Maquette de Rome ©Métropole de Lyon - Louison Desforêts
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Sorbonne Université au cœur de la redécouverte du plan-relief de Rome

Après un siècle à l’abri des regards, une partie du plan-relief de Rome conçu par l’architecte-archéologue Paul Bigot est exposée pour la première fois au public au Lugdunum - Musée et théâtres romains de Lyon.

Longtemps conservée au sein de l’Institut d’art et d’archéologie, la maquette a été restaurée et documentée grâce au travail du pôle Collections scientifiques et patrimoine de la Bibliothèque de Sorbonne Université (BSU). Rémi Gaillard, co-directeur de la BSU, et Emmanuelle Rosso, professeure d’histoire de l’art et archéologie du monde romain, reviennent sur l’histoire de cet objet unique et ses enjeux scientifiques, patrimoniaux et muséographiques.

Un rêve scientifique au début du XXᵉ siècle

À l’origine de la maquette, il y a l’ambition singulière de Paul Bigot : donner forme, en trois dimensions, à la Rome antique. « Même si les maquettes de monuments antiques existaient de longue date, l’idée d’une application à la Rome antique dans sa globalité, est un projet totalement nouveau », rappelle Emmanuelle Rosso. Architecte, archéologue, pensionnaire de la Villa Médicis et Grand Prix de Rome, Paul Bigot réalise d’abord une immense maquette en plâtre, élaborée à partir de relevés, plans, coupes et sources littéraires, dans un contexte où la topographie de Rome connaît une effervescence scientifique particulière.

Cette première version, dévoilée dès 1911 à l’exposition archéologique de Rome puis au Salon des architectes français, rencontre un vif écho. Paul Bigot, qui consacrera le reste de sa vie à la maquette, a choisi de représenter la Rome du IVᵉ siècle, un moment permettant d’inclure le plus grand nombre de monuments connus.

« C’est une Rome qui n’a probablement jamais existé en tant que telle, explique Emmanuelle Rosso, mais son travail repose sur un croisement de sources extrêmement précis au moment où il le conçoit. Bien sûr, nos connaissances sur la topographie de Rome ont évolué. Les découvertes récentes ont conduit à proposer d’autres restitutions. On peut discuter de chaque détail de la maquette, des étages ajoutés, des ornements proposés, du traitement des « espaces verts », etc. Mais ces choix s’inscrivent pleinement dans l’état des connaissances de son époque. Et aujourd’hui encore les chercheurs rencontrent de nombreuses incertitudes, notamment sur la localisation de certains monuments majeurs. En témoigne le projet de Rome virtuelle mené à l’Université de Caen qui montre combien les défis de restitution sont toujours d’actualité. »

Longtemps exposée au dernier étage de l’Institut d’art et d’archéologie, cette maquette initiale, qui s’étendait sur environ 75 m² et comprenait une centaine de plaques, a disparu lors des événements de mai 68. Deux exemplaires en plâtre subsistent toutefois : l’un à Bruxelles, et l’autre à Caen, autour duquel le Centre interdisciplinaire de réalité virtuelle (CIREVE) a même construit l’ensemble de son programme de recherche.

Un chef-d’œuvre inachevé

En parallèle de la maquette en plâtre, Bigot entreprend une version en métal réalisée entre 1923 et 1932 avec la maison Christofle. Mais le projet se heurte rapidement à ses propres exigences. « Paul Bigot était tellement pénible dans la réalisation de la maquette […] qu’elle n’a jamais correspondu réellement à ce qu’il souhaitait », observe Rémi Gaillard. Sans cesse, l’archéologue veut intégrer les dernières découvertes, corriger un détail, modifier une élévation. Le coût s’envole, le chantier s’épuise. La maquette demeure inachevée : quarante plaques seulement voient le jour, représentant essentiellement la partie occidentale de la ville.

Considérée depuis toujours comme une maquette en bronze, le travail de restauration entrepris en 2024, a montré qu’elle s’avère être en réalité en cuivre doré. 

Le chantier de restauration 

Si la maquette métallique n’a jamais été montrée au public avant 2025, ce n’est pas par désintérêt, mais parce que l’œuvre était difficilement accessible. Conservée dans ses caisses d’origine en bois – celles mêmes qui avaient servi à sa livraison par Christofle dans les années 30 –, elle n’avait jamais fait l’objet d’un inventaire complet ni d’un reconditionnement adapté. 

