SPHINX : repenser le patrimoine face aux défis d’aujourd’hui
Lancé officiellement le 8 septembre dernier, le projet SPHINX (Sciences du Patrimoine : Héritage, INnovation, enjeuX), porté par Sorbonne Université et ses partenaires, s’attache à repenser la place du patrimoine dans nos sociétés. En fédérant près de 500 chercheuses et chercheurs autour d’une approche pluridisciplinaire, collaborative et internationale, il entend renouveler la recherche et la valorisation du patrimoine, en le pensant comme un bien vivant, en perpétuelle transformation.
Pour en discuter, nous avons rencontré Élisabeth Angel-Perez, vice-présidente Recherche et Innovation, ainsi que Luba Jurgenson, professeure de littérature russe et Nathalie Ginoux, professeure d’archéologie et directrice de l’Observatoire des patrimoines de Sorbonne Université (OPUS), toutes deux responsables scientifiques du projet.
La genèse de SPHINX
Racontez-nous la genèse de SPHINX. Comment est née cette initiative ?
Élisabeth Angel-Perez : Ce projet était attendu depuis longtemps. Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche préparait un plan en sciences humaines et sociales (SHS), et aussitôt l’appel à manifestation d’intérêt paru, nous avons voulu y répondre. Sorbonne Université est une grande université pluridisciplinaire, avec une faculté des Lettres particulièrement riche en expertises liées au patrimoine, parfois uniques en France et en Europe. Nous ne pouvions pas ne pas nous positionner. Nous avons regroupé ces expertises, en sollicitant tout d’abord les collègues de la faculté, mais aussi nos partenaires de l’Alliance, et avons constitué un consortium rassemblant partenaires académiques, culturels et socio-économiques.
Nathalie Ginoux : Sorbonne Université avait déjà créé, en 2016, un institut thématique sur les patrimoines avec OPUS, qui se définit comme un observatoire, à l’intersection des sciences humaines et sociales, des sciences expérimentales et des sciences du vivant en fédérant plus de 70 composantes de l’Alliance Sorbonne Université. Il était donc évident de se positionner sur la thématique de la « Préservation du patrimoine culturel ».
Qu’est-ce que le projet SPHINX concrètement ? Quels sont ses objectifs ?
Luba Jurgenson : SPHINX est un programme de recherche de grande ampleur, qui mobilise déjà près de 450 à 500 chercheuses et chercheurs dans le monde. Il s’agit d’un projet de recherche-action et de recherche-création : autrement dit, il vise à produire de la connaissance, mais aussi à réfléchir à la manière dont celle-ci peut être utile à la société et aux décideuses et décideurs. L’objectif premier est de renouveler la réflexion sur ce que l’on considère comme patrimoine, et d’accompagner sa valorisation, sa transmission et sa préservation.
E.A-P. : L’idée est partie d’un sondage mené auprès de toute la communauté de la faculté des Lettres. Nous avons reçu plus de 350 propositions de projets, qui ont permis de structurer SPHINX autour de trois grands axes : la fabrique du patrimoine, les patrimoines empêchés et les patrimoines partagés.
Ce projet vise à mettre en avant la recherche interdisciplinaire afin qu’elle puisse nourrir la décision publique, éclairer les choix politiques, et être diffusée auprès du grand public. Nous ne pensons pas le patrimoine comme quelque chose de figé, mais comme un patrimoine vivant, dynamique, qui continue de se transformer.
Nathalie, comment s’articule-t-il avec OPUS ?
N.G. : OPUS a été la cheville ouvrière dans la préparation du projet. SPHINX est en quelque sorte un bras armé de l’observatoire. L’articulation est donc très logique : il s’inscrit pleinement dans les projets portés par l'observatoire avec l’opportunité d’affiner sa focale sur les seules SHS, mais en s’appuyant sur les forces vives et le périmètre unique de notre faculté des Lettres.
Qu’est-ce qui a motivé Sorbonne Université à s’engager dans cette candidature dans le cadre de France 2030 ?
