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Les graffitis de Pompéi : la mémoire gravée des vies ordinaires

Dans le couloir des théâtres de Pompéi, des centaines de graffitis témoignent de la vie ordinaire d’une cité romaine il y a deux mille ans. 

Interview croisée

Avec le projet international Bruits de couloir porté par Sorbonne Université et l’Université du Québec à Montréal, Éloïse Letellier-Taillefer, maîtresse de conférences en histoire de l’art et archéologie du monde romain, et Louis Autin, maître de conférences en langue et littérature latines et membre de l’Institut universitaire de France, croisent histoire sociale, épigraphie et technologies numériques innovantes, pour redonner voix aux usagers anonymes de la ville antique.

Comment est né le projet “Bruits de couloir” ?

Éloïse Letellier-Taillefer  : Le projet s’inscrit dans un travail au long cours sur les théâtres de Pompéi engagé pendant ma thèse. Dans ce cadre, le couloir des théâtres, qui relie la rue au grand théâtre et au petit théâtre couvert, a retenu mon attention car ses murs conservent des centaines de graffiti connus depuis longtemps, mais jamais étudiés comme un ensemble.En échangeant à l’École française de Rome avec Marie-Adeline Le Guennec de l’Université du Québec à Montréal, en 2016, nous avons voulu interroger ce lieu en tant qu’espace d’usages, au-delà de sa seule fonction théâtrale. 

Le projet s’est structuré à Sorbonne Université, au sein de l’équipe Rome et ses renaissances, où j’ai rencontré Louis Autin, dont les recherches sur les classes populaires et la rumeur faisaient écho à notre approche des écritures du quotidien. Nous avons commencé à collaborer en 2021. La campagne de terrain s’est tenue en 2022, suivie de la numérisation en 2025.

 

Travail de relevé et d'analyse de l'équipe dans le couloir des théâtres ©Parco Archeologico di Pompei, Bruits de couloir, 2022

Travail de relevé et d'analyse de l'équipe dans le couloir des théâtres ©Parco Archeologico di Pompei, Bruits de couloir, 2022

En quoi les graffitis sont-ils une source particulière pour comprendre la société romaine ?

Louis Autin : La difficulté majeure, en histoire romaine et grecque, tient au fait que nos sources littéraires, pourtant nombreuses, restent très partielles : elles émanent presque toujours des classes supérieures. L’alphabétisation, et plus encore la production littéraire, concernaient une minorité de la société, ce qui nous donne un point de vue socialement situé. Les graffitis comptent parmi les rares sources écrites permettant de déplacer ce regard. Il existe d’autres documents issus de milieux plus modestes (inscriptions funéraires, lettres de soldats), mais ils sont minoritaires. Par leur diversité et leur spontanéité, les graffitis livrent des informations parfois fragmentaires, souvent difficiles à déchiffrer, mais essentielles sur le quotidien d’une large part de la population. Même anonymes, ils complètent et rééquilibrent la vision du monde donnée par les élites dans les textes littéraires et l’épigraphie officielle.

E. L. T. : Dans les théâtres, qui sont des lieux de déploiement du discours officiel, on étudie généralement les dédicaces, les bases de statues, ou les textes gravés dans le marbre qui mettent en avant les financeurs du monument (magistrats, notables, empereurs). Les graffitis, eux, sont des traces du quotidien, plus anonymes, plus modestes, émanant de couches sociales diverses. Ils ouvrent une fenêtre sur les usagers du lieu, pas seulement les spectateurs, mais aussi les habitants et les gens de passage.

 

Graffiti représentant plusieurs petits bateaux en régate, éclairage par la gauche en lumière rasante manuelle ©Parco Archeologico di Pompei, Bruits de couloir, 2022

Graffiti représentant plusieurs petits bateaux en régate, éclairage par la gauche en lumière rasante manuelle ©Parco Archeologico di Pompei, Bruits de couloir, 2022

Quelles formes prennent-ils ?

 E. L. T. : Il s’agit de graffitis gravés à l’aide d’outils pointus (clous, pierres ou stylets) dans la peinture à fresque des murs du couloir. La dureté de l’enduit explique à la fois la difficulté du geste et la conservation d’une partie des inscriptions. On trouve des textes en plusieurs langues et des dessins très variés : certains détaillés et figuratifs, d’autres plus schématiques. Nous avons aussi pris en compte des traces incisées qui ne relèvent ni clairement du texte ni du dessin, simples marques de passage.

De quoi parlent-ils ?

E. L. T. : L’ensemble est extrêmement varié, aussi bien pour les dessins que pour les textes. On retrouve des motifs présents ailleurs dans l’espace public comme dans les maisons du monde romain, qui reflètent des préoccupations largement partagées : bateaux, gladiateurs, portraits... Mais ce qui frappe dans le couloir des théâtres, c’est qu’on y parle très peu du théâtre lui-même. On ne trouve quasiment pas de références aux spectacles ni aux acteurs.

