMS ne cherche pas seulement à reconstruire le passé, mais aussi à dialoguer avec des questions profondément contemporaines. Je trouve très symbolique que cette troupe, qui se consacre à la reconstitution de l’univers disparu du théâtre du XVIIe siècle, engage en même temps un dialogue avec une technologie aussi actuelle que l’IA.
Quels types de collaborations existent aujourd’hui entre les alumni de Sorbonne Université au Japon et les institutions universitaires ou culturelles japonaises ?
K. E. : À ma connaissance, c’était la première fois qu’un rassemblement des alumni de Sorbonne Université prenait une telle forme au Japon. Pour ma part, j’avais organisé la venue du TMS en tant que spécialiste de Molière, mais j’ai trouvé très intéressant de voir ce projet évoluer vers un espace de rencontre entre université, recherche, échanges culturels et réseau des anciens diplômés.
J’ai également le sentiment que la réception organisée le 5 mars à l’Ambassade de France a aussi rendu visibles de nouvelles formes d’échanges entre la France et le Japon.
En tant qu’alumna de Sorbonne Université, quel est, selon vous, le message principal que cette pièce envoie à un public international sur la relation entre tradition littéraire française et IA ?
KE : Le projet Molière ex Machina n’est pas, à mon sens, une simple démonstration destinée à montrer que l’IA pourrait écrire « à la manière de Molière ». Ce qui me paraît essentiel, c’est plutôt la manière dont le dialogue entre l’humain et l’IA permet de reconsidérer les principes de création et les mécanismes dramaturgiques propres à Molière. Au-delà de l’expérimentation technique, ce processus soulève des questions plus fondamentales : qu’est-ce que créer ? qu’est-ce qu’un auteur ?
Ce qui me paraît également intéressant, c’est que cette collaboration avec l’IA entre en résonance avec les pratiques créatives des XVIe et XVIIe siècles, au moment où la langue et la littérature françaises se formaient progressivement. L’imitation, la traduction, la réécriture et le dialogue avec les œuvres antérieures n’étaient pas seulement des moyens d’apprentissage : ils participaient directement aux processus mêmes de la création littéraire. La littérature française elle-même a construit sa singularité à travers de telles dynamiques de transformation. En ce sens, ce projet me semble rendre visibles, à travers une technologie contemporaine, des processus créatifs et intellectuels habituellement invisibles. Il ne s’agit pas simplement de produire un texte « à la manière de Molière », mais d’explorer comment une écriture d’auteur peut être apprise, analysée et reconstituée — autrement dit, de faire de la création collaborative avec l’IA un espace d’analyse des principes mêmes de la création moliéresque.
Bien entendu, l’IA n’est pas un sujet créatif autonome : ce sont toujours des êtres humains qui choisissent, orientent, corrigent et donnent du sens. Ainsi, selon moi, ce projet vise moins à déterminer si l’IA peut créer de la littérature qu’à interroger la manière dont nous comprenons aujourd’hui les œuvres classiques et l’acte même de création. Pour ma part, il s’agit d’une tentative de rendre visibles, par le dialogue entre humain et IA, des processus de création et de pensée habituellement invisibles.
Si une IA venait un jour à réinterpréter une figure majeure du patrimoine japonais, comme Chikamatsu Monzaemon, quelle serait la réaction du public japonais selon vous ?
K. E. : Si un projet similaire était mené au Japon autour d’un auteur tel que Chikamatsu Monzaemon, une approche consistant à envisager une collaboration entre l’IA et l’humain dans la réinterprétation ou la génération des œuvres pourrait, à l’instar de la situation française, ne pas être perçue de manière entièrement favorable. Au Japon, une forte attention est accordée à la figure de l’auteur ainsi qu’aux formes de transmission des œuvres dans les traditions théâtrales et les katas (formes et codes de jeu transmis au fil des lignées familiales). Ce point est également intéressant à considérer dans une perspective comparative avec la réception de la mise en scène en France.
Toutefois, les arts traditionnels japonais n’ont jamais consisté à figer le passé : le kabuki, par exemple, est un art fondé à la fois sur la transmission de la tradition et sur une transformation progressive au fil des époques, des publics, de la société et des techniques. Lorsqu’un acteur reprend un kata, son corps, sa voix et sa présence scénique diffèrent de ceux de ses prédécesseurs. Les décors, les costumes, les techniques et les sensibilités du public évoluent également, transformant peu à peu les mises en scène et les modes d’expression. La transmission ne consiste donc pas seulement à reproduire le passé, mais à faire revivre les œuvres passées dans le présent. Au Japon, tradition et nouvelles technologies ne sont pas nécessairement perçues comme opposées : certains artistes intègrent activement des technologies contemporaines ou réexaminent des formes de jeu aujourd’hui perdues.
La question n’est donc pas tant celle du rejet de l’IA que celle de son usage et de sa finalité. Si l’IA est utilisée pour analyser les structures des pièces de Chikamatsu, les dialogues, la construction des personnages ou le rythme du jōruri, cela peut constituer une approche scientifique intéressante. En revanche, l’idée que l’IA puisse dépasser ou remplacer l’auteur original susciterait sans doute beaucoup de prudence.
Keiko Enomoto
Alumna de Sorbonne Université, Keiko Enomoto est maîtresse de conférences à la faculté des Humanités, Otsuma Women’s University à Tokyo. Elle est auteure de plusieurs travaux de recherche portant sur la réception de Molière au Japon, les représentations de Molière à la Comédie-Française, la traduction et le commentaire critique d’une interview avec Éric Ruf, ainsi que les adaptations contemporaines de Molière au Japon, notamment sous forme de bunraku (L’Avare).