Montée des eaux : « Il faut sortir du déni de réalité »
À l’occasion de la réunion de haut niveau de l’ONU consacrée à l’élévation du niveau de la mer, Denis Mercier, professeur de géographie à la faculté des Lettres et géomorphologue, explique les causes de l’accélération du phénomène, ses conséquences sur les littoraux et les réponses qui peuvent encore être apportées.
Entretien avec Denis Mercier
Quelles sont les principales causes de l’accélération de l’élévation du niveau de la mer ?
Denis Mercier : La cause principale, c’est le réchauffement climatique, qui a deux principales conséquences. La première est la dilatation thermique de l’eau : lorsque sa température augmente, l’eau se dilate et contribue à faire monter le niveau de l’océan. La seconde est la fonte des glaciers. L’eau stockée sous forme de glace depuis des milliers, voire une centaine de milliers d'années pour le Groenland et un million d'années pour l'Antarctique, rejoint l’océan mondial. On augmente la quantité d’eau dans la bassine océanique et ce qui contribue inévitablement à l’élévation du niveau marin.
Est-ce une accélération sans précédent ?
D. M. : C’est sans précédent à l’échelle de l’histoire récente de l’humanité, mais ce n’est pas sans précédent dans l’histoire de l’humanité au sens général.
Il y a environ 20 000 ans, on était dans une ère glaciaire, avec de grands glaciers sur les continents qui ont entraîné une baisse du niveau marin à l'échelle mondiale (-120 mètres). Et quand on est rentré dans l'interglaciaire dans lequel on vit depuis 10.500 ans, les glaces qui étaient sur les continents ont entraîné une élévation du niveau marin. Cette élévation allait à des vitesses bien plus importantes que celles que l’on mesure aujourd’hui. Il y a eu des périodes où il y avait jusqu’à 25 mm par an. Aujourd’hui, on est dans des ordres de 4 à 5 mm par an.
Peut-on encore agir pour limiter l’élévation du niveau de la mer ?
D. M. :Dans un premier temps, il y a urgence à réduire nos émissions de gaz à effet de serre et arrêter de contribuer à l’augmentation de la température. Mais il y a aussi urgence à s’adapter, parce que même si nous parvenons à réduire au maximum la hausse des températures, l’élévation du niveau marin ne s’arrêtera pas pour autant. Les accords de Paris fixaient l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5 °C, mais nous dépassons déjà ce seuil. Et à +1,5 °C, les glaciers continentaux vont continuer à fondre. L’élévation du niveau marin est donc inéluctable et ne va pas s’arrêter dans les décennies à venir.
Tous les littoraux seront-ils touchés de la même manière ?
D. M. : Non, notamment en raison de ce qu’on appelle l’élévation du niveau marin relatif, c’est-à-dire l’élévation de la mer par rapport au niveau du sol. D’ici 2100, on aura une élévation du niveau de la mer de 50 centimètres, probablement d’un mètre, et, dans le scénario le plus catastrophique, peut-être de deux mètres. Mais le sol, lui aussi, bouge : il peut être stable, s’enfoncer ou se soulever.
S’il est stable, comme sur la quasi-totalité des littoraux français, on aura cette élévation du niveau marin. Mais dans les territoires qui s’enfoncent, notamment les deltas, l’effet est amplifié. Les sédiments apportés par les fleuves se compactent naturellement et, lorsqu’ils ne sont plus suffisamment alimentés en sédiments, le delta continue de s’enfoncer. C’est le cas du delta du Rhône, où les digues et les barrages ont limité l’arrivée des sédiments. On retrouve le même phénomène dans le delta du Nil avec le barrage d’Assouan.
A l’inverse, certains littoraux se soulèvent, notamment autour de la plaque Pacifique pour des raisons de tectonique des plaques, mais aussi dans certaines régions du nord de l’hémisphère Nord, comme la Scandinavie et le Canada. Dans le golfe de Botnie, entre la Suède et la Finlande, les terres, qui avaient été enfoncées par le poids des immenses glaciers présents lors des périodes glaciaires, continuent aujourd’hui de remonter progressivement depuis leur fonte de l’ordre d’environ un mètre par siècle. La Terre se soulève donc parfois plus vite que le niveau marin, ce qui peut conduire à une baisse du niveau marin relatif.
La France est-elle préparée ?
D. M. : La France dispose d’une stratégie nationale de gestion intégrée du trait de côte, dont le décret d’approbation a été publié le 20 août 2026. Elle s’inscrit dans la continuité de stratégies antérieures, mais l’urgence d’agir est connue depuis longtemps. La loi Littoral, adoptée en 1986 et qui fête ses 40 ans cette année, constitue déjà un cadre important.
