Vagues de chaleur : quels impacts sur la santé publique ?
Avec le réchauffement climatique, les vagues de chaleur deviennent plus fréquentes et intenses, mais leurs effets sur la santé publique restent mal connus. C’est pourquoi le socio-épidémiologiste à l’Institut Pierre Louis d’Épidémiologie et de Santé Publique, Basile Chaix, a lancé le projet H3Sensing. En suivant 180 participants dans leurs déplacements et en mesurant leur environnement thermique et leurs ressentis, l’étude identifiera les différents facteurs de vulnérabilité face à la chaleur.
Entretien avec Basile Chaix
Comment est né le projet H3Sensing et quels sont ses objectifs ?
Basile Chaix : Le projet H3Sensing est né de la volonté de mieux caractériser l’exposition à la chaleur et à l’inconfort thermique en période de vague de chaleur, un angle mort de la recherche actuelle. Les études s’appuient souvent sur de grandes bases de données hospitalières ou de mortalité, sans réellement prendre en compte les conditions de vie concrètes et spécifiques des individus. Nous avons donc voulu aller plus loin, en observant le quotidien des personnes pour identifier, sans a priori, les multiples facteurs de vulnérabilité face à la chaleur.
Notre étude porte sur le Grand Paris, un territoire avec des disparités d’exposition à la chaleur, et qui va bien au-delà du seul îlot de chaleur urbain de Paris.
Notre approche dépasse les catégories de vulnérabilité classiquement reconnues comme les personnes âgées, les enfants ou les femmes enceintes. En effet, nous nous intéressons aussi aux conditions de logement, aux types d’activité professionnelle, aux habitudes de vie, aux lieux fréquentés, ou encore aux comportements de santé, y compris la consommation d’alcool. Il s’agit de ne pas plaquer des savoirs établis, mais de laisser émerger, à partir des données recueillies, une vision plus fine et nuancée de ce qui rend certaines personnes plus à risque que d’autres.
Quels risques sanitaires représente l’augmentation de la température et les vagues de chaleur pour les habitants des villes ?
B. C. : Les effets de la chaleur sur la santé sont nombreux et parfois graves. L’hyperthermie, jusqu’au coup de chaleur, peut entraîner la mort si l’organisme ne parvient pas à réguler sa température centrale. On observe aussi une hausse du risque cardiovasculaire, comme les infarctus du myocarde, et une aggravation des maladies respiratoires, notamment chez les personnes asthmatiques ou atteintes de bronchopneumopathie chronique obstructive.
La chaleur agit aussi sur la santé mentale. Chez les personnes souffrant de troubles psychiatriques, comme la schizophrénie, les symptômes peuvent s’intensifier. L’alcool, la consommation de drogues ou certains traitements psychotropes renforcent encore les risques. On observe également une augmentation du risque de suicide.
Les femmes enceintes sont aussi concernées par ces vagues de chaleur : des périodes critiques d’exposition durant la grossesse peuvent être liées à des naissances prématurées ou à un faible poids de naissance. La liste des effets sanitaires est longue.
Au-delà des pathologies, la chaleur affecte les comportements. Elle altère nos capacités cognitives, augmente le risque d’accidents de la route, et pourrait à long terme accélérer le déclin cognitif chez les personnes âgées. Enfin, des données montrent une hausse des violences, y compris conjugales, des agressions et des homicides lors de fortes chaleurs. Aux États-Unis, certaines études associent même les tueries de masse à la température. Ce sont des risques faibles mais réels, qui s’ajoutent les uns aux autres.
Votre étude suit 180 participants dans leurs déplacements quotidiens. En quoi est-ce une démarche innovante ?
B. C. : Nous suivons ces participants à deux moments : quatre jours au printemps, entre mars et fin juin, puis quatre jours en été. Ce protocole ambulatoire, au cœur du savoir-faire de notre équipe, permet d'appréhender différents facteurs de vulnérabilité liés à la chaleur au-delà du seul lieu de résidence. Il inclut notamment des personnes qui travaillent en extérieur ou se déplacent beaucoup.
