Mickael Bouffard
  • Science, culture et société

Mickaël Bouffard : « L’IA peut beaucoup de choses, mais elle ne peut rien toute seule »

Peut-on écrire une pièce à la manière de Molière grâce à l’intelligence artificielle ? Mickaël Bouffard, directeur du Théâtre Molière Sorbonne, metteur en scène et co-auteur de L’Astrologue ou les Faux Présages, revient sur la création de cette œuvre qui interroge autant les processus d’écriture que la place de l’auteur.

Comment est née l’idée d’intégrer l’intelligence artificielle dans l’écriture d’une pièce inspirée de Molière ?

À l’origine, il y avait simplement l’envie de travailler avec le collectif d’artistes Obvious. Nous cherchions à imaginer un projet commun, sans idée préconçue de ce que pourrait être le résultat final. C’est Pierre-Marie Chauvin [vice-président Arts, sciences, culture et société à Sorbonne Université] qui a eu l’idée d’allier l’intelligence artificielle avec un objet patrimonial très fort, traditionnel, voire « archéologique ». Le Théâtre Molière Sorbonne exhume en effet des pratiques théâtrales disparues. 

Nous ne savions pas au départ si cela donnerait quelque chose de réellement pertinent sur le plan artistique. Nous avons donc commencé par des échanges : Obvious est venu voir nos spectacles, nous avons découvert leurs œuvres, et peu à peu, le projet a vu le jour.

Très vite, nous avons compris qu’il n’était pas simplement question de produire un pastiche de Molière. La technologie actuelle ne permet pas encore d’atteindre un niveau de cohérence et de subtilité suffisant pour écrire directement une pièce crédible « à la manière de ». Nous avons donc opté pour une autre approche : celle de l’uchronie. Il s’agissait d’imaginer ce que Molière aurait pu écrire s’il avait vécu plus longtemps, et surtout de reconstituer, de simuler par ordinateur, son processus de création.

Comment s’est organisée la collaboration entre vos équipes et les spécialistes de l’IA ?

Au départ, nous étions réunis physiquement, dans une même salle, à discuter autour d’un ordinateur. Cela permettait d’ajuster en direct les propositions, de tester des hypothèses, de comprendre les réactions de l’IA. Puis, à mesure que le projet avançait, nous avons travaillé à distance en nous partageant des documents. Nous avons fonctionné avec des versions successives du texte, enrichies et corrigées en continu.

Avec Coraline Renaux, doctorante de Sorbonne Université et comédienne de la troupe qui est aussi co-autrice de la pièce, nous apportions le contenu : les références, les corrections, les indications dramaturgiques, les contraintes stylistiques. L’équipe d’Obvious, elle, traduisait ces éléments en prompts efficaces et effectuait le premier tri de ce qui sortait de la machine. L’objectif était de trouver la bonne formule pour que l’IA comprenne ce que l’on attendait d’elle. 

Quelles ont été les principales difficultés rencontrées dans ce travail avec l’IA ?

L’une des difficultés tenait aux biais intégrés dans les modèles d’IA. Par exemple, nous avons été confrontés à des filtres moraux qui orientaient les propositions narratives. Chez Molière, généralement, les imposteurs sont démasqués, les manipulateurs sont sanctionnés. Sauf que l'IA voulait que tout le monde se réconcilie ! Nous avons donc dû intervenir pour la corriger, ce qui n’a pas toujours été simple.

Une autre difficulté concernait notre propre méthode de travail. Au début, nous avions tendance à vouloir « forcer » l’IA à produire certaines idées. Or, cela ne fonctionne pas. Nous avons appris qu’il fallait plutôt l’accompagner, la guider, corriger ses propositions, mais sans chercher à lui imposer un résultat précis. Et souvent, elle réussissait à nous proposer quelque chose de tout à fait moliéresque !

À l’inverse, l’IA a-t-elle pu apporter des solutions inattendues ?

Oui, et c’est sans doute l’un des aspects les plus stimulants du projet. Dans certains cas, la machine a proposé des solutions dramaturgiques auxquelles nous n’aurions pas pensé. Par exemple, nous avons été confrontés à une incohérence entre deux scènes et avions envisagé plusieurs pistes, mais qui ne nous satisfaisaient pas entièrement. L’une d’elles met en scène un vieux perruquier venant faire sa demande en mariage à une jeune fille qui, de son côté, n’éprouve aucun intérêt pour lui puisqu’elle en aime un autre. Or, dans ce type de scène, la demande passe presque toujours par un compliment, qui est un rituel français, très codifié au XVIIᵉ siècle. La première proposition était trop courte, trop plate et tenait sur une métaphore surannée comparant la beauté des dames à l’éclat du soleil.

Nous avons donc demandé à l’IA d’imaginer un compliment qui reprendrait les codes donnés dans les manuels de conversation – oui, cela existait ! – tout en les détournant, dans une intention parodique et volontairement ridicule. La proposition qu’elle a formulée était saisissante : la tournure d’esprit, la logique interne, tout relevait d’une sensibilité profondément XVIIᵉ siècle. C’était bluffant ! 
 

Qu’en est-il du travail sur le langage et le style ?

C’est un point sur lequel nous avons été parfois surpris. Grâce au corpus que nous lui avons fourni, qui réunissait l’ensemble des œuvres de Molière, mais aussi une cinquantaine d’autres documents comme des textes parodiques ou des traités de conversation, l’IA a pu produire des formulations très proches des usages de l’époque.

