Projet Hypatie
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Hypatie : 72 noms de femmes scientifiques bientôt gravés dans le ciel de Paris

Entretien avec Benjamin Rigaud, alumnus de Sorbonne Université et porteur du projet Hypatie.

Benjamin Rigaud ©Fondation L'Oréal-Unesco

Benjamin Rigaud

Etudiant-entrepreneur à Sorbonne Université et président de l’association Défis Sorbonne, Benjamin Rigaud est à l’origine du projet Hypatie. Né sur les bancs de l’université, ce projet vise à inscrire sur la Tour Eiffel les noms de 72 femmes scientifiques françaises ou liées à la France, en écho aux 72 savants célébrés par Gustave Eiffel en 1889. 

"Montrer que la science se construit au féminin comme au masculin"

Votre parcours se situe à la croisée de la science et de la culture. Comment en êtes-vous venu à faire dialoguer les deux ?

Benjamin Rigaud : J’ai étudié l’histoire et la géologie à Sorbonne Université, avant de poursuivre un master Innovation et design à Sciences Po. Ce parcours m’a donné envie de mettre la science en scène dans l’espace public, de la rendre visible autrement. En 2019, j’ai fondé Universe-City, une agence qui réunit chercheurs, institutions et entreprises autour de projets culturels et scientifiques. Depuis plusieurs années, je conçois des hommages à des figures majeures des sciences : Mendeleïev, Kepler, Copernic, Archimède… Et aujourd’hui, les femmes scientifiques avec le projet Hypatie.

Comment est née l’idée d’inscrire des noms de femmes de science sur la Tour Eiffel ?

B. R. : Tout a commencé en 2021, lorsque je travaillais comme guide touristique à la Tour Eiffel. En présentant la frise dorée du premier étage, où sont inscrits les noms des 72 savants choisis par Gustave Eiffel, une touriste m’a demandé où se trouvait celui de Marie Curie. En vérifiant, j’ai découvert qu’il n’y avait aucune femme.

Cette remarque m’a interpellé. Je me suis alors renseigné pour savoir s’il existait, à l’époque d’Eiffel, des femmes scientifiques remarquables. C’est en consultant une publication de l’association Femmes & Sciences, intitulée 40 femmes scientifiques remarquables du XVIIIᵉ siècle à nos jours, que j’ai eu le déclic. En observant les plans du monument, j’ai remarqué qu’au deuxième étage, quarante espaces étaient vides. C’est là que l’idée m’est venue : inscrire quarante noms de femmes scientifiques à cet endroit précis.

Vous étiez alors étudiant à Sorbonne Université. Comment l’université s’est-elle impliquée dans ce projet ?

B. R. : Je faisais partie de l’association Défis Sorbonne, créée en 2017 pour valoriser Sorbonne Université à travers des projets innovants et à impact. J’ai proposé que l’association, que je préside désormais depuis 2021, porte ce projet. 

Nous avons réuni un comité scientifique, le comité Hypatie, fondé avec Sandrine Aragon, enseignante à Sorbonne Université et spécialiste de l’accès des femmes à la culture. Il rassemblait des chercheurs et chercheuses issus des trois facultés : Sciences et ingénierie, Lettres et Santé. Nous avons reçu une subvention du fonds de solidarité et de développement des initiatives étudiantes (FSDIE), fabriqué un prototype de lettres au FabLab de l’université, et bénéficié du soutien de Pépite Sorbonne Université. Plusieurs associations étudiantes, comme Connectome in Science ou TV Jussieu, se sont aussi associées au projet.

Pourquoi avoir choisi le nom d’Hypatie ?

B. R. : Parce qu’elle est l’une des premières femmes scientifiques de l’Histoire. Philosophe et astronome grecque, Hypatie enseignait à Alexandrie, une ville célèbre pour son phare, dont la Tour Eiffel est d’une certaine manière l’héritière moderne. Martyre de la connaissance, Hypatie incarne la transmission, le courage intellectuel et la lutte contre l’effacement des femmes savantes.

Mais la figure d’Hypatie reste symbolique : elle n’apparaîtra pas parmi les noms proposés. Les critères retenus par la Tour Eiffel reprennent ceux de Gustave Eiffel lui-même, à savoir des femmes scientifiques françaises ou ayant contribué à la science française, ayant vécu à partir de 1789. 

Comment le projet a-t-il été lancé publiquement ?

B. R. : En octobre 2022, Défis Sorbonne a organisé à l’Observatoire de Paris une conférence intitulée Les Éclipsées – femmes scientifiques ou la face cachée de l’histoire, lors d’une éclipse partielle du soleil. C’était un hommage aux femmes astronomes “éclipsées” de l’histoire des sciences.

L’événement s’est tenu en présence de l’association Femmes & Sciences dont je suis membre, de la mairie de Paris, et de Nathalie Drach-Temam, qui a prononcé un discours. La présidente de Sorbonne Université a tout de suite soutenu le projet, a accepté d’en devenir la marraine officielle et nous a recommandé à la mairie de Paris. Grâce à elle, Sorbonne Université a joué un rôle moteur dans la reconnaissance institutionnelle d’Hypatie. L’université a non seulement apporté son soutien logistique et académique, mais aussi légitimé la démarche en l’inscrivant dans la continuité de ses actions pour la parité dans les sciences.

