"L'Odyssée" de Christopher Nolan. Crédit photo : Melinda Sue Gordon – Universal Pictures
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Et si Nolan nous faisait relire Homère ?

En adaptant l’Odyssée, Christopher Nolan s’attaque à l’un des récits les plus anciens et les plus connus de la littérature. Mais que reste-t-il d’Homère lorsqu’un cinéaste du XXIe siècle s’empare d’Ulysse ? Pour Marie-Pierre Noël, professeure de littérature grecque à la faculté des Lettres, les écarts entre le film et le poème permettent de comprendre ce que notre époque projette sur cette œuvre antique, de la guerre et du traumatisme à notre regard sur les dieux et les héros.

Entretien avec Marie-Pierre Noël

Pourquoi l’Odyssée continue-t-elle de nous fasciner près de 3 000 ans après sa création ?

Marie-Pierre Noël : L’Odyssée est extraordinaire par sa capacité à parler à des sociétés et des époques très différentes. Et je crois que cela tient beaucoup à son héros, qui est à la fois le sujet et le fil conducteur de l’ensemble de l’œuvre. Dès le début, Homère le décrit comme polytropos, un mot difficile à traduire : l’homme aux mille tours, aux mille détours et aux multiples ressources. Ulysse sait s’adapter, mentir, attendre, se déguiser et saisir rapidement une situation. Contrairement à Achille, qui accepte de mourir jeune pour obtenir la gloire immortelle, Ulysse veut vivre. Ce qu’il désire, c’est rentrer chez lui. Il refuse même l’immortalité que lui propose la nymphe Calypso pour retrouver sa femme Pénélope, sa cité Ithaque, et le droit de vieillir et mourir comme un homme. 

C’est peut-être cela qui nous touche encore : l’Odyssée est une immense épopée dont l’enjeu ultime est quelque chose de très simple : réussir à rentrer chez soi et redevenir un homme parmi les hommes.

Peut-on transformer l'Odyssée tout en restant fidèle à son esprit ?

M.-P. N. : Oui, absolument. Et dans le cas d’Homère, l’idée d’une fidélité littérale est même assez paradoxale. Les poèmes homériques viennent d’une longue tradition orale qui remonte au moins à l’époque mycénienne, entre 1650 à 1100 av. J.-C., dans la dernière phase de l’âge du bronze : pendant des générations, raconter ces histoires, c’était déjà les reprendre, les recomposer, les transformer.

Même après sa progressive mise par écrit, il n’y avait pas dans l’Antiquité une seule Odyssée, mais plusieurs versions. Le texte que nous avons est donc issu d’un processus de transmission et d’interprétation continu dans l’Antiquité jusqu’à nos jours. Homère lui-même n’a sans doute jamais existé comme auteur unique de l’œuvre, mais plutôt comme l’incarnation d’une longue tradition d’aèdes, ces poètes chanteurs, qui choisissaient de broder sur tel ou tel épisode. La question de la fidélité à un auteur qui n’a jamais existé ne se pose donc pas. 

Quels choix de Nolan vous paraissent les plus discutables par rapport à l’œuvre d’Homère ?

M.-P. N. : Je n’opposerais pas « Homère contre Nolan ». La question n’est pas : « Nolan a-t-il changé Homère ? », mais plutôt : « qu’a-t-il choisi de changer, et qu’est-ce que ces changements nous disent ? ». 

Il y a des choses que je trouve très intelligentes. Prenez Matt Damon. Pour un spectateur contemporain, son corps évoque déjà le souvenir de Jason Bourne dans La Mémoire dans la peau : un héros qui entre dans une pièce, repère immédiatement les sorties, comprend le danger et trouve la parade. C’est une assez belle manière cinématographique de traduire la mètis d’Ulysse, son intelligence pratique et instantanée. 

D’autres transformations me paraissent plus discutables, comme la quasi disparition des dieux dans le récit. Nolan n’est pas le seul à les effacer des mythes grecs. Cela s’explique, je crois, par notre héritage monothéiste, qui rend difficile la compréhension du polythéisme et la coexistence entre présence divine et liberté humaine. Dans le monde homérique, les hommes font des choix, mais ils se définissent aussi par rapport aux dieux. 

Je regrette surtout la disparition de l’épisode des Phéaciens. Chez Homère, c’est devant eux qu’Ulysse raconte lui-même le Cyclope, Circé, les Sirènes, les Enfers. Le héros est donc aussi le narrateur de sa propre légende. En supprimant les Phéaciens, Nolan gagne en action directe, mais il perd une partie de cette intelligence narrative qui fait d’Ulysse une nouvelle figure d’aède.

