Dorine face à la machine
Comédienne au sein du Théâtre Molière Sorbonne, Léa Sorrentino interprète Dorine dans la pièce L’Astrologue ou les Faux Présages. Elle revient sur cette expérience singulière : jouer un texte écrit avec l’IA et retrouver, derrière les algorithmes, les mécanismes les plus profonds du théâtre de Molière.
Entretien avec Léa Sorrentino
Quel rôle jouez-vous dans la pièce L’Astrologue ou les Faux Présages ?
Léa Sorrentino : J’interprète Dorine, une servante vive d’esprit qui n’est pas sans rappeler la Toinette du Malade imaginaire. Confidente de Lucile, la jeune première, elle observe tout, comprend tout avant les autres et ne manque jamais une occasion de piquer Géronte avec ironie. C’est un personnage très libre, très lucide, qui dévoile peu à peu ce qui se cache derrière les faux-semblants. Elle crée aussi un lien direct avec le public : par son regard et ses interventions, elle l’invite à voir au-delà des apparences et à saisir les véritables enjeux de la pièce. Comme dans d’autres pièces de Molière, Dorine est surtout cette servante qui élabore une ruse qui permettra de dénouer l’intrigue et de faire éclater la vérité.
Est-ce que travailler avec un texte généré avec une IA a changé votre manière d’aborder le rôle ?
L. S. : Je ne me suis jamais dit : « C’est un texte écrit avec une IA, donc il faut le jouer différemment. » Au contraire, j’ai toujours abordé ce texte comme s’il s’agissait d’un texte écrit de la main de Molière. Je pense qu’une telle approche était essentielle pour réaliser cette expérience jusqu’au bout et éviter les biais.
Ce qui était particulier, c’est que nous avons commencé à travailler alors que le texte était encore en cours d’écriture. Certaines scènes ont beaucoup évolué au fil des versions. Comme l’écriture fonctionnait par prompts, nous recevions régulièrement de nouvelles variantes d’une même scène. Plus le texte avançait, plus il se rapprochait de l’esprit et du style de Molière – et plus cela facilitait mon travail de comédienne. On sentait les ressorts comiques devenir plus efficaces.
Le plus difficile a été alors de désapprendre les anciennes versions du texte. Le cerveau et le corps intègrent vite certains automatismes. Quand une phrase change légèrement, ou qu’une chute est modifiée, le risque était parfois de repartir spontanément sur la formulation antérieure de certaines répliques. Mais cela faisait partie du processus, et paradoxalement, cette instabilité a aussi permis une forme d’énergie nouvelle.
Comment avez-vous travaillé la déclamation et le jeu du XVIIe siècle ?
L. S. : Exactement de la même façon que pour les autres spectacles du Théâtre Molière Sorbonne. Comme la pièce est censée avoir été écrite juste après Le Malade imaginaire, nous avons utilisé une déclamation proche de celle que nous pratiquons déjà pour cette période.
Comme j’avais déjà beaucoup travaillé des rôles de servante chez Molière, j’avais donc déjà certains repères pour la diction, la gestuelle, le rythme et l’énergie de ce type de personnage.
Avez-vous pris part à l’écriture de la pièce ?
L. S. : Je ne suis pas co-autrice du texte, contrairement à Mickaël Bouffard, Coraline Renaux et les trois membres d’Obvious. En revanche, j’ai assisté à plusieurs séances d’écriture avec beaucoup de curiosité et d’intérêt. Cela permettait de tester immédiatement ce que l’IA nous donnait. Nous lisions les scènes à voix haute dès leur génération pour voir si elles fonctionnaient théâtralement. On sent très vite, avec l’intonation, le rythme et la diction, quand quelque chose sonne juste… ou non. Certaines répliques semblaient fonctionner à l’écrit, mais perdaient tout leur effet une fois jouées. À l’inverse, certaines formulations devenaient très drôles dès qu’on les interprétait. Parfois, cela tenait à presque rien : un mot, une ponctuation, une chute de phrase. C’est aussi ce qui rend le comique si difficile.
