Histoire de la mer
  • Année de la Mer

Plonger dans 4 000 ans d’histoire maritime en BD

Entretien croisé avec Olivier Chaline et François Lefèvre, directeurs scientifiques de l’ouvrage

Historiens et passionnés de longue date par les choses de la mer, François Lefèvre, spécialiste du monde grec, et Olivier Chaline, historien maritime, ont condensé quatre millénaires de navigation dans une bande dessinée de 300 planches. Avec eux, à la manœuvre, le scénariste Matz et le dessinateur Jörg Mailliet, signent cette fresque illustrée, coéditée avec Sorbonne Université. De la pharaonne Hatchepsout à la mondialisation marchande en passant par les Grandes Découvertes, Histoire de la mer illustre les grandes étapes de l’exploration, de la conquête puis de l’exploitation des mers par l’humanité depuis l’Antiquité à nos jours.

Comment est née l’idée de raconter 4 000 ans d’histoire de la mer sous la forme d’une bande dessinée ?

F. L. : L’idée vient de Véronique Atger, alors responsable de la Direction Sciences, Culture et Société de Sorbonne Université, qui nous a proposé de participer à ce projet. J’ai accepté sans hésiter.

O. C. : Pour moi, c’était une première. Le défi était de taille. Beaucoup de BD dites maritimes sont consternantes d’un point de vue historique et technique. Ici, on voulait s’appuyer sur des sources sérieuses et faire les choses correctement. C’est ce qui m’a convaincu.

Quel a été votre rôle dans la conception de l’ouvrage ?

F. L. : Nous avons été impliqués du début à la fin. Ce fut une vraie collaboration exigeante et toujours féconde. Nous avons d’abord été sollicités pour évaluer la faisabilité scientifique, avant de participer au choix du scénariste et du dessinateur. Nous avons ensuite constitué des dossiers sur nos périodes respectives : les périodes médiévale, moderne et contemporaine pour Olivier Chaline, et l’Antiquité pour moi – une époque où les sources iconographiques sur l’histoire de la mer sont rares. Ce matériau de base s’est vite enrichi d’échanges constants avec le scénariste Matz et l’illustrateur Jörg Mailliet. Il fallait répondre à leurs questions, parfois inattendues, parfois insolubles, comme la couleur de la tunique de Périclès Thémistocle !

O. C. : Certains récits viennent de nous, d’autres du scénariste qui avait une appétence certaine pour les histoires extraordinaires, les aventures spectaculaires et les voyages qui tournent mal, ce qui donnait à la mer un côté romanesque. Il a fallu articuler tout cela avec notre regard d’historiens. Notre rôle était de garantir la cohérence scientifique de l’ouvrage, de proposer des récits tirés de sources vérifiées, et d’ajuster les textes et les dessins quand il le fallait afin d’éviter les anachronismes et assurer la vraisemblance.

À qui s’adresse ce livre ?

O. C. : C’est un livre pour les curieux, les amatrices et amateurs d’histoire, de mer, de récits. L’ouvrage vise un large public. Toute personne ayant un intérêt pour la mer y trouvera son compte. Même nos étudiantes et étudiants, qui ne sont pas toujours des lectrices et lecteurs assidus, peuvent y trouver une porte d’entrée vers l’histoire grâce au format visuel.

À quels défis avez-vous été confrontés ?

F. L. : Le principal défi a été d’expliquer des choses complexes clairement, de dire beaucoup en peu de mots, parfois même sans texte. Heureusement, la mer, c’est aussi la liberté, et nous avons eu beaucoup de liberté pour réaliser cet ouvrage. Trois ans de travail commun, comme un équipage soudé où chacun a tenu son poste. Ce fut un vrai travail d’équipe, fluide, intense, très respectueux des compétences de chacun.

O. C. : L’autre défi tient à la structure du livre qui repose sur une succession d’histoires mises en images. Mais en 313 planches, il était impossible d’être exhaustif. Nous avons dû faire des choix.

Comment avez-vous opéré la sélection des épisodes narrés ?