L. A. : Beaucoup de graffitis textuels se limitent à des noms, parfois accompagnés d’un acte de présence : une manière de dire “je suis passé ici”. Marquer son passage, s’inscrire dans un groupe, signaler un séjour ou une expérience est une pratique courante. D’autres inscriptions sont plus élaborées : on trouve des insultes, souvent vulgaires, des déclarations d’amour, et un petit nombre de graffitis à caractère politique, évoquant les affaires de la cité, l’approvisionnement ou les consuls de Rome. 

 

Plusieurs graffitis en lumière naturelle : dans la partie supérieure, l'inédit ERATO AMAT ("Érato aime...") ; à droite, sous AMAT, liste de chiffres ©Parco Archeologico di Pompei, Bruits de couloir, 2022

Plusieurs graffitis en lumière naturelle : dans la partie supérieure, l'inédit ERATO AMAT ("Érato aime...") ; à droite, sous AMAT, liste de chiffres ©Parco Archeologico di Pompei, Bruits de couloir, 2022

Faire un graffiti était-il un geste formellement interdit ?

E. L. T. : Les graffitis sont présents partout à Pompéi : dans les maisons, mais aussi dans la basilique, la palestre, les rues ou les théâtres. C’est une pratique courante. Elle pouvait être critiquée moralement, mais elle ne semble pas avoir posé de problème juridique. En tout cas, rien n’indique qu’elle ait été formellement interdite.

L. A. : Il faut se défaire de notre idée contemporaine du tag comme geste forcément interdit. Les inscriptions ont été réalisées entre la construction du couloir, vers 70 av. J.-C., et l’éruption de 79 apr. J.-C., soit environ 150 ans. Si elles avaient été perçues comme problématiques, les murs auraient pu être repeints à plusieurs reprises.

Que sait-on de l’identité de ceux qui les réalisaient, les scripteurs ?

E. L. T. : Les graffitis sont anonymes, et même lorsqu’un nom apparaît, on ignore s’il s’agit de l’auteur, d’une autre personne, d’un personnage réel ou fictif. Nous essayons de tirer du contenu et de la forme des inscriptions le maximum d’indices sur leurs auteurs.

Concernant l’âge, on a souvent tendance à attribuer les dessins aux enfants parce qu’ils nous paraissent “enfantins” selon nos critères. Mais beaucoup de ces images sont en réalité des formes d’expression efficaces : certains dessins rendent le choc d’un combat de gladiateurs, d’autres représentent des bateaux avec un grand niveau de détail. On invoque parfois la hauteur des graffitis pour identifier des enfants, mais des textes et des images apparaissent à toutes les hauteurs, et il est probable que des personnes se soient assises pour écrire.

Quant au genre, il est probable que des hommes comme des femmes aient écrit sur ces murs. Plusieurs graffitis mentionnent des femmes (« Methé aime Christus », « Érato aime son cher (…) ») sans que l’on puisse affirmer qu’elles en soient les autrices. Nous ne partons donc pas du principe que seuls des hommes adultes écrivaient et gardons la question ouverte.

Ils n’ont pas tous été écrits par des Pompéiens, n’est-ce pas ? 

L. A. : On observe différents alphabets et langues. La grande majorité des inscriptions sont en latin et quelques-unes en grec. Cela n’a rien d’étonnant car l’empire gréco-romain est largement bilingue et les mobilités nombreuses. En revanche, nous avons une dizaine d’inscriptions en safaïtique, une écriture proto-sémitique du Proche-Orient, attestée notamment en Syrie actuelle. Ces graffitis, qui se limitent à des signatures, sont exceptionnels en Méditerranée occidentale. Une hypothèse (formulée par d’autres chercheurs) suggère qu’il pourrait s’agir de soldats d’origine syrienne intégrés dans une légion romaine venue d’Orient lors de la guerre civile de 68-69 apr. J.-C. La proximité spatiale, dans le couloir, entre ces inscriptions et les signatures de soldats de la troisième légion constitue un indice supplémentaire.

Ces graffitis ressemblent-ils à ceux que l’on voit dans nos rues aujourd’hui ?

L. A. : Comme dans les graffitis contemporains, on retrouve des thèmes politiques, des déclarations personnelles ou des provocations. Mais cette comparaison ne doit pas devenir un réflexe au point d’effacer la spécificité d’une civilisation vieille de deux millénaires. 

E. L. T. : La pratique peut sembler proche. Mais notre travail consiste à replacer les images et les textes dans leur contexte historique précis : celui de la société pompéienne, avec sa propre histoire et ses équilibres sociaux. Nous essayons de nous déprendre de notre regard contemporain pour comprendre ces inscriptions à partir des autres sources disponibles.

 

Trois représentations d'un graffiti inédit représentant un affrontement de deux gladiateurs : à gauche, éclairage en lumière naturelle ; au milieu, relevé manuel ; à droite, éclairage en lumière rasante par le dôme RTI ©Parco Archeologico di Pompei, Bruits de couloir, Mercurio Imaging, 2025

Graffiti représentant un affrontement de 2 gladiateurs. De gauche à droite : éclairage en lumière naturelle ; relevé manuel ; éclairage en lumière rasante par le dôme RTI ©Parco Archeologico di Pompei, Bruits de couloir, Mercurio Imaging, 2025

Pour étudier ces graffitis, vous avez utilisé la méthode RTI. Expliquez-nous.