Ce n’est qu’à la faveur d’un chantier patrimonial majeur engagé par la BSU que l’objet redevient mobilisable. Comme l’explique Rémi Gaillard : « Le prêt n’a pu être fait que parce qu’on avait initié un travail de récolement et d’inventaire de toutes les collections de l’Institut d’art et d’archéologie. » Le pôle Collections scientifiques et patrimoine, avec Eloïse Quétel et Ségolène Girard, engage un travail complet : identification des plaques, clarification de leur nommage selon les zones de Rome représentées, rédaction de notices harmonisées, lien, via SorbonNum+, vers leur modélisation 3D réalisée par une équipe de l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et surtout reconditionnement intégral dans de nouvelles caisses adaptées à leur conservation et à leur transport.

Ce reconditionnement, réalisé à la fin de l’année 2024, a ensuite permis le transfert de l’ensemble de la maquette vers les réserves sécurisées du campus Pierre-et-Marie-Curie.

Révéler la matière, comprendre l’objet

Le prêt au musée Lugdunum impose également une restauration préalable. Quinze plaques sont ainsi confiées au laboratoire A-Corros spécialisé dans la restauration des métaux à Arles. Le nettoyage rend toute sa brillance à la maquette, mais c’est surtout l’analyse matérielle qui s’avère décisive : la confirmation qu’il ne s’agit pas de bronze mais bien de cuivre doré, une information essentielle pour comprendre la technique employée et les compromis auxquels Bigot et Christofle ont dû se résoudre. « C’est une maquette étincelante, avec une force esthétique qu’il ne faut pas négliger », insiste Emmanuelle Rosso. J’ai été frappée de voir combien les visiteurs sont saisis par sa beauté. Sa brillance, qu’elle provienne du bronze imaginé par Bigot ou du cuivre effectivement employé, traduit une intention claire : évoquer l’éternité de Rome. » 

Maquette de Rome dans l'exposition C'est canon ! L'art chez les Romains ©Métropole de Lyon - Louison Desforêts

Maquette de Rome dans l'exposition C'est canon ! L'art chez les Romains ©Métropole de Lyon - Louison Desforêts

Un fragment de Rome au cœur de l’exposition

Dans l’exposition C’est canon ! L’art chez les Romains au musée Lugdunum, consacrée à la patrimonialisation de l’art à Rome, le fragment choisi correspond au Champ de Mars, un espace fondamental pour comprendre l’arrivée des œuvres grecques dans la capitale romaine. « Les monuments du Champ de Mars sont les premiers qui ont accueilli les œuvres d’art originales grecques transférées à Rome. Les grandes collections d’œuvres d’art originales ont d’abord pour cadre des monuments triomphaux liés aux conquêtes de Rome », rappelle Emmanuelle Rosso. La portion de la maquette présentée permet aussi de saisir la densité urbaine, la régularité de la plaine, la présence du Tibre et la dimension portuaire de Rome. 

La scénographie met en dialogue la maquette et les images 3D du CIREVE : les restitutions sont projetées en arrière-plan, tandis que le plan-relief occupe presque tout l’espace de la salle. « Les deux supports se répondent », souligne Emmanuelle Rosso. Ce jeu d’échelles entre une immersion numérique d’un côté, et une vision surplombante de l’autre, permet au visiteur de percevoir simultanément le détail architectural et l’ensemble urbain. La maquette révèle non seulement les monuments, mais aussi la trame de l’habitat privé. Rémi Gaillard y voit une dimension plus intime : « Il donne aussi à voir la dimension individuelle et vécue des habitants de Rome, assez émouvante. »

Un avenir encore ouvert

Après cette première exposition publique, de nouvelles demandes de prêts émergent déjà et une exposition au sein de Sorbonne Université d’une partie de la maquette n’est pas exclue. L’objet figure aussi parmi les cibles identifiées d’un des programmes consacré au patrimoine savant du projet Sphinx porté par l’université.

Si une réinstallation au sein de l’Institut d’art et d’archéologie ne semble pas d’actualité, pour Emmanuelle Rosso, l’essentiel est que cette œuvre ait enfin retrouvé un public : « Les efforts conjugués de Sorbonne Université, de Paris 1 et du musée Lugdunum, ont permis d’offrir au public un aperçu de cette œuvre exceptionnelle qui donne à voir en trois dimensions une image antique de la ville éternelle. »

L’exposition "C’est canon ! L’art chez les Romains"

Lugdunum – Musée et théâtres romains, Lyon
Du 3 octobre 2025 au 7 juin 2026
Pour célébrer les 50 ans du musée, Lugdunum consacre une grande exposition à la place de l’art dans la Rome antique. À travers une centaine d’œuvres provenant de collections françaises et italiennes, dont plusieurs pièces exceptionnellement prêtées par le Louvre, la Bibliothèque nationale de France, Paris 1 et Sorbonne Université, l’exposition explore la manière dont les Romains acquéraient, exposaient, conservaient et transmettaient les œuvres d’art, en particulier grecques.