F. L. : L’idée était de raconter l’histoire à travers des histoires, pédagogiques, variées et significatives : pas seulement des batailles ou des naufrages. Nous avons aussi veillé à limiter la place des pirates, souvent exagérée, mais également à intégrer davantage de figures féminines, ce qui n'est pas toujours chose facile en milieu maritime. Avec l’Antiquité, j’avais l’avantage de commencer l’ouvrage par une femme, la pharaonne Hatchepsout. Nous avons aussi pu mettre en valeur des figures comme Isabelle la Catholique, qui a rendu possibles les voyages de Colomb et Magellan.

O. C. : Il s’agit d’histoires successives qui suivent l'ordre chronologique. Certains récits sont purement narratifs, comme le voyage d’Hatchepsout ou la saga d’Éric Lerouge. D’autres sont plus thématiques : par exemple, l’histoire de la pêche au hareng et à la morue qui permet de traverser près de dix siècles du destin de l’Europe, ou celle du parcours de quelques grammes d’argent des mines de Potosí, dans les Andes, transformés en pièces circulant de l’Amérique vers l’Asie via l’Europe, de l’installation des Espagnols en Amérique du Sud jusqu’aux années 1940 qui virent la fin des thalers de Marie-Thérèse utilisés dans la corne de l’Afrique. Certains sujets importants de l’histoire maritime n’y figurent pas. Mais nous avons préparé beaucoup de dossiers avec l’idée qu’ils pourraient servir pour d’éventuelles rééditions augmentées de la BD.

Quelle place avez-vous donnée aux problématiques environnementales contemporaines et à la recherche océanographique dans votre ouvrage ?

O. C. : Avec l’Institut de l’Océan de l'Alliance Sorbonne Université et nos partenaires, il était naturel d’inscrire le livre dans les préoccupations actuelles et les enjeux contemporains liés aux marées noires, au climat, à la pollution ou encore à l’exploration des abysses… sans pour autant tomber dans le mélodrame. C’est pourquoi nous avons intégré les stations marines de Sorbonne Université et évoqué la mission Bougainville qui permet à plusieurs de nos étudiantes et étudiants d’embarquer comme aspirants volontaires de la Marine nationale pour réaliser des mesures dans des zones qu’ils n’auraient jamais pu atteindre autrement.

Un livre, c’est toujours une bouteille à la mer : on ne sait pas où le courant la portera, mais si quelqu’un la trouve, on espère que cela créera de l'intérêt, peut-être même des vocations de marin, d'océanographe, d'historien de la mer, qui sait.

Olivier Chaline

Membre du comité de direction de l’Institut de l’Océan, Olivier Chaline cultive depuis l’enfance une passion pour la mer et un penchant pour le modélisme naval. Historien, il consacre ses premières recherches à l’armement maritime au Havre au XVIIIe siècle et se spécialise dans la période moderne, de Christophe Colomb à Napoléon, l’âge d’or de la marine à voile. Professeur à Sorbonne Université depuis 2001, il y dirige aujourd’hui la Fédération d’histoire et d’archéologie maritimes, ainsi que le séminaire d’histoire maritime. Il collabore régulièrement avec la Marine nationale, notamment l’École navale. Cette collaboration a donné naissance à des ouvrages collectifs, dont deux volumes sur la campagne de mer de l’amiral de Grasse qui assura en 1781 l'indépendance américaines.

François Lefèvre

Agrégé de lettres classiques, François Lefèvre a toujours conjugué amour des textes et passion pour l’histoire. Membre de l’École française d’Athènes pendant quatre ans, il a soutenu une thèse sur l’Antiquité grecque, plus particulièrement en épigraphie. Enseignant-chercheur à Sorbonne Université depuis 1994, il a développé un goût prononcé pour les affaires maritimes, un domaine incontournable, selon lui, quand on aborde l’histoire du monde grec antique. Il a par ailleurs accompli son service militaire dans la marine nationale, avant d’être réserviste jusqu’à devenir lieutenant de vaisseau.

François Lefèvre