Le texte a aussi évolué grâce aux représentations publiques données tout au long du processus de création. Jouer certains extraits devant des spectateurs nous a permis de tester concrètement les effets comiques. Notre laboratoire d’écriture s’est prolongé jusqu’à la scène, ce qui en ce sens est très fidèle à l’ADN du Théâtre Molière Sorbonne. Nous travaillons toujours par hypothèses : nous testons des choses en jeu, puis nous observons ce que cela provoque chez les spectateurs.
L’IA a-t-elle progressé tout au long du processus ?
L. S. : Oui. Et c’est ce qui était troublant. L’IA a très bien compris certains mécanismes fondamentaux de Molière, notamment les éthos de personnages. Une servante n’agit pas comme une jeune première, un père ne parle pas comme un amoureux, etc. Par exemple, au début, certaines répliques de la jeune première étaient beaucoup trop directes, trop contemporaines dans leur manière d’exprimer les sentiments de Lucile. Nous lui avons expliqué que, chez Molière, tout était plus codifié, plus retenu, plus implicite, et que les sentiments passaient davantage « entre les lignes ». L’IA a intégré cela très vite. Et parfois, elle identifiait elle-même des règles que nous n’avions jamais vraiment formulées consciemment.
Selon vous, ce projet doit beaucoup à Georges Forestier, spécialiste de Molière et fondateur du Théâtre Molière Sorbonne.
L. S. : Absolument. Nous étions tous très attachés à Georges Forestier, quelqu’un de profondément moderne et très curieux des nouvelles technologies, il avait été très enthousiaste à l’idée de ce travail avec l’IA. Il avait participé aux premières réflexions sur le résumé, la dramaturgie et le choix du thème de la pièce. Il avait vu immédiatement le potentiel de l’IA pour la recherche.
D’une certaine manière, ce projet permet aussi de prolonger son savoir car le modèle d’IA avec lequel nous avons créé la pièce s’est nourri de ses travaux. Il y a quelque chose de très émouvant dans le fait de continuer à dialoguer en quelque sorte avec sa pensée, ses méthodes, son regard sur Molière. Pour nous tous, il reste très présent dans cette aventure.
Qu’est-ce que cette aventure vous a apporté personnellement ?
L. S. : Énormément de choses. D’abord, elle nous a obligés à sortir de nos habitudes. Le dialogue avec les artistes d’Obvious a été extrêmement enrichissant. Sur le papier, nous venions de mondes très éloignés : eux travaillent surtout autour de l’image et de l’art contemporain, nous du théâtre du XVIIe siècle. Et pourtant, cette rencontre s’est faite très naturellement. Nous avons appris beaucoup les uns des autres.
Ce projet nous a aussi permis de regarder Molière autrement. L’IA nous a obligés à identifier des règles d’écriture, des mécanismes dramaturgiques, des structures de langage que nous appliquions parfois intuitivement sans les avoir vraiment théorisés.
Et puis il y a aussi quelque chose de très fort dans ce dialogue entre passé et futur. Utiliser la technologie la plus contemporaine possible pour recréer un théâtre du XVIIe siècle, je trouve cela passionnant.
Aviez-vous une appréhension avant les représentations à l’Opéra royal ?
L. S. : Ce serait faux de dire le contraire. Quand on joue Le Malade imaginaire, on sait que le texte fonctionne depuis des siècles. Les spectateurs connaissent souvent déjà les personnages, les scènes, les grands effets comiques. Là, personne ne connaissait la pièce. Nous étions dans une situation proche de celle d’une création au XVIIe siècle : tout était inédit.
C’était très stimulant, mais aussi très impressionnant. Nous avions conscience de porter un pari collectif assez fou. Et il y avait quelque chose de très excitant dans le fait de jouer une œuvre entièrement nouvelle, sans point de comparaison possible.
Que souhaitez-vous que le public retienne de cette pièce ?
L. S. : J’aimerais d’abord que le public rie. Parce qu’au fond, c’est le plus bel hommage que l’on puisse rendre à Molière. Mais j’aimerais aussi que cette pièce montre que l’IA peut être autre chose qu’un outil de remplacement. Dans ce projet, elle devient un outil de recherche, de création et de transmission.
Et surtout, j’aimerais que ce projet ne reste pas réservé à quelques spécialistes. Molière appartient à tout le monde. Cette aventure parle évidemment de théâtre, mais aussi d’éducation, de technologie, de transmission culturelle et de notre rapport collectif à l’intelligence artificielle.