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Molière Ex Machina : quand une IA prête sa plume au Grand Siècle

Présenté pour la première fois au grand public au Théâtre de la Ville et lors de VivaTech en juin 2025, le projet Molière Ex Machina imagine, avec l’aide de l’intelligence artificielle, une pièce inédite que Molière aurait pu écrire s’il avait vécu plus longtemps.

Portée par Sorbonne Université, le Théâtre Molière Sorbonne et le collectif Obvious, en partenariat avec Mistral AI, cette expérience interdisciplinaire met en œuvre un processus de création original, alliant humanités, technologies et savoir-faire artisanaux.

Et si Molière n’était pas mort en 1673 ? C’est cette uchronie audacieuse, presque sacrilège, qui a donné naissance à Molière Ex Machina, fruit d’une alliance inattendue entre les humanités classiques et l’intelligence artificielle. L’histoire débute en 2023, lors d’une table ronde à Sorbonne Université, consacrée à la création artistique et à l’IA, où Pierre-Marie Chauvin, vice-président Sciences Culture et Société, rencontre les artistes d’Obvious. « Ce collectif pionnier dans l’art génératif avait déjà beaucoup de connexions avec l'écosystème IA de l’université, notamment via l’ISIR et SCAI, mais pas encore avec les humanités et les lettres », confie-t-il. Il les met alors en relation avec Georges Forestier, fondateur du Théâtre Molière Sorbonne, un théâtre historiquement informé qui s’appuie sur les sources les plus fiables pour reconstituer, avec précision, le théâtre du XVIIe siècle dans toutes ses dimensions : texte, musique, décors, costumes et mise en scène. De ce croisement naît une curiosité mutuelle et féconde entre deux univers apparemment antagonistes.

L’idée prend forme : imaginer la pièce que Molière aurait pu écrire s’il avait vécu une année de plus. Le thème de l’astrologie s’impose : présente à travers des personnes secondaires dans l’œuvre de Molière, mais aussi dans ses deux bibliothèques personnelles à travers des œuvres de théâtre et des traités, cette pratique n’a pourtant jamais été abordée de front par le dramaturge. Le titre de la pièce, L’Astrologue ou les Faux Présages, proposé par l’IA elle-même, invite à réfléchir à notre propre fascination contemporaine pour les systèmes de prédiction. « L’astrologie permet de parler de manipulation, de fausses croyances, de désinformation, qui sont des sujets particulièrement actuels », souligne Pierre-Marie Chauvin. Loin du pastiche, le projet devient un miroir critique de notre époque, en faisant dialoguer les faux présages des astrologues du Grand Siècle avec les promesses parfois opaques des technologies numériques contemporaines. Comme si, à travers une expérience de fiction spéculative, il devenait possible d’interroger notre présent à travers un passé recréé par la machine.

Une co-création interdisciplinaire avec l’IA

Dès ses débuts, Molière Ex Machina s’affirme comme un projet collectif où chercheuses et chercheurs en littérature, linguistique, musicologie, mais aussi comédiens, plasticiens, costumiers et spécialistes en intelligence artificielle conjuguent leurs expertises dans une dynamique de co-création rigoureuse avec l’IA.

Le collectif Obvious et le Théâtre Molière Sorbonne (TMS) en assurent la supervision artistique et scientifique, avec au cœur de l’équipe créative, le directeur et metteur en scène Mickaël Bouffard et la doctorante en littérature Coraline Renaux. Obvious pilote également les interactions avec l’algorithme de Mistral AI. Autour de ce noyau dur gravitent d’autres experts universitaires, principalement de Sorbonne Université, qui sont consultés pour assurer la vraisemblance et la qualité des productions réalisées. La coordination de l’ensemble est assuré par Pierre-Marie Chauvin, en appui avec la cheffe de projet opérationnelle, Mary Graffion.

Contrairement aux idées reçues sur la rapidité de l’IA générative, l’écriture de la pièce est le fruit d’un long travail itératif. « Cela fait maintenant plus d’un an que l’équipe créative et scientifique travaille autour de l’écriture du texte », rappelle Pierre-Marie Chauvin. La production textuelle repose sur une succession d’allers-retours entre prompts élaborés, lectures critiques et reformulations. L’IA est nourrie par l’intégralité du corpus de Molière, mais aussi par moments par des passages précis de certaines œuvres, ainsi que par les sources qui l’ont inspiré : théâtre italien, comédies espagnoles du XVIIe siècle, traités de philosophie sceptique et d’astronomie…

Chaque scène proposée est examinée par des relectrices et relecteurs qui affine les requêtes et ajuste les orientations de l’IA. « Il n’y a aucune intervention directe. Si un mot ne va pas, la machine est de nouveau sollicitée pour essayer de s’améliorer », précise Pierre-Marie Chauvin.