Nous lui avons aussi demandé de pondérer en fonction de ce que Molière avait écrit de plus récent, et de donner un petit peu moins d'importance à ce qu'il a écrit au début de sa carrière, afin de reproduire la maturation de son style. Cela a permis d’obtenir des résultats plus cohérents et moins archaïsants que les premiers essais qui ressemblaient à des comédies de la fin des années 1650.
Dans certains cas, l’IA a proposé des tournures ou des effets comiques auxquels nous n’aurions jamais pensé, mais qui correspondaient parfaitement aux codes du XVIIᵉ. C’est particulièrement vrai dans les scènes de dialogue ou de séduction, où elle a su mobiliser des registres très codifiés.
 

Comment les comédiennes et les comédiens ont-ils participé à l’élaboration du texte ?

Au Théâtre Molière Sorbonne, plusieurs de nos étudiantes et étudiants sont fascinés par les nouvelles technologies, l’un de nos comédiens fait en ce moment une thèse en humanité numérique sur ces questions. 

Lors des premières lectures, ils ont d’emblée repéré des éléments qui ne fonctionnaient pas à l’oral. Ce qui pouvait sembler correct à la lecture révélait des défauts en situation comme un manque de fluidité, des allitérations indésirables, des rimes internes ou des déséquilibres dans le rythme. 

Ils ont également mis en lumière des lacunes subtiles du texte qui pouvaient mener à des contresens. Certaines répliques pouvaient être interprétées de manière tout à fait différente de ce que nous avions imaginé. Cela nous a conduits à retravailler en profondeur certains passages pour plus de clarté.

Ce projet a-t-il transformé votre regard sur l’écriture dramatique et la notion d’auteur ?

Non, au contraire. Il m’a surtout permis de mieux comprendre les problèmes que rencontraient les auteurs dramaturges du Grand Siècle eux-mêmes. Parce que souvent Molière est critiqué pour des questions d'enchaînement des scènes, de vraisemblance… Nous nous sommes retrouvés confrontés aux mêmes difficultés entre la cohérence des intrigues, la gestion des rebondissements et la caractérisation des personnages.

Et pour la notion d’auteur en tant que tel, je dois admettre que l’expérience a été très instructive. Au départ, je pensais naïvement que l’IA pourrait être l’auteure du texte. En réalité, elle peut beaucoup de choses, mais elle ne peut rien toute seule. Elle a besoin d’être orientée, corrigée, nourrie. Et surtout, elle nous oblige à mobiliser notre créativité pour résoudre les problèmes qu’elle pose. En ce sens, elle ne remplace pas l’auteur, mais elle redéfinit son rôle. 

Vous établissez un parallèle entre l’astrologie au XVIIᵉ siècle et l’IA aujourd’hui. Pouvez-vous préciser ?

Ce parallèle nous est apparu assez naturellement. L’astrologie, à l’époque de Molière, reposait sur un mélange de savoir scientifique avéré et de croyances. Elle pouvait être utilisée pour influencer les comportements, voire manipuler.

Aujourd’hui, l’IA a ce même rôle de pseudo-science : elle repose sur des connaissances scientifiques, tout en pouvant être mobilisée à des fins de manipulation. Elle donne parfois une impression de magie, alors que ses mécanismes sont en réalité explicables de manière rationnelle.

Cette ambiguïté crée une asymétrie de savoir entre les « prestidigitateurs » qui maîtrisent ces outils et ceux qui les utilisent sans en saisir le fonctionnement. Les initiés peuvent ainsi détourner l’IA pour produire des contenus trompeurs, à l’image des astrologues d’autrefois et de certains d’aujourd’hui.

Cette situation favorise des usages problématiques comme la désinformation ou la fabrication de faux contenus. Molière dénonçait déjà en son temps, sous d’autres formes bien sûr, les dérives qui se nourrissent de la crédulité humaine, notion chère à la philosophie sceptique du cercle d’amis du dramaturge.  

Et pour compléter le parallèle entre IA et astrologie, je dirais que, comme les tchats conversationnels, l’astrologue flatte son interlocuteur et évite de le contrarier en dépit de la vérité.

Qu’attendiez-vous de la réception réaction du public et quelle fut finalement la réception de la pièce ?

J'espérais déjà qu'il trouve le spectacle drôle ! Mais au-delà, qu’il s’interroge. Qu’il puisse comparer, reconnaître des éléments familiers des œuvres de Molière, percevoir aussi les différences. Qu’il se demande à quel point cela ressemble à du Molière, et pourquoi cela ne l’est pas complètement ? 

Je voulais aussi que le public puisse voir jusqu'où la machine est capable d'imiter, ce qu’elle n'est pas capable de faire sans nous, et ce que nous pouvons faire de plus avec elle. L’idée était d’inviter à une forme de réflexion sur la création.

Au final, le public a ri autant que lorsque je mets en scène un vrai Molière : les rires ont fusé du début à la fin ! C’était un vrai soulagement. 
Un grand programmateur de théâtre à Paris nous avait dit au début de l’aventure : « Votre projet est formidable, mais vous ne pouvez pas vous permettre de faire une pièce nulle. » C’était ma plus grande crainte, faire un mauvais spectacle. Ensuite, il y avait la vraisemblance du texte : est-ce que cela ressemble à du Molière ou du moins aux post-moliéristes qui ont suivi sa trace à la fin du XVIIᵉ siècle ? Là aussi, les spécialistes qui nous ont accompagnés ont été impressionnés par la capacité imitative de l’IA, notamment en matière de style et de langage. 

Enfin, l’IA est un sujet qui est devenu tellement polémique entre les prémices du projet il y a trois ans et aujourd’hui que j’avais peur des réactions de la presse. Contre toute attente, les retombées sont globalement très positives, des États-Unis au Japon et dans de très grands médias. C’est peut-être parce que nous avons énormément communiqué en amont sur nos objectifs et notre démarche qui a pu convaincre de notre rigueur, de notre éthique et de nos intentions.