E. L. T. : En 2022, nous avons commencé par une approche artisanale, en utilisant les méthodes traditionnelles de l’épigraphie. Pendant un mois, nous avons réalisé un relevé graphique complet des deux parois du couloir avec une feuille plastique posée sur le mur sur laquelle nous avons calqué chaque graffiti. Les inscriptions sont souvent difficiles à lire ; nous les observions à la lampe de poche, en lumière rasante, pour faire apparaître les micro-reliefs. 

Grâce au soutien du dispositif Émergence de Sorbonne Université, le projet a ensuite pris une nouvelle dimension avec le recours à la RTI (Reflectance Transformation Imaging). Cette technique repose sur une série de photographies prises sous des éclairages multiples ; elle permet ensuite de produire un modèle numérique que l’on peut rééclairer virtuellement pour faire ressortir les reliefs, comme si l’on passait une lampe torche sur la surface.

L. A. : La RTI est utilisée depuis plusieurs années, y compris pour des graffitis, mais généralement sur des surfaces limitées. Avec l’entreprise Mercurio Imaging, nous avons développé un dispositif capable de couvrir l’intégralité du couloir (deux murs de 27 mètres de long sur 1,50 mètre de haut dont seule une partie est enduite, et une surface totale d’environ 50 m²). Le travail, qui a permis d’obtenir environ 12 000 photographies, s’est effectué pendant cinq nuits afin d’éviter toute lumière parasite.

Le traitement de ces données est toujours en cours et va nous permettre de vérifier nos relevés de 2022 et de redessiner les graffitis directement sur le fond numérique. L’enjeu est aussi méthodologique : visualiser le corpus dans l’espace, et non plus sous forme de liste, comme dans les catalogues épigraphiques, va permettre d’observer les voisinages, les superpositions, les regroupements des inscriptions. Cela va nous aider à mieux comprendre le fonctionnement du lieu : où écrit-on, par-dessus quoi, avec quelles interactions ?

Notre démarche a également une dimension patrimoniale importante : ces enduits, exposés à ciel ouvert depuis deux millénaires, se dégradent progressivement. La numérisation constitue une manière de les conserver.

 

Louis Autin et Éloïse Letellier-Taillefer travaillant avec le dôme d'acquisition RTI dans le couloir des théâtres ©Parco Archeologico di Pompei, Bruits de couloir, Mercurio Imaging, 2025

Louis Autin et Éloïse Letellier-Taillefer travaillant avec le dôme d'acquisition RTI dans le couloir des théâtres ©Parco Archeologico di Pompei, Bruits de couloir, Mercurio Imaging, 2025

Quelles sont les prochaines étapes du projet ?

E. L. T. : Nous travaillons à la finalisation d’une plateforme où l’on trouvera un outil de dessin collaboratif et tous les relevés intégrés à la base de données constituée depuis 2022. L’objectif est de pouvoir relier chaque inscription à sa documentation scientifique et de poursuivre les vérifications et les analyses directement sur le modèle numérique.

Plusieurs articles sont également en cours, ainsi qu’un ouvrage de synthèse à l’issue du projet. Une étape importante consistera à valoriser les résultats auprès du grand public, en lien avec le Parc archéologique de Pompéi : la plateforme et les outils développés pourraient devenir des supports de médiation pour les visiteurs comme pour un public plus large.

L. A. : Le projet comporte aussi un volet recherche-création, mené avec l’artiste Javiera Hiault-Echeverria. Son regard sur la matérialité des inscriptions (gestes, postures, techniques) nourrit notre réflexion scientifique. Elle développe également des expérimentations artistiques autour du corpus, notamment sur la génération automatique de textes et les liens entre technologie, art et recherche. Ce partenariat, qui vient de recevoir le soutien financier du projet SOUND de Sorbonne Université, a déjà donné lieu à des expositions et se prolonge à travers des actions pédagogiques, comme dans un cours de licence consacré à la médiation de l’archéologie.

 

Les porteurs du projet à Sorbonne Université

Louis Autin
Maître de conférences en langue et littérature latines à l’UFR de latin de Sorbonne Université, et membre junior de l’Institut Universitaire de France, Louis Autin est membre de l’unité de recherche Rome et ses renaissances. Ses travaux portent sur l’histoire sociale du début de l’Empire romain, en particulier sur les groupes subalternes. À la croisée de la littérature, de l’histoire et de l’épigraphie, ses recherches interrogent les formes d’expression écrites et orales des groupes sociaux peu représentés dans les sources élitaires.

Éloïse Letellier-Taillefer 
Maîtresse de conférences en histoire de l’art et archéologie du monde romain à l’UFR d’histoire de l’art et archéologie de Sorbonne Université, Éloïse Letellier-Taillefer  est membre de l’unité de recherche Rome et ses renaissances. Spécialiste d’archéologie du bâti et d’architecture romaine, elle travaille principalement sur le monde romain occidental, et plus particulièrement sur l’Italie et le site de Pompéi.