Philippe Hoffmann : "Le doctorat exige une passion intransigeante pour la vérité et une forme de rébellion face à l’immédiateté"
Philippe Hoffmann, helléniste, philologue, directeur d'études émérite à l'École pratique des hautes études (EPHE) et membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, était le parrain de la promotion 2026 de la cérémonie des docteures et docteurs de Sorbonne Université.
Ancien élève de l'ENS et docteur de la faculté des Lettres de Sorbonne Université, il revient sur ses propres années de formation, sa vision de la recherche, et livre un message inspirant à la nouvelle génération.
Rencontre
Quel souvenir gardez-vous de votre propre soutenance de thèse ?
Philippe Hoffmann : J’ai d’abord fait des études de lettres classiques à l’École normale supérieure, où je suis entré en 1972. À l’époque, l’ENS ne délivrait pas les grades universitaires, nous devions étudier à l’université. Étant principalement helléniste, je me suis dirigé tout naturellement vers ce qui était alors l’université Paris 4, l’actuelle faculté des Lettres de Sorbonne Université. C’est là que j’ai préparé une double licence en lettres classiques et en philosophie, puis un mémoire de maîtrise en philosophie et enfin l’agrégation de lettres classiques.
C’est également à Paris 4 que j’ai préparé et soutenu ma thèse de IIIe cycle en 1981. Mon travail portait sur les manuscrits d'un philosophe néoplatonicien du VIe siècle, Simplicius. La soutenance s’est déroulée au début de l’été. C’était un moment assez « sportif » ! Mon jury était très restreint, puisqu'il ne comptait que trois membres, mais quels membres ! Il y avait mon directeur de thèse et deux autres éminents spécialistes, l'un en grec et l'autre en histoire du néoplatonisme. Ces grands savants ne m'ont pas épargné, mais ce fut une discussion scientifique d'une immense richesse. Plus qu'un examen, ce moment a été un véritable rite de passage, une entrée dans le dialogue avec mes pairs.
Selon vous, quelles sont les qualités fondamentales pour faire un bon chercheur ou une bonne chercheuse aujourd’hui ?
P. H. : J'en retiens principalement trois. La première réside dans le choix et la construction du sujet. Une thèse réussie est le fruit d'une négociation, d'une interaction dynamique entre le doctorant et son directeur. Un sujet imposé de manière unilatérale suffit rarement à mobiliser l'enthousiasme nécessaire sur le long terme.
La deuxième qualité, essentielle, est la ténacité. Après l’élan et l’euphorie des débuts, viennent inévitablement des phases plus arides : le travail de documentation, le dépouillement bibliographique, les heures en bibliothèque ou en laboratoire. Il faut alors être capable de conserver la fraîcheur enthousiaste des premiers jours.
Enfin, la troisième condition est extrinsèque : il s'agit des conditions matérielles et financières. Pour chercher bien, il faut une liberté d’esprit. Je suis admiratif des étudiants qui mènent de front un emploi et leur doctorat, mais la « quiétude studieuse » indispensable à la recherche exige une tranquillité matérielle. Si les thèses en sciences dures sont aujourd'hui systématiquement financées, la situation reste plus difficile et précaire en lettres et sciences humaines. On ne peut qu'espérer une plus grande générosité dans l'attribution des contrats doctoraux.
Vous parlez également d'une « exigence morale » liée à la recherche.
P. H. : Absolument. Au-delà des compétences techniques, le doctorat exige deux vertus cardinales : la passion de la vérité et la probité intellectuelle. Dans un monde où la notion même de vérité est si souvent malmenée, ces valeurs doivent rassembler tous les docteurs, qu’ils viennent des lettres, des humanités, de la médecine ou des sciences. Cela signifie un respect absolu du résultat des expériences ou du sens et de l’historicité des textes que l’on commente.
Aujourd'hui, l'excellence scientifique n'est pas seulement une exigence éthique. D’un point de vue concret et stratégique, c'est une condition de survie et de réussite professionnelle, tant les postes sont rares.
Votre parcours incarne une forte pluridisciplinarité, entre philologie, histoire et philosophie. Est-ce un atout indispensable pour l’avenir ?
