Serge Picaud : "Prima offre une perspective exceptionnelle de retrouver une vision utile"
Publiés dans le New England Journal of Medicine, les résultats d’un essai clinique mené par l’Institut de la Vision (Inserm, CNRS, Sorbonne Université) en collaboration avec l’Hôpital Fondation Rothschild, l’Hôpital national des Quinze-Vingts, l’Université Stanford et la société Science Corporation, marquent une étape majeure dans la lutte contre la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA) atrophique.
Le système Prima
Pour la première fois, un implant sous-rétinien, le système Prima, a permis à plus de 80 % des participants de l’étude de retrouver une perception visuelle leur permettant de lire des lettres, des chiffres et même des mots, alors qu’aucun traitement n’existait jusqu’ici pour cette forme de cécité. Conçu pour court-circuiter les cellules photoréceptrices détruites, le dispositif associe une micro-puce photovoltaïque implantée sous la rétine à des lunettes à réalité augmentée. Cette innovation issue de vingt ans de recherche translationnelle illustre la force de l’écosystème interdisciplinaire de l’Institut de la Vision. Son directeur, Serge Picaud, revient sur les origines, les défis et les perspectives de ce projet pionnier mené aux côtés de José-Alain Sahel.
Entretien avec Serge Picaud, directeur de l’Institut de la Vision
Comment est née l’idée du système Prima à l’Institut de la Vision ?
Serge Picaud : Nous avons, avec José Sahel, démarré le projet de restauration visuelle par des prothèses rétiniennes au début des années 2000, ce qui a permis la création de la start-up Pixium Vision. L’équipe était donc prête pour transférer Prima en clinique lorsque Daniel Palanker (Université Stanford, USA) a présenté sa première étude sur cette prothèse rétinienne.
Quel rôle ont joué les collaborations internationales ?
S. P. : Daniel Palanker a produit la première version de Prima pour le rongeur. Une version de grade clinique a ensuite été développée par la start-up Pixium Vision (rachetée depuis par Science Corporation). L’Institut de la Vision a démontré l’efficacité de cette version clinique sur l’animal, ainsi que sa très bonne résolution spatiale et temporelle.
Quelle a été la contribution spécifique de votre équipe à Paris ?
S. P. : À l’Institut de la Vision, nous avons montré que Prima pouvait activer la rétine localement aveugle d’un primate, aussi bien ex vivo qu’in vivo, sans induire de réaction de rejet.
Pouvez-vous expliquer, de manière simple, le principe de la neurostimulation photovoltaïque sous-rétinienne ?
S. P. : Prima est un petit panneau photovoltaïque en silicium de 2 × 2 mm sur 30 µm d’épaisseur, conçu pour transformer la lumière infrarouge en courant électrique.
Il contient 378 unités composées de deux photodiodes et d’une électrode, qui libère un courant capable d’activer les neurones rétiniens encore fonctionnels. Ces neurones transmettent alors l’information au cerveau, permettant une perception visuelle.
L’activation infrarouge est obtenue via une paire de lunettes dotées d’une caméra qui capture les images de l’environnement. Ces images sont ensuite converties en signaux infrarouges par un petit ordinateur de poche et projetées sur la rétine par un vidéoprojecteur miniature intégré aux lunettes.
hotographie de l’implant PRIMA implanté dans la rétine humaine (à gauche) et agrandi pour en montrer les détails (à droite). L’implant PRIMA (point lumineux au centre) mesure 2mm × 2mm et 30 µm d’épaisseur
En quoi ce dispositif se distingue-t-il des implants rétiniens antérieurs comme l’Argus II ?
S. P. : La partie implantée est sans fil : il s’agit simplement d’une micro-plaque de silicium glissée sous la rétine. La chirurgie est donc plus rapide, et le contact avec la rétine est bien plus stable et précis en termes d’activation neuronale.
Quelle a été la plus grande difficulté technique ?
S. P. : Le principal défi était de s’affranchir des câbles électriques tout en apportant suffisamment d’énergie pour stimuler la rétine résiduelle. La solution est venue de l’utilisation de la lumière infrarouge, qui peut être utilisée à des intensités plus élevées dans l’œil sans danger.
La DMLA atrophique, un enjeu mondial
La dégénérescence maculaire liée à l’âge est la première cause de cécité dans le monde après 60 ans. Elle touche la macula, zone centrale de la rétine responsable de la vision fine et détaillée. La forme atrophique provoque la disparition progressive des photorécepteurs, entraînant une perte irréversible de la vision centrale.
Les résultats publiés montrent un taux de réussite supérieur à 80 %. Qu’est-ce que cela représente concrètement pour les patients ?
S. P. : Ce pourcentage de réussite montre que les patients peuvent espérer un effet positif reproductible, quel que soit le centre clinique d’implantation. Il y a une grande fiabilité dans la restauration visuelle obtenue.
Avez-vous des témoignages marquants de patients ayant retrouvé une capacité de lecture ?
S. P. : Certains patients ont réussi à relire des textes. Chacun peut imaginer le plaisir éprouvé par une personne aveugle lorsqu’elle retrouve de telles performances visuelles.
Les effets secondaires observés étaient-ils attendus ? Comment les minimiser à l’avenir ?
S. P. : Cet essai clinique de phase 3 permet de mieux cerner la fréquence et la nature des effets secondaires, afin de mieux les prévenir lors de la commercialisation du produit.
Quelles sont les prochaines étapes cliniques ?
S. P. : La société Science Corporation doit annoncer ses objectifs, mais la commercialisation est sans doute la prochaine étape.
Les améliorations techniques à venir feront l’objet de nouveaux essais cliniques.
Peut-on envisager une application à d’autres pathologies visuelles ?
S. P. : Les résultats obtenus avec d’autres prothèses rétiniennes pour les patients atteints de rétinopathies pigmentaires justifient pleinement d’étendre l’application à ces cas, d’autant qu’ils ne disposent d’aucune perception visuelle périphérique.
Les patients atteints de la maladie de Stargardt, qui conservent une vision périphérique résiduelle comme ceux souffrant de DMLA, pourraient également bénéficier de Prima.
En quoi cette innovation illustre-t-elle la philosophie interdisciplinaire de l’Institut de la Vision ?
S. P. : Ce succès est une belle illustration de la recherche translationnelle portée à l’Institut de la Vision : un projet scientifique initié au laboratoire qui aboutit à la création d’une start-up et à un traitement innovant à fort impact pour les patients.
Quel message adressez-vous aujourd’hui aux patients atteints de DMLA atrophique ?
S. P. : Prima offre une perspective exceptionnelle de retrouver une vision utile.
Mais notre travail continue : nous poursuivons nos recherches pour ralentir ou stopper la progression de la DMLA atrophique vers la cécité.
Repères de l’étude clinique
• 38 patients atteints de DMLA atrophique implantés dans 17 centres européens, dont plusieurs en France.
• Âge moyen : 78,9 ans.
• 81 % ont amélioré leur acuité visuelle d’au moins 0,2 logMAR (soit 10 lettres supplémentaires lues).
• 84 % ont pu lire chez eux lettres, chiffres et mots un an après l’implantation.
• Les effets indésirables observés (hypertension oculaire, décollement de rétine, hémorragies sous-rétiniennes) ont été résolus dans 95 % des cas.
• Un suivi prolongé sur 36 mois est en cours pour confirmer la durabilité du bénéfice.