• Recherche

Dre Manon Bachy-Razzouk : « Les traumatismes de la main chez l’enfant est un sujet sous-estimé »

Les traumatismes de la main chez l’enfant constituent un enjeu majeur de santé publique, à la fois par leur coût économique — estimé à plusieurs milliards d’euros par an — et par leurs conséquences fonctionnelles. Face à une prévention jugée encore insuffisante, Manon Bachy-Razzouk, chirurgienne orthopédiste pédiatre à l’AP-HP, a imaginé avec son équipe un film d’animation intitulé « Manu, mes mains, j’y tiens ».

Publié dans Journal of Children’s Orthopaedics, ce travail collaboratif mené avec des étudiantes et étudiants de Sorbonne Université, et des chercheuses et chercheurs de l’AP-HP évalue l’impact de cet outil de sensibilisation auprès d’élèves d’école élémentaire. L’objectif : tester un format pédagogique innovant pour mieux prévenir les blessures de la main. Rencontre.

Qu’est-ce qui vous a amenée à travailler sur les traumatismes de la main chez l’enfant, un sujet finalement peu médiatisé ?

Manon Bachy-Razzouk : C’est vrai que c’est un sujet peu médiatisé, mais dans notre pratique, il est omniprésent. En tant que chirurgienne orthopédiste en pédiatrie, nous avons une activité de consultation classique, mais aussi une activité de garde très importante en traumatologie. On y voit trois à cinq traumatismes de la main chez l’enfant par jour ! Cette exposition constante finit par nous marquer. Même en tant que maman, j’avais très peur des portes, à cause de ce qu’on appelle les « doigts de porte ». Dès qu’une porte claquait, c’était un réflexe : attention aux doigts. Notre pratique déforme forcément notre perception du risque.

Manon Bachy-Razzouk

Votre étude indique que 98 % des enfants sont concernés. Comment expliquer une telle fréquence ?

M.B-R. : Les mains sont l’outil principal de l’être humain. Tout passe par elles. Elles sont donc naturellement très exposées. Les enfants les utilisent en permanence, et donc les accidents arrivent.
Dans notre étude, basée sur des questionnaires, cela inclut aussi des petits traumatismes. On a toutes et tous, statistiquement, déjà eu un problème à la main. Et même mineur, cela devient vite handicapant : pour manger, se laver, écrire… on a besoin de ses deux mains. C’est la base de l’autonomie.

Un autre chiffre indique que moins de 10 % des foyers sont équipés de dispositifs de prévention. Comment expliquer ce décalage entre les risques identifiés et les pratiques concrètes ?

M.B-R. : Le fait est qu’il existe des campagnes de prévention, mais elles ne suffisent pas. On connaît les solutions, comme les bloque-portes, mais on a tendance à penser que les accidents n’arrivent qu’aux autres. C’est un peu comme les détecteurs d’incendie : on savait que c’était utile, mais tant que ce n’était pas obligatoire, son adoption restait limitée. Dans les collectivités, c’est davantage mis en place, mais à l’échelle individuelle, beaucoup moins.

Pourquoi avoir choisi un film d’animation comme outil de sensibilisation ?

M.B-R. : J’avais découvert un film d’animation réalisé dans un autre contexte, et j’avais trouvé ce format très efficace. C’est rapide, pédagogique, accessible. Comme il s’agit d’un sujet pédiatrique, cela s’imposait presque naturellement. Et en réalité, en ciblant les enfants, on interpelle aussi les adultes. Si un enfant de six ans est capable de comprendre, un adulte devrait comprendre aussi. L’inverse n’est pas forcément vrai.
 

Après projection, 97 % des enfants disent avoir compris les situations à risque. Ces résultats vous ont-ils surprise ?

M.B-R. : C’est encourageant, mais il faut rester prudent. Les études avec des enfants comportent des biais importants. Ils ont tendance à répondre positivement, à vouloir faire plaisir. La vraie question, c’est : est-ce que cela change réellement les comportements ? Est-ce que cela réduit les accidents ? Je l’espère, mais je ne peux pas l’affirmer. En prévention, il faut répéter, encore et encore. Ne jamais relâcher.

Vous évoquez aussi une certaine déception concernant la diffusion du film. Pourquoi ?

M.B-R. : Oui, j’ai été assez déçue. Malgré les présentations en congrès et les actions dans les écoles, les chiffres de diffusion restent faibles. On est à quelques milliers de vues seulement. Quand on voit le potentiel des réseaux sociaux, c’est frustrant. On a essayé de travailler dessus avec des étudiantes et des étudiants, et des services de communication, mais ce n’est pas évident. C’est un vrai enjeu : comment toucher un public plus large ?

 

Comment diffusez-vous aujourd’hui ce film dans votre pratique ?

M.B-R. : On a encore des flyers que je distribue en consultation ou en garde. Et on a installé des affiches avec un QR code dans différents espaces du service : hospitalisation, consultation, chirurgie ambulatoire. Le film est donc accessible, mais il faudrait aller plus loin. Si quelqu’un veut financer une campagne plus large, je suis preneuse !

Certains enfants disent avoir partagé le film avec leurs parents. Est-ce un levier efficace ?

M.B-R. : Là encore, il faut rester prudent. Les chiffres ne montrent pas une réelle progression de la diffusion. Il peut y avoir un effet déclaratif. Mais le projet est encore récent. Il faut peut-être du temps pour que cela prenne. Même si, honnêtement, je m’attendais à une montée plus rapide.

Quelles sont les prochaines étapes pour ce projet ?

M.B-R. : Le film existe, il a été traduit en anglais, et est utilisé par certaines sociétés. Aujourd’hui, le principal levier reste la diffusion, notamment via les réseaux sociaux. C’est probablement la prochaine étape, mais ce n’est pas mon domaine d’expertise, donc cela avance lentement. Parallèlement, je travaille sur d’autres projets. L’idée, c’est toujours de combiner soin, recherche et pédagogie, tout en impliquant les étudiantes et étudiants.

Vous menez aussi des actions de sensibilisation auprès de professionnels ?

M.B-R. : Oui, notamment auprès de structures comme les PMI ou dans des cercles de périnatalité. Au départ, certains se demandent pourquoi parler de la main, mais ils réalisent vite que c’est un sujet qui concerne tout le monde. C’est assez marquant : les connaissances sont limitées alors que les traumatismes sont très fréquents.

Vous avez également développé d’autres initiatives, comme des pansements ludiques. Pouvez-vous nous en dire plus ?

M.B-R. : On a créé des pansements en forme de chats, pour les enfants opérés de la main. Pendant les Jeux olympiques de Paris, on a eu l’idée d’associer chaque pansement à une discipline sportive. Cela change complètement l’ambiance. Au lieu de subir la situation, les équipes et les familles entrent dans une dynamique positive. C’est motivant, ludique, et ça fait du bien à tout le monde.

Manu et ses mains, film de prévention des accidents de la main chez l'enfant