La représentation des femmes me paraît également discutable. Les personnages féminins du film sont souvent moins intéressants que chez Homère. Hélène, par exemple, est devenue dans le film une victime de Ménélas, alors que dans l’Odyssée elle apparaît comme une femme dangereuse, qui manipule les potions et tient tête à son époux. Sans parler de Calypso, Ulysse partage la couche de Circé et ce n’est pas une vieille femme effrayée et sournoise, mais bien une déesse puissante qui a le pouvoir de changer les hommes en animaux. Même Pénélope, très bien jouée par Anne Hathaway, n’est pas, à mon avis, aussi puissante que dans l’original homérique où elle fait preuve de la même mètis qu’Ulysse en trompant les prétendants avec le tissage qu’elle détisse la nuit, en choisissant l’épreuve de l’arc et en soumettant Ulysse à un dernier test à la fin de l’œuvre d’Homère. L’image de la femme grecque est souvent stéréotypée, alors que de nombreux travaux ont montré que son statut variait selon les époques et les lieux. 

Je conseillerais donc de voir Nolan, puis de (re)lire Homère, et de se demander pourquoi Nolan a changé ce qu’il a changé, ce que cela dit de notre époque, de ses traumatismes et de ses peurs. L’intérêt commence précisément à l’endroit où les deux œuvres ne coïncident plus. C’est cette comparaison qui permet de comprendre et d’apprécier la richesse de chaque œuvre. 

Chez Nolan, le thème du vétéran traumatisé par la guerre de Troie ne remplace-t-il pas celui du héros humain ?
M.-P. N. : La problématique du vétéran est très présente dans la culture américaine depuis le Vietnam et, plus récemment, les guerres d’Irak et d’Afghanistan : le traumatisme, mais aussi ce qu’on appelle la « blessure morale », la difficulté à vivre avec les actes accomplis pendant la guerre. Chez Homère, Ulysse se demande surtout : « Comment vais-je rentrer ? ». Chez Nolan, il se demande plutôt : « Comment rentrer après ce que j’ai fait, et suis-je encore celui qui est parti ? » C’est le changement et le traumatisme qui le caractérisent. Rien n’est plus comme avant. 

Les feuilles de lotos provoquant l’oubli que lui fait manger, dans le film, Calypso, semblent une allusion assez claire à la prise de psychotropes par les soldats et les vétérans. Les nombreux flashbacks donnent aux différentes phases du voyage la dimension d’un parcours dans la psychè d’un ancien combattant hanté par les fantômes de son passé qu’il ne parvient pas à surmonter. Cette lecture s’inscrit dans une interprétation moderne de l’œuvre, notamment proposée par l’historienne Mary Beard, qui invite à la lire sous le prisme du traumatisme moderne, notamment celui du stress post-traumatique, et à voir dans les monstres qu’affronte Ulysse une façon de penser l’effondrement de la civilisation et des repères moraux face à la violence collective. 

Ce n’est pas exactement l’Ulysse d’Homère. Mais Nolan ne l’invente pas entièrement non plus. Dans l’épisode chez les Phéaciens, lorsque l’aède Démodocos chante la guerre de Troie, Ulysse pleure. Pendant un instant, le vainqueur de Troie éprouve sa propre guerre à travers l’image de la souffrance des vaincus. La guerre n’est jamais présentée de façon positive, dans l’Iliade comme dans l’Odyssée : c’est un état d’exception où les limites de l’humanité sont oubliées, où les guerriers meurent dans d’atroces souffrances, où les femmes, les enfants et les vieillards sont les premières victimes impuissantes du massacre. 

Depuis la sortie du film, les ventes de l’Odyssée ont explosé. En tant que professeure de littérature grecque, qu’est-ce que ce retour vers le texte original vous inspire ?

M.-P. N. : Bien sûr, je m’en réjouis. C’est sans doute une des grandes forces du cinéma, dans un monde où la lecture est de moins en moins pratiquée, que de donner l’envie de lire un texte aussi magnifique, vieux de trois mille ans.
Mais ce qui m’amuse surtout, c’est d’imaginer la surprise de certains lecteurs qui vont ouvrir Homère après avoir vu Nolan. Ils vont découvrir que l’Odyssée est moins continûment spectaculaire qu’ils ne l’imaginaient avec le film. On y mange beaucoup, on accueille des étrangers, on raconte des histoires, on pleure, on reconnaît des gens. Ulysse passe beaucoup de temps à parler. Pénélope est bien plus complexe que l’image de la femme qui attend fidèlement son mari. Il y a aussi de l’humour chez Homère, que le film laisse de côté. 

