L'égalité femmes-hommes, un enjeu pour l'université
Nouvellement nommée vice-présidente en charge de l’Égalité, de la diversité et de l’inclusivité, Nelly Quemener, professeure en sciences de l’information et de la communication au Celsa, expose les grandes orientations de son mandat. Consolidation des dispositifs existants, approche intersectionnelle des discriminations et de l’égalité, dimension européenne de ces enjeux : une feuille de route ambitieuse qui s’inscrit dans la durée.
Entretien avec Nelly Quemener
Vous venez d’être nommée vice-présidente en charge de l’Égalité, de la diversité et de l’inclusivité. Comment cette responsabilité fait-elle écho à votre parcours ?
Nelly Quemener : Professeure en sciences de l’information et de la communication, j’ai rejoint Sorbonne Université en 2022. Mon parcours de recherche développe une approche en cultural studies, qui analyse les rapports sociaux de genre, de « race » et de classe ainsi que leurs articulations. J’y mobilise à la fois une lecture structurelle, attentive à la manière dont les rapports de pouvoir produisent des inégalités, des hiérarchisations et des discriminations, et une approche propre aux sciences de l’information et de la communication, centrée sur les pratiques médiatiques.
En parallèle de mes recherches, je donne, depuis quinze ans, des cours consacrés au genre et à la communication. Par ailleurs, lorsque j’étais maîtresse de conférences à Sorbonne Nouvelle, j’ai exercé les fonctions de chargée de mission Égalité et participé à la mise en place de la cellule de signalement des violences sexistes et sexuelles (VSS).
Quel diagnostic posez-vous aujourd’hui sur la situation à Sorbonne Université en matière d’égalité femmes-hommes ?
N. Q. : Un travail conséquent a été mené ces dernières années à l’université en faveur de l’égalité professionnelle et en matière de sensibilisation, comme le montre le bilan publié par la mission Égalité en juillet 2025. Des actions importantes ont été mises en place : des formations régulières sur les stéréotypes de genre, les violences sexistes et sexuelles, les discriminations ; l’adoption de l’écriture égalitaire ; des formations sur les questions de transidentité ; la mise en place du prénom d’usage, essentielle pour les personnes en transition ou en situation de non-binarité.
Par ailleurs, un véritable réseau d’implication s’est constitué autour des questions de genre et d’égalité au sein de l’université, porté par des collègues très engagés. Je pense notamment au travail de Philomel, qui va inaugurer une plateforme d’outils pédagogiques consacrée aux questions de genre, intitulée Genre-en-cours, soutenue par le projet SOUND.
Mais s’il existe un plan Égalité 2024-2026, c’est qu’il reste aussi des marges de progression. Un premier enjeu concerne l’accès aux postes à responsabilité. Les chiffres nationaux du ministère montrent qu’en 2023, dans l’enseignement supérieur et la recherche, on comptait environ 40 % de femmes pour 60 % d’hommes. Mais lorsqu’on regarde les postes de professeurs des universités, la proportion tombe à 31,9 % de femmes, contre 45,2 % de femmes parmi les maîtres et maîtresses de conférences.
Les disparités sont également très marquées selon les disciplines. En sciences humaines et sociales, la proportion de femmes est souvent plus élevée, tandis qu’en mathématiques et en informatique, elles ne représentent qu’environ 23,5 %. Des inégalités structurelles, qui dépassent largement le cadre de Sorbonne Université.
Un autre enjeu concerne les écarts de rémunération. À Sorbonne Université, il subsiste environ 15 % d’écart entre les femmes et les hommes. Ces écarts sont en partie liés aux différences d’accès aux postes les plus élevés, mais aussi à la question des primes et du temps partiel, où les répartitions restent inégalitaires.