Pour mesurer finement le stress thermique, les participants portent un sac à dos équipé de capteurs qui enregistrent non seulement la température de l’air, mais aussi l’humidité, les mouvements d’air - essentiels pour mieux supporter la chaleur.
En parallèle, nous enregistrons en continu ces mêmes paramètres thermiques dans la chambre des participants afin de comprendre la dynamique thermique du logement, en particulier son impact sur le sommeil.
Les participants remplissent également plusieurs fois par jour des questionnaires sur leur ressenti thermique. Cela nous permet de croiser les données physiques et les perceptions individuelles, pour affiner la compréhension du stress thermique dans des situations de vie réelle.
Dans la mesure du stress thermique, vous prenez aussi en compte la température radiative. Expliquez-nous son importance.
B. C. : La température radiative correspond au rayonnement thermique émis non seulement par le soleil, mais aussi par les surfaces environnantes : murs, sols, plafonds, objets. C’est un paramètre clé pour comprendre l’impact de l’environnement, extérieur comme intérieur.
En intérieur, par exemple, même quand les températures extérieures se sont rafraichies, les logements continue à restituer la chaleur accumulée pendant plusieurs jours. Cette inertie thermique peut être à l’origine de risques sanitaires plusieurs jours après la vague de chaleur. Elle dépend largement de la qualité du bâti, ce qui génère de fortes inégalités. Les logements de demain devront en tenir compte en limitant à la fois la surchauffe et en permettant un retour rapide à une température acceptable.
En extérieur, ce sont les matériaux minéraux imperméables qui emmagasinent la chaleur et la restituent la nuit, contribuant à l’îlot de chaleur urbain, c'est-à-dire à l'incapacité des centres-villes à se rafraîchir en période de vague de chaleur comparée à la périphérie rurale. Ce phénomène souligne l’importance de végétaliser les villes et de désimperméabiliser et désartificialiser les sols.
La question des inégalités face à l’exposition à la chaleur est au cœur de votre étude, n’est-ce pas ?
B. C. : Cette question est complexe et dépend étroitement des dynamiques de vie durant les vagues de chaleur. Les vulnérabilités ne tiennent pas à un seul facteur, mais à une combinaison d’éléments : qualité du logement, localisation, habitudes de vie, capacité à adopter les bons gestes, fragilités physiologiques ou psychologiques, etc. Tous ces facteurs se cumulent et créent des inégalités fortes face aux risques sanitaires.
Comment vos résultats vont-ils aider à orienter les politiques urbaines ou l’adaptation des logements dans un contexte de réchauffement climatique ?
B. C. : Aujourd’hui, on sait dans les grandes lignes comment rafraîchir les villes : végétaliser, désimperméabiliser les sols, limiter l’usage de matériaux qui retiennent la chaleur. Mais il reste à comprendre quels éléments environnementaux ont le plus d’impact. Il faut hiérarchiser ces facteurs en tenant compte de leur effet combiné sur le risque sanitaire. C’est précisément l’objectif d’H3Sensing : analyser les vulnérabilités de manière fine et globale, pour dégager une hiérarchie des facteurs de risque et mieux cibler les interventions futures et les populations à risque, au-delà des catégories habituelles.
Nos données permettront d’intégrer ces facteurs de vulnérabilité - qu’ils soient physiologiques, sociaux, architecturaux ou environnementaux - dans les politiques de santé publique.
Un autre enjeu crucial est celui du logement. Il faudra tôt ou tard s’interroger sur une régulation des températures maximales autorisées dans les logements en été. Il existe déjà un droit opposable à une température minimale en hiver en France pour les locations ; pourquoi pas en été ? Cela soulève des questions techniques et juridiques, mais c’est un débat à engager et notre étude apportera des données concrètes.
Enfin, l’étude H3Sensing remet l’humain au cœur de la réflexion sur l’adaptation du bâti et de l’environnement urbain. Jusqu’ici, de nombreuses études sur les environnements intérieurs et extérieurs ont été menées par des ingénieurs, sans réelle prise en compte des données de santé publique. En croisant climatologie, urbanisme, sciences sociales et santé publique, nous espérons fournir une connaissance plus fine et concrète pour guider l’adaptation des logements, des environnements intérieurs et des espaces urbains face au réchauffement.