A partir de là, le projet a quitté le cadre étudiant pour devenir une initiative reconnue par les institutions.
Comment est-on passé de 40 à 72 femmes scientifiques ?

B. R. : La vision initiale était d’inscrire 40 noms au deuxième étage de la Tour Eiffel. Mais lorsque la mairie de Paris, séduite par le projet, s’en est emparée, la maire Anne Hidalgo a souhaité aller plus loin. Elle a créé une commission d’experts pour étudier la faisabilité du projet.

Cette commission, coprésidée par Isabelle Vauglin, vice-présidente de l’association Femmes et Sciences et Jean François Martins, président de la Société d’Expoitation de la tour Eiffel (SETE), rassemblait des architectes des Monuments historiques, des historiennes, des représentants et représentantes de la Ville, un membre de l’Association des descendants de Gustave Eiffel, ainsi que plusieurs scientifiques du CNRS comme Jacqueline Bloch, Françoise Combes et Valérie Masson-Delmotte.

Sous l’impulsion de l’architecte en chef Pierre-Antoine Gatier, la commission a proposé d’inscrire 72 noms de femmes scientifiques – le même nombre que les hommes – et de les placer au même étage, juste au-dessus de la frise originelle. C’est une décision à la fois esthétique et symbolique : les femmes seront littéralement à la même hauteur que leurs pairs.

Qui choisit les noms de ces 72 femmes ?

B. R. : En 2022, avec Sandrine Aragon, nous avions remis une première liste de 40 noms à la mairie de Paris. Depuis, l’association Femmes & Sciences a été mandatée pour consulter les grands organismes de recherche comme le CNRS, l’Inserm, l’INRIA et bien sûr Sorbonne Université.

Chaque institution proposera plusieurs noms. La liste définitive sera ensuite validée par l’Académie des sciences et l’Académie des technologies, avant d’être remise à la maire de Paris. Les critères sont précis : seules des femmes scientifiques françaises ou ayant travaillé en lien avec la France, nées après 1789 et toutes décédées, peuvent être retenues.

L’objectif est d’assurer une représentativité de toutes les disciplines, dans l’esprit de la sélection d’Eiffel, qui mettait à l’honneur les sciences dures et les applications industrielles. À titre personnel, j’aimerais beaucoup que Rose Dieng, informaticienne sénégalaise, Toshiko Yuasa, physicienne japonaise, et Radhia Rezig Cousot, ingénieure tunisienne, figurent parmi les noms retenus. Elles incarnent l’apport international à la science française.

Où en est le projet aujourd’hui ?

B. R. : Le 5 septembre 2025, la commission d’expert a remis un rapport à la maire de Paris, confirmant la faisabilité du projet. Il reste maintenant à passer les étapes administratives, notamment auprès de la DRAC Île-de-France, puisque la Tour Eiffel est un monument historique.

Mais la volonté politique est là : Anne Hidalgo souhaite que le projet soit réalisé avant 2027. L’apposition des noms sera accompagnée d’un programme de médiation culturelle à destination du grand public et des scolaires. Avec Défis Sorbonne, Femmes & Sciences, et mon agence Universe-City, nous souhaitons prolonger cet hommage à travers des expositions, des actions pédagogiques et la diffusion des biographies de ces femmes scientifiques. L’idée, c’est de ne pas s’arrêter à la symbolique, mais de transmettre, d’expliquer, de donner des modèles.

Au-delà de la reconnaissance, qu’espérez-vous que ce projet change dans la manière dont on regarde les femmes de science ?

B. R. : L’un des objectifs d’Hypatie est justement de changer ce regard en luttant contre ce qu’on appelle “l’effet Matilda” : ce processus par lequel les découvertes des femmes ont souvent été attribuées à des hommes. Ce projet est une manière concrète de rendre visibles ces femmes de science, d’inscrire leurs noms sur le monument le plus emblématique de France pour leur redonner leur place dans l’histoire.

C’est aussi une façon d’inspirer les jeunes générations, de montrer que la science se construit au féminin comme au masculin. L’inscription sur la Tour Eiffel n’est pas une fin en soi, c’est le début d’un travail de reconnaissance et de transmission.

 Propos recueillis par Justine Mathieu

 

Visualisation des 72 noms de femmes scientifiques sur la Tour Eiffel® Agence Pierre-Antoine Gatier

Visualisation des 72 noms de femmes scientifiques sur la Tour Eiffel® Agence Pierre-Antoine Gatier

Le comité Hypatie de Sorbonne Université

Le comité Hypatie a réuni des chercheurs des trois facultés de Sorbonne université dès 2022 pour réfléchir aux limites chronologiques, aux domaines et aux femmes à honorer. "L’idée brillante de Benjamin Rigaud a suscité l’enthousiasme des chercheurs et chercheuses. Et nous l’avons défendue pour mettre en valeur l’égalité, la visibilité des femmes et proposer des rôles modèles féminins aux étudiants et étudiantes", rappelle Sandrine Aragon, directrice du comité Hypatie. 

Comité Hypatie