E.A-P. : La motivation principale était non seulement de mettre en avant les collections exceptionnelles, mais aussi de faire rayonner les expertises et l’excellence de la faculté des Lettres dont toutes les unités de recherche sont de près ou de loin concernées par le patrimoine, sa préservation et sa transmission.
N.G. : En effet. Ce projet offre aux doctorantes et doctorants des conditions optimales pour travailler sur des thématiques de pointe dans une perspective féconde, réellement interdisciplinaire. C’est notre rôle d’assurer la formation de nouveaux profils de chercheuses et chercheurs, et de professionnels du patrimoine qui seront à l’interface de plusieurs domaines des SHS, plus à même de répondre à ces nouveaux défis que pose le présent.
E.A-P. : Parce qu’un des objectifs de cet appel à projet est de mettre l’expertise scientifique au service de la décision politique, il y a une dimension de diplomatie scientifique forte dans SPHINX. En lien avec les réseaux de recherche coordonnés par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et par le ministère de la Culture, Sorbonne Université saura faire valoir son expertise sur des sujets d’importance.
Le projet se décline en trois axes – la fabrique du patrimoine, les patrimoines empêchés, les patrimoines partagés. Pouvez-vous les expliciter et nous dire comment ils se traduisent concrètement ?
L.J. : La fabrique du patrimoine s’intéresse à la manière dont certains objets, pratiques ou paysages accèdent au statut de « patrimoine », en fonction de critères esthétiques, culturels, politiques ou environnementaux.
Les patrimoines empêchés concernent tout ce qui est marginalisé, oublié ou rendu invisible, parfois pour des raisons politiques, économiques ou sociales. Cela inclut, par exemple, des patrimoines minoritaires ou la question de la restitution d’œuvres. Quant aux patrimoines partagés, ils mettent en avant la dimension collective et collaborative : comment différents acteurs peuvent participer ensemble à la préservation et à la mise en valeur de ce patrimoine.
N.G. : Pour compléter ce qu’a dit Luba, le premier axe interroge le processus de patrimonialisation : qu’est-ce qui devient patrimoine, qu’est-ce qui cesse de l’être ? Cela va de la reconnaissance de patrimoines invisibilisés comme les matrimoines, jusqu’aux enjeux très actuels liés au tourisme, aux normes juridiques ou à l’intelligence artificielle.
Les patrimoines empêchés touchent à des problématiques sensibles comme la décolonisation, les patrimoines pillés en zones de guerre ou les patrimoines menacés par le climat. Comment les conserver, comment former de jeunes chercheuses et chercheurs à travailler sur des terrains parfois inaccessibles ?
Enfin, le troisième axe s’intéresse à la manière dont on transmet et partage ces patrimoines, que ce soit dans un cadre diplomatique, muséal ou numérique. Là encore, les savoir-faire et expertises jouent un rôle crucial, car certains métiers disparaissent, et il est essentiel de les documenter.
Quelles disciplines sont mobilisées dans ce projet ?
L.J. : Elles sont extrêmement nombreuses : toutes les sciences humaines et sociales, bien sûr, mais aussi les sciences naturelles…
E.A-P. : …le droit, avec l’appui de l’intelligence artificielle, les sciences du numérique, ou encore la chimie, pour comprendre par exemple la conservation de certains sites comme la grotte Chauvet.
Qu’apporte la collaboration avec des institutions culturelles comme la BnF, le musée du Quai Branly ou le MNHN, au travail de recherche ?
L.J. : Ces partenariats sont essentiels : ils donnent une grande visibilité au projet et permettent un dialogue entre chercheuses et chercheurs, et professionnels du patrimoine. Les institutions bénéficient d’un accompagnement scientifique, tandis que les scientifiques peuvent confronter leurs réflexions à des pratiques concrètes de conservation, de médiation ou de restitution. Nous travaillons sur des pistes très concrètes comme l’élaboration de guides méthodologiques pour la gestion des collections sensibles. Ces collaborations nourrissent aussi une réflexion commune sur la restitution, sur la patrimonialisation du numérique ou sur la manière d’intégrer des communautés locales aux processus de décision.