Enfin, la parentalité continue d’avoir des effets différenciés sur les carrières. Les congés maternité, puis les charges liées aux enfants, peuvent retarder certaines étapes professionnelles comme l’habilitation à diriger des recherches ou l’accès à des responsabilités, et conduire à davantage de temps partiel. C’est pourquoi nous travaillons à favoriser une conception plus partagée de la parentalité.
Quels mécanismes sont à l’œuvre, selon vous, dans ces inégalités de genre ?
N. Q. : Les effets de socialisation me paraissent centraux. Le fait qu’il existe une répartition genrée des étudiantes et étudiants, des personnels administratifs et d’enseignement et de recherche, selon les disciplines et les fonctions, tient à des représentations persistantes qui ont des effets performatifs : elles produisent du réel. On continue d’imaginer que certaines disciplines seraient plus « masculines » que d’autres. Cela peut créer des sentiments de légitimité inégaux à s’orienter vers certaines carrières. Et ces mécanismes se jouent très tôt, dès l’enfance, bien avant l’entrée à l’université. Lorsque les jeunes femmes arrivent dans l’enseignement supérieur, une partie du processus est déjà largement installée. Ces dernières années, des interventions dans les lycées ont permis de travailler sur ces enjeux. Il faudra voir dans quelle mesure nous pouvons renforcer ce type d’actions.
La lutte contre les violences sexistes et sexuelles (VSS) est devenue un enjeu majeur dans les universités. Où en est-on concrètement à Sorbonne Université ?
N. Q. : Sur les VSS, deux dimensions sont essentielles : d’une part, un traitement rigoureux et respectueux de la parole des victimes, en tenant compte de leurs choix quant aux suites à donner ; d’autre part, l’accompagnement psychologique et la prévention, en lien avec les services de santé et de prévention.
Nous avons structuré une cellule de signalement, avec un dispositif dédié aux personnels administratifs, d'enseignement et de recherche, ainsi qu’un dispositif spécifique pour les étudiantes et les étudiants. Une adresse unique permet désormais de centraliser les situations. Une juriste a été recrutée pour instruire les signalements et en assurer le suivi, et nous sommes accompagnés par un organisme extérieur spécialisé dans les VSS.
Au-delà du traitement des situations, un important travail de sensibilisation est mené, notamment à travers l’Orange Day, qui constitue un temps fort de mobilisation et de visibilité autour des VSS dans les différentes composantes de l’université, ainsi que des actions conduites avec le Théâtre Forum à destination des étudiantes et étudiants. Le Mois du genre, le Mois de l’égalité et le Mois de la diversité complètent ce dispositif à destination de la communauté universitaire. Faire connaitre à toutes et tous les dispositifs et les bons réflexes face aux VSS est un travail de fond, qui s’inscrit dans la durée.
L’égalité femmes-hommes est-elle un aussi un enjeu scientifique ?
N. Q. : Absolument. Les études de genre constituent un champ de recherche à part entière, et disposer d’une vice-présidence Égalité, diversité, inclusivité, c’est aussi affirmer la nécessité de soutenir et de développer la recherche sur ces questions. Cela concerne les travaux sur le genre, mais aussi sur le racisme, le validisme, les discriminations liées aux sexualités, notamment les LGBTphobies. Ce sont des objets scientifiques à part entière, qui méritent d’être étudiés, documentés, analysés.
Plus il y a de diversité dans l’enseignement et la recherche, plus les perspectives sont façonnées par des expériences de socialisation variées. Cette pluralité d’expériences peut contribuer à complexifier l’analyse, à mieux comprendre certains mécanismes, notamment les mécanismes d’exclusion.
Et un enjeu européen ?
N. Q. : Il existe des initiatives européennes structurantes. Sorbonne Université est membre de la LERU (League of European Research Universities), qui dispose d’un groupe de travail consacré aux questions d’égalité, avec une approche souvent intersectionnelle. Ces réflexions prennent en compte les facteurs combinés de discrimination et d’inégalité. Cette dimension européenne est importante car elle permet de comparer les pratiques, de mutualiser les expériences et de s’inspirer d’initiatives menées ailleurs. Elle fait pleinement partie des axes que je souhaite travailler dans le cadre de cette vice-présidence. Elle implique également de travailler au rayonnement de Sorbonne Université au sein de l’Alliance 4EU+.