Ils vont aussi pouvoir rencontrer les Phéaciens, absents du film, et découvrir que le Cyclope, Circé ou les Sirènes nous sont racontés par Ulysse lui-même. Avec cette question : qu’est-ce qui s’est réellement passé et qu’est-ce qu’Ulysse choisit de raconter, comment et pourquoi ? 

C’est peut-être le meilleur service que Nolan puisse rendre à l’Odyssée : produire un malentendu fécond. Il pose à Homère des questions de cinéaste du XXIe siècle, parfois au prix de transformations que l’helléniste peut contester. Mais il oblige à retourner voir ce que dit réellement le texte, nos biais de lecture et les attentes de notre époque. La lecture du texte permet, en retour, de comprendre le travail de Nolan, l’importance de ses choix et l’interprétation qu’il propose. 

Homère était au cœur de l’éducation des jeunes Grecs de l’Antiquité. Aujourd’hui, on fait encore découvrir l’Odyssée aux collégiens. Qu’est-ce que cela dit de sa place dans notre culture ?

M.-P. N. : Ce qui me frappe, c’est que nous continuons à transmettre le même texte, mais pas pour les mêmes raisons que les Grecs. Pour eux, Homère était au cœur de l’éducation des jeunes hommes. On y apprenait une langue, des valeurs, des comportements, des dieux, une mémoire commune. Quand nous faisons lire l’Odyssée à des collégiens, nous leur proposons plutôt le voyage, les monstres, la ruse, l’aventure, la rencontre de l’autre.

Chaque époque fabrique en quelque sorte son Homère scolaire. Chacun le lit d’ailleurs à des âges différents, en y trouvant chaque fois quelque chose de nouveau. Pour les enfants, les voyages merveilleux, quand on vieillit, la réflexion sur le couple, la guerre, la mort et l’humanité. Pour les étudiants en lettres, une œuvre qui a servi de modèle à d’autres pendant près de trois millénaires. Lire Homère, c’est aussi pouvoir lire Virgile, Dante, Tennyson, Joyce, Le Seigneur des Anneaux, et maintenant Nolan, autrement. 

C’est là, je crois, la véritable actualité d’un classique : une œuvre reprise, transformée, contestée par chaque époque et un texte suffisamment riche pour que chaque génération puisse lui poser de nouvelles questions sans épuiser les précédentes.

C’est aussi pourquoi il est important de ne pas figer l’Odyssée comme un monument archéologique. Le grec ancien et les textes antiques sont un bien commun : ils doivent rester accessibles à tous, pas seulement aux spécialistes. Chacun, en les lisant, peut y percevoir des choses différentes, s’émouvoir d’un personnage ou d’une interprétation. 

Vous avez réalisé les notices d’une édition de l’Odyssée. Qu’est-ce qu’une traduction peut faire ressentir d’Homère, et qu’est-ce qu’elle ne pourra jamais totalement restituer ?

M.-P. N. : La traduction peut énormément de choses. Elle peut faire entendre la simplicité et la grandeur d’Homère, la rapidité du récit, les images, les répétitions, les changements de ton. Mais on peut constater immédiatement, en comparant les différentes versions, que, d’un traducteur à l’autre, on ne retrouve pas exactement la même voix d’Homère. Prenons polytropos, le premier adjectif qui caractérise Ulysse. Comment le traduire ? Dans leurs traductions respectives, Bérard parle de l’« homme aux mille tours » et Jaccottet de l’« Aventure de l’Inventif ». Aucune solution ne dit exactement la même chose. Le traducteur est obligé de choisir là où le grec conserve plusieurs possibilités à la fois. Et il faut également choisir entre le sens, le rythme, les formules répétées, l’ordre des mots, l’étrangeté du texte ancien et la fluidité du français. 

Nolan aussi est un traducteur, mais il traduit dans une autre langue : celle du cinéma contemporain. Adapter, comme traduire, ce n’est pas transporter intacte une œuvre d’une langue, d’une époque ou d’un art dans un autre, mais choisir ce que l’on veut sauver, et ce que l’on accepte de perdre. Et si le film donne envie à quelques spectateurs de chercher ce qu’il y a derrière une traduction, et les conduit à s’intéresser au grec, alors tant mieux. Car apprendre une langue ancienne et lire les textes anciens, c’est certainement se donner un point de vue sur le monde antique, mais aussi sur notre monde. Il ne s’agit pas d’y trouver des modèles indépassables, mais des textes avec lesquels nous pouvons dialoguer sans cesse et que nous pouvons relire à l’infini.