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Entre sécurité et production, le nucléaire face aux extrêmes climatiques

À l’occasion du ciné-débat organisé le 8 janvier autour du film Rembrandt de Pierre Schoeller, le climatologue Davide Faranda apporte son éclairage sur la place du nucléaire face au changement climatique. Spécialiste des événements climatiques extrêmes au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (affilié à l'Institut Pierre-Simon Laplace), il analyse ici la manière dont les aléas climatiques interrogent la résilience des systèmes énergétiques, et plus largement le rôle des scientifiques dans un débat public de plus en plus polarisé.

Entretien avec Davide Faranda

Dans le film Rembrandt, le nucléaire est présenté comme une technologie vulnérable face au changement climatique. Est-ce scientifiquement fondé ?

Davide Faranda : Le nucléaire est surtout un prétexte narratif dans le film pour parler de questions beaucoup plus larges : notre rapport aux générations futures, à ce que le changement climatique peut bouleverser dans nos vies et dans nos choix.

D’un point de vue strictement scientifique, la vulnérabilité des centrales nucléaires est un peu exagérée. Les centrales ont été conçues pour résister à des événements climatiques extrêmement rares, avec des probabilités très faibles. Les ingénieurs ont dimensionné ces infrastructures pour des événements qui, historiquement, avaient une chance infime de se produire. Sur le plan de la sécurité, il n’y a aujourd’hui pas de risque majeur, même dans un climat qui change. 

Où se situe réellement le problème ?

D. F. : La question posée dans le film concerne davantage la production énergétique. On sait que les sécheresses ou certains orages, tels qu’ils sont évoqués dans le film, peuvent affecter la capacité à produire de l’électricité. Si on peut toujours intervenir et arrêter les réacteurs pour éviter les accidents, la question est de savoir si on est capable d’assurer l’approvisionnement électrique, avec un risque de blackout.

Le film évoque des scénarios combinant sécheresse au sud et tempêtes au nord de la France. Est-ce réaliste ?

D. F. : Oui, on observe une augmentation des contrastes régionaux : davantage de sécheresses dans le sud de l’Europe, davantage de précipitations et de tempêtes dans le nord. Et ces évènements peuvent se produire en même temps. C’est ce que nous appelons des événements composés. Il s’agit d’événements climatiques différents qui surviennent simultanément ou à très court intervalle. Par exemple, une sécheresse qui limite l’eau disponible pour le refroidissement des centrales, combinée à des orages violents qui endommagent les lignes aériennes de transport d’électricité.

Ce type de combinaison était autrefois extrêmement improbable. Aujourd’hui, leur fréquence augmente car des évènements qui avaient autrefois une probabilité d’une fois tous les 10 000 ou 100 000 ans peuvent désormais se produire tous les 100 ans. On commence d’ailleurs à observer ce type de situations dans le climat actuel. On a vu récemment en Asie du Sud-Ouest plusieurs inondations majeures survenues en même temps, liées à des phénomènes différents comme les cyclones ou les moussons, qui, auparavant, étaient considérés comme indépendants. Ces événements séparés, lorsqu’ils arrivent simultanément, provoquent beaucoup plus de dégâts.

Intégrez-vous l’impact carbone et la vulnérabilité des infrastructures nucléaires dans vos modèles climatiques ?

D. F. : Ces aspects sont surtout étudiés par les industriels, notamment EDF. Ces paramètres sont pris en compte et régulièrement mis à jour.
De notre point de vue, la question centrale reste celle de la production énergétique globale : comment articuler les énergies renouvelables, le nucléaire, et la sortie progressive des énergies fossiles, tout en s’approchant autant que possible des objectifs de l’Accord de Paris, même si l’on sait que le seuil de 1,5 °C sera probablement dépassé.

Peut-on définir un mix énergétique idéal ?

D. F. : Ce ne sont pas des choix que des chercheurs peuvent faire seuls. C’est pour cela que nous travaillons dans des projets coordonnés comme les PEPR sur la transition énergétique.

Ces projets mobilisent différentes expertises : génie civil, réseaux, nucléaire, énergies renouvelables.

Ma contribution porte sur l’étude des événements climatiques extrêmes. Nous réalisons également un inventaire des impacts observés lors de vagues de chaleur passées, comme celles de 2019 ou 2022, afin de voir s’il est possible d’attribuer certains effets sur les réseaux énergétiques au changement climatique.

Nous travaillons aussi sur la résilience des lignes électriques face à la foudre, ou encore sur des solutions comme l’agrivoltaïsme, qui combine production agricole et solaire. Une ancienne doctorante de mon équipe a montré que ce type de système peut être très pertinent dans des pays comme l’Espagne.

De nouvelles contraintes s’ajoutent aujourd’hui à cette équation, n’est-ce pas ?

D. F. : Absolument. D’autres défis viennent se superposer : la place de l’intelligence artificielle, la multiplication des data centers, très consommateurs d’eau, ou encore les enjeux de sécurité liés au contexte géopolitique.

Il y a dix ans, ces paramètres n’étaient pas intégrés dans nos modèles. Aujourd’hui, ils font pleinement partie des contraintes avec lesquelles il faut composer.

Le film soulève aussi la question de la parole scientifique. Les chercheuses et chercheurs doivent-ils davantage s’engager publiquement ?

D. F. : Je pense que c’est fondamental. Si les scientifiques ne prennent pas la parole dans le débat public, d’autres le feront à leur place. La difficulté de la parole scientifique tient au doute qu’elle comporte, et le doute est difficile à faire entendre, alors que les discours simplistes sont souvent plus séduisants.

Mais la science, tout comme l’art et la culture, sont des instruments de libération de la pensée. Si nous restons enfermés dans nos laboratoires, ce sont d’autres discours, portés par de grands égos et des certitudes infondées, qui occupent l’espace.

Comment mieux faire entendre l’expertise scientifique ?

D. F. : Les chiffres seuls ne suffisent pas. Ils doivent être reliés à des valeurs : la santé, la sécurité, la qualité de vie, la beauté.

Il faut aussi construire des imaginaires positifs pour montrer que le monde bas carbone n’est pas un monde triste ou régressif. C’est un monde joyeux, fondé sur d’autres valeurs. Cela passe par des récits, par l’art, par le cinéma. Le film Rembrandt est une tentative parmi d’autres pour nourrir cette réflexion. Il n’existe pas de trajectoire unique, mais il est essentiel de multiplier ces récits.

 

Ciné-débat autour du film de Pierre Schoeller

La projection du film Rembrandt de Pierre Schoeller suivie d'une table ronde aura lieu le 08 janvier 2026 de 18h30 à 21h à l"Auditorium du campus Pierre et Marie Curie.

L'entrée est gratuite, sur inscription