N.G. : Ces partenariats se sont imposés naturellement, puisque nous collaborions déjà de longue date avec ces institutions. Le musée du Quai Branly est un lieu de conservation, mais aussi de recherche et d’enseignement. Il partage avec nous une expertise précieuse sur la décolonisation et l’identification des collections. Quant au Muséum national d’Histoire naturelle, membre de l’Alliance Sorbonne Université, il élargit le champ chronologique et disciplinaire de SPHINX, en ouvrant la recherche à des patrimoines naturels et culturels uniques au monde, qui remontent à des temps immémoriaux.
E.A-P. : Avec la BnF, les liens sont tout aussi anciens et historiques. Notre communauté étudiante et doctorante y travaille régulièrement, certaines de nos unités de recherche y sont hébergées, et nous avons un accès privilégié à des collections rares. Ces collaborations sont un atout majeur pour le développement de SPHINX.
Le patrimoine est souvent abordé dans une perspective historique ou esthétique. En quoi votre approche renouvelle-t-elle les façons de l’étudier et de le préserver ?
E.A-P. : D’abord, par son interdisciplinarité et son ouverture à la société. Nous ne nous limitons pas à un territoire ou à une époque, mais couvrons une très large période, du très ancien au contemporain, et dans des terrains distribués partout dans le monde.
N.G. : Le projet SPHINX met aussi en avant la nécessité de valoriser la recherche. Dans les sciences dures, valoriser une invention est évident. Dans les sciences humaines, il s’agit plutôt de transfert de savoirs et d’expertises. Avec SPHINX, nous allons développer de nouveaux formats : documentaires, expositions, jeux vidéo…
L.J. : SPHINX ne se limite pas à un territoire : il associe des chercheuses et chercheurs travaillant sur plusieurs pays et continents. C’est une réflexion à la fois globale et inclusive, qui prend en compte des patrimoines divers, parfois encore peu étudiés. SPHINX se veut aussi participatif : au-delà du monde académique, il associe citoyennes et citoyens, institutions culturelles, et actrices et acteurs publics, pour envisager le patrimoine comme un bien commun, en perpétuelle construction. Ce projet, prévu dans un premier temps sur cinq ans, a vocation à se prolonger au-delà et, espérons-nous, à se pérenniser.
Quels sont les résultats attendus à l’issue de ce programme ?
E.A-P. : L’objectif n’est pas de mener une recherche entièrement nouvelle, mais d’accélérer la valorisation de ce qui existe déjà et qui, à Sorbonne Université, fait signature. Nous voulons que les connaissances produites viennent en appui à la décision publique et privée, afin d’alimenter des politiques de conservation, de formation et de médiation culturelle. L’aspect collaboratif est essentiel et la réussite du projet repose sur les synergies qui se créeront entre les actrices et acteurs du consortium, partenaires comme parties prenantes, pour faire rayonner cette expertise à tous les niveaux.
Ces actions s’articulent étroitement avec d’autres programmes dont nous sommes lauréats, comme SOUND ou GOAL@SU. Dans cette perspective, SPHINX doit être pensé de manière intégrée : certes, le PUI joue un rôle clé dans la valorisation socio-économique, mais plus largement, le projet s’inscrit dans un écosystème déjà tourné vers l’ouverture et le partage des savoirs. C’est l’ADN même de Sorbonne Université : faire vivre la science au-delà du monde académique, en dialogue constant avec la société.
Propos recueillis par Pauline Ponchaux
Soutien
Le projet a été sélectionné dans le cadre de l’appel à manifestation d’intérêt « Programmes de Recherche en Sciences Humaines et Sociales » lancé par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), et soutenu dans le cadre du plan d'investissement gouvernemental France 2030 déployé par le Secrétariat général pour l’investissement (SGPI).