P. H. : L’historien et épigraphiste Louis Robert disait en substance que la pluridisciplinarité ne se décrète pas de manière artificielle. Elle naît de l’objet de recherche lui-même. Face à une difficulté ou à un problème précis, le chercheur est naturellement conduit à mobiliser diverses disciplines. Il y a une part de « bricolage intellectuel » permanent : vous commencez par de la philologie, puis vous réalisez que vous avez besoin de la linguistique, de l'histoire des religions ou de l'histoire de la pensée. C'est la dynamique interne de la recherche qui déclenche le dialogue entre les disciplines. Et il me semble que c’est vrai pour bon nombre de domaines de recherche.
Dans une société marquée par l'immédiateté et l'essor des intelligences artificielles, comment défendez-vous le « temps long » de la recherche ?
P. H. : Cela demande de la part des chercheurs une décision de faire sécession par rapport à l’esprit du temps. C’est extrêmement difficile à une époque où nous sommes tous aimantés par nos smartphones et captivés par des outils comme ChatGPT. Lire intelligemment un article de fond de vingt pages peut prendre une matinée entière. Ce rapport au temps est un peu atypique et à contre-courant aujourd’hui.
La recherche ne se résume pas à accumuler des données ou à aligner des expériences ; elle exige un temps incompressible de maturation des idées. Pour ma part, je recommande vivement la pratique de la marche méditative. Sortir, marcher dans un parc ou en forêt, et laisser l'esprit travailler en roue libre. C'est souvent à ce moment-là, sans qu'on les attende, que jaillissent les meilleures idées.
Quel regard portez-vous sur la place et le rôle des docteurs dans la société de demain ?
P. H. : Le doctorat développe une formidable capacité de recul, un sens critique aiguisé et une grande adaptabilité à des objets d'étude totalement neufs. C'est un atout majeur pour la cité. Cependant, l’université et le CNRS ne peuvent pas absorber l’ensemble des diplômés. La grande question qui se pose – et la France accuse un certain retard sur ce point par rapport à des pays comme l'Allemagne, l'Italie ou les États-Unis – est celle de la valorisation professionnelle et du prestige social du titre de docteur en dehors du monde académique. Un docteur qui s’engage dans l'entreprise ou la haute administration ne doit pas avoir l'impression de déchoir. Il faut impérativement travailler à la reconnaissance de ce diplôme pour que ces jeunes esprits puissent appliquer leurs brillantes qualités à d'autres objets.
Que représente pour vous le fait d’être le parrain de cette promotion 2026 de Sorbonne Université ?
P. H. : Ce fut une immense surprise et une très grande joie. J’y vois la manifestation d’un lien fidèle et très ancien avec cette institution où j’ai fait mes études et où je compte tant d'amis et de collègues. C’est une fierté d'être ainsi rattaché symboliquement à l'histoire présente de l'université.
Quel message souhaitez-vous adresser à cette nouvelle génération de docteurs ?
P. H. : Le défi est de s'adresser à un public constitué à la fois de scientifiques, de littéraires et de médecins. Je rappellerais bien sûr l’exigence de la pensée critique et cette passion intransigeante pour la vérité qui nous est commune. Mais je veux surtout insister sur une notion essentielle, presque subversive aujourd'hui : le plaisir de la vie intellectuelle. La tradition philosophique grecque nous enseigne qu’il existe une véritable jouissance dans la contemplation des vérités et dans la vie de l’esprit. C'est un ingrédient fondamental de ce qu'Aristote appelait « la vie bonne ».
Enfin, j'invite les futurs docteurs à ne pas s'enfermer dans leur tour d'ivoire. Platon, dans l'allégorie de la Caverne, montre bien que ceux qui ont eu la chance d'accéder à la lumière de la vérité ont le devoir politique de « redescendre » pour s'occuper des affaires communes.
C'est notre responsabilité de transmettre, de trouver les bons vecteurs de communication pour rendre nos travaux accessibles, compréhensibles et utiles à la société, sans jamais transiger sur la rigueur scientifique.