Quelle est la feuille de route de votre mandat ?
N. Q. : Elle va se préciser dans les prochains mois. Nous pouvons toutefois dessiner quelques grandes lignes. Le premier enjeu concerne la poursuite du plan d’égalité professionnelle. Cela implique de travailler étroitement avec la vice-présidence Ressources humaines, financières, numériques, immobilières sur les questions de carrière, d’accompagnement des parcours professionnels, de répartition des primes et de recrutement. Un travail important a déjà été mené, notamment sur les biais genrés dans les comités de sélection, avec des outils intégrés dans les guides à destination des présidences de comités. Il faut consolider ces avancées et poursuivre nos efforts à destination des personnels de la recherche et de l’enseignement, mais aussi des personnels administratifs. Ma deuxième priorité est de renforcer et stabiliser la structuration de la cellule de signalement des VSS afin d’assurer la pérennité du dispositif et la qualité de son fonctionnement sur le long terme.
Un des enjeux importants de ce mandat est par ailleurs de doter l’université d’une véritable stratégie en matière d’égalité de genre, de diversité et d’inclusion structurée autour de deux axes. Tout d’abord, un axe transversal. Dans un contexte d’évolution de la gouvernance de l’université, il y a une volonté d’harmoniser les pratiques entre les facultés afin que les pôles facultaires de la mission Égalité travaillent plus étroitement ensemble. Il s’agit de favoriser le partage d’expériences et de construire une vision réellement interfacultaire de ces politiques. Chaque faculté a ses spécificités et ses compétences ; l’enjeu est de les articuler.
Le deuxième axe consiste à défendre une approche intersectionnelle. Plutôt que de segmenter égalité, diversité et inclusivité, il s’agit de mieux comprendre les facteurs combinés d’inégalités et de discriminations : genre, origine sociale, catégorisation ethno-raciale, religion, handicap, neurodiversité. Cela suppose de trouver un équilibre : penser les intersections sans effacer les spécificités propres à chaque problématique. C’est un travail institutionnel délicat, mais essentiel.
Enfin, j’aimerais que nous soyons attentifs à certaines populations qui peuvent se trouver dans des situations de vulnérabilité particulière, avec des risques spécifiques, notamment de santé mentale, et nécessiter une attention renforcée. Cela implique de travailler en lien avec les associations étudiantes, les services de santé et l’ensemble des acteurs concernés.
Pour conclure, s’il y avait une idée reçue sur les femmes et la science que vous aimeriez déconstruire, laquelle choisiriez-vous ?
N. Q. : L’exclusion des femmes ne tient pas seulement aux stéréotypes qu’on leur associe. Elle tient aussi à la figure implicite de ce que serait un « grand chercheur » : une figure presque héroïque, avec un rapport sacrificiel au travail, entièrement dédié à sa pensée, incarnant le contrôle, l’autorité, la disponibilité totale. Et c’est cet imaginaire qu’il faut déconstruire. Non pas pour nier l’exigence des responsabilités, mais pour repenser la manière dont nous les concevons. Cette figure sacrificielle pèse sur les femmes, en limitant parfois leurs possibilités d’avancement, mais elle pèse aussi sur les hommes, en créant des attentes implicites quant à leur disponibilité et à leur rapport au travail.
Derrière cela, il y a la question des équilibres de vie : la parentalité, les responsabilités familiales, le fait de devenir aidant ou aidante, etc. Une carrière comporte différents moments de vie. Il peut y avoir des périodes d’investissement plus intenses et d’autres plus mesurées. Cela ne devrait pas être déterminé par le genre.