Pourtant, certains élus locaux souhaitent assouplir cette loi afin de poursuivre l’aménagement du littoral. Les pressions foncières jouent aussi un rôle : des propriétaires ont intérêt à voir leurs terrains devenir constructibles. Résultat, malgré la loi et les stratégies nationales, des infrastructures continuent d’être construites dans des zones menacées par la montée des eaux.
La tempête Xynthia, en 2010, en est une illustration tragique : 41 personnes sont mortes noyées dans leur maison, dont 29 à La Faute-sur-Mer. La plupart des victimes de cette commune vivaient dans un même lotissement récent, construit dans une zone basse qui n’aurait jamais dû être constructible. Quarante ans après la loi Littoral, les constructions se sont donc poursuivies dans des espaces exposés.
Il faudrait que l’État, en matière d’aménagement du territoire, reprenne la main pour avoir une stratégie à long terme et ne pas développer de l’urbanisation ou des infrastructures stratégiques dans les zones dont on sait pertinemment aujourd’hui qu’elles seront sous la mer dans 25 ans, 50 ans ou 100 ans.
Quels sont les territoires français les plus exposés ?
D. M. : Les risques concernent la Charente-Maritime, la Vendée, mais aussi la Camargue, tout comme les estuaires de la Seine, de la Loire et de la Gironde, qui accueillent des infrastructures vitales : ports, installations industrielles et énergétiques.
Au-delà des habitations situées dans les zones basses, c’est donc tout un ensemble d’infrastructures stratégiques qui est menacé. Les ports, comme celui du Havre, essentiels au commerce mondial, sont notamment menacés. Il faut donc anticiper les risques qui pèsent sur ces infrastructures indispensables aux échanges.
Quelles conséquences peut-on imaginer à l’horizon 2100 ?
D. M. : Pour visualiser les conséquences d’une élévation de 50 centimètres, d’un mètre ou davantage, le BRGM propose un outil permettant de faire varier le niveau marin sur une carte. On voit alors que les zones les plus exposées sont les terres basses, les estuaires et les marais maritimes, notamment autour de la baie du Mont-Saint-Michel. Des secteurs déjà situés sous le niveau de la mer ou à très basse altitude pourraient être submergés au cours des prochains siècles.
Deux mètres d’élévation du niveau marin, si ce n’est pas pour 2100, ce sera pour 2200 ou 2300. Et à cette échéance, on pourrait même atteindre cinq mètres.
Les petits États insulaires sont particulièrement exposés. Comment agir face à cette injustice ?
D. M. : C’est effectivement une injustice climatique. Les petits États insulaires ont peu contribué au réchauffement, mais risquent d’en subir les conséquences les plus graves. Il faut donc une solidarité internationale, plutôt que des réponses nationalistes à un problème mondial. Certains pays n’ont pas les moyens de faire face à la montée des eaux : il faudra les aider à s’adapter pour rester sur place ou, si nécessaire, leur permettre de trouver refuge ailleurs.
Mais les conséquences ne toucheront pas uniquement les États insulaires les plus pauvres. L’Indonésie, pays très peuplé, a déjà décidé de déplacer sa capitale Jakarta, régulièrement inondée, vers une nouvelle ville sur l’île de Bornéo.
Même des pays riches comme les États-Unis seront concernés. À l’horizon 2100 et au-delà, des villes comme Miami ou New York pourraient connaître des inondations partielles récurrentes. La montée du niveau marin affectera donc des pays très différents, des plus vulnérables aux plus riches.
Si vous aviez une seule mesure à retenir pour réduire les conséquences de la montée des eaux, laquelle serait-ce ?
D. M. : Il faut un cadre politique et juridique contraignant, adapté à la diversité des littoraux et aux réalités locales. Mais surtout, il faut sortir du déni de réalité. Depuis des décennies, on considère que la montée des eaux est un problème lointain, qui surviendra dans un siècle ou deux. Il y a une forme de cécité : on ne veut pas voir les alertes, alors que le réchauffement climatique et l’élévation du niveau marin sont déjà des réalités.
Il y a aussi une amnésie. On oublie que ces phénomènes se sont déjà produits dans l’histoire de la Terre. En tant que géographe et géomorphologue, j’étudie ces évolutions sur des milliers, voire des centaines de milliers d’années. Les niveaux marins d’un ou deux mètres, voire davantage, ne relèvent pas de la science-fiction : ils ont déjà existé et pourraient se reproduire. Il faut donc se préparer.
Cela commence à l’échelle individuelle, en transmettant les connaissances scientifiques et en éveillant les consciences. Mais il faut aussi une mobilisation collective, des politiques, des gestionnaires et une véritable solidarité internationale.
L’élévation du niveau marin devrait être un enjeu politique majeur. Ses conséquences concernent les centrales nucléaires, les ports, l’agriculture, le tourisme, mais aussi l’approvisionnement en eau potable. Il faut donc cesser d’être aveugle, amnésique et dans le déni, et prendre pleinement la mesure de cette réalité.