De Paris à Prague : une immersion européenne grâce au programme Visiting Professorships de 4EU+
Au printemps dernier, Nelly Quemener, professeure en sciences de l’information et de la communication au Celsa et vice-présidente Égalité, diversité et inclusivité de Sorbonne Université, a passé deux mois à l'Université Charles, dans le cadre du programme de professeurs invités de l’Alliance européenne 4EU+. Elle revient sur cette expérience enrichissante et sur les opportunités qu'elle lui a offertes en matière de recherche, d'enseignement et de perspectives institutionnelles.
Une vraie vertu du programme Visting Professorships c’est son ouverture à la rencontre. Il permet un temps long et une véritable acculturation aux méthodes de travail et aux personnes. C’est très appréciable de découvrir les gens dans leur contexte de travail, et rencontrer différents profils dans les laboratoires et départements.
Pourquoi avez-vous décidé de postuler au programme de professeurs invités de 4EU+ ?
Nelly Quemener : En tant que directrice du Gripic (Groupe de recherches interdisciplinaires sur les processus d'information et de communication du Celsa et de Sorbonne Université), je cherchais à donner une dimension européenne à un projet de chaire sur les médias et la démocratie.
Une récente conférence à l’Université de Varsovie, membre de l’Alliance européenne 4EU+, m'avait convaincue de la nécessité d'investiguer cette échelle. Avec la directrice adjointe du laboratoire, Valérie-Jeanne Perrier, nous avons perçu le programme comme le levier idéal pour propulser nos recherches à un niveau européen. Cette échelle nous semblait indispensable pour analyser la montée des populismes et des courants « illibéraux » qui bousculent nos modèles démocratiques.
Sur un plan plus personnel, ce Visiting Professorship répondait à un désir de renouer avec l'international. Alors que les sciences fondamentales naviguent plus aisément dans ces réseaux, les sciences sociales manquent parfois de temps et d'opportunités pour développer cette ouverture. Ce séjour de quelques mois à l'étranger arrivait donc au moment parfait dans ma carrière de chercheuse.
Quel était l'axe principal de votre projet à l'Université Charles de Prague ?
N.Q. : Mon projet portait sur « Médias, Europe, Démocratie ». Je l’ai construit avec Valérie-Jeanne Perrier, directrice adjointe du