Ce protocole d’écriture garantit à la fois la cohérence stylistique et la rigueur historique du texte. Il incarne aussi une posture éthique assumée : l’intelligence artificielle n’est pas une plume autonome, mais un outil sous supervision humaine. Une fois le texte stabilisé, il est mis à l’épreuve de la scène. Les comédiens du TMS testent les répliques, leur rythme et leur musicalité, dans un dialogue constant avec les chercheuses et chercheurs. Ce va-et-vient entre production, analyse et jeu donne naissance à un véritable laboratoire théâtral où l’IA devient un partenaire d’exploration au service d’une œuvre profondément humaine.

Un projet qui fait revivre les savoir-faire artisanaux

Loin de se résumer à une manipulation d’algorithmes, le projet Molière Ex Machina revendique une dimension résolument matérielle, en rupture avec l’image souvent désincarnée associée à l’intelligence artificielle. Les décors sont réalisés selon les techniques picturales de l’époque. Les costumes, dessinés à l’aide de l’IA et inspirés des croquis d’Henri de Gissey, sont confectionnés grâce aux savoir-faire traditionnels. Maîtres d’atelier, couturières et accessoiristes contribuent à donner vie à un monde qui n’a jamais été, mais qui aurait pu être.

Ce nouvel espace-temps, façonné par la rigueur des sources et la puissance de la fiction, est une aventure humaine et sensorielle, où le toucher d’une matière et le son d’une voix comptent autant que la logique d’un prompt.

Une réussite mesurée à l’aune du rire et de la science

Pour Pierre-Marie Chauvin, deux critères permettront d’évaluer la réussite de ce projet. Le premier est la rigueur scientifique et historique : chaque scène doit pouvoir s’intégrer avec justesse dans le répertoire du XVIIe siècle, tant du point de vue de la langue que de la structure ou des références culturelles. L’objectif est d’éviter à la fois le pastiche grossier et l’anachronisme naïf.

Le second, plus subjectif, est l’effet produit sur le spectateur. « Est-ce que cela fait rire ? C’est une farce, et Molière était avant tout un humoriste », rappelle Pierre-Marie Chauvin. Une première scène test, jouée par les comédiens du TMS, a déjà suscité une vive émotion : « On s'est demandé de quel espace-temps venait cette œuvre ? », raconte Pierre-Marie Chauvin. Cette réaction, à la fois d’étrangeté et de familiarité, est peut-être le signe le plus tangible de la réussite du projet.

Par ailleurs, l’œuvre réussie n’est pas nécessairement celle qui trompe le spectateur sur son origine, mais celle qui stimule sa capacité à questionner les processus de création eux-mêmes. Car « le processus de création est aussi essentiel que la pièce elle-même », insiste Pierre-Marie Chauvin.

Les prochaines étapes

Alors que le manuscrit de la pièce devrait être finalisé d’ici septembre 2025, les premières représentations sont prévues à l’Opéra royal du Château de Versailles les 5 et 6 mai 2026. Le spectacle devrait ensuite être présenté à Chambord, à Paris et dans d’autres villes de France, voire à l’international, avec quelques lieux déjà envisagés.

Des actions de médiation accompagneront ces représentations, afin de sensibiliser les différents publics aux enjeux du projet, à la fois artistiques, scientifiques et technologiques.

Une démonstration par l’exemple

À rebours des discours alarmistes sur l’IA, Molière Ex Machina propose une expérience concrète et profondément humaine de la création assistée, sans béatitude ou croyance magique dans la technologie. « On montre en acte quelque chose de possible à faire de manière inédite avec l’IA. Pas une pièce écrite par l’IA, mais une pièce co-écrite avec elle ». Le projet entend ainsi démystifier l’IA, en montrer un usage prudent et profond, à condition d’être encadré, guidé, nourri par des savoirs humains. « Dans cette pièce qui n’aurait pas pu voir le jour sans l’IA, pas un mot de la pièce n’a été écrit directement par un humain. Mais, rien dans la pièce n'est étranger à la supervision humaine », souligne Pierre-Marie Chauvin.

L’IA ne remplace pas l’auteur : elle devient un outil au service d’une recherche-création. En ce sens, Molière Ex Machina illustre pleinement l’une des missions de l’université : interroger le monde, transmettre des savoirs, et nourrir une réflexion collective sur les enjeux contemporains.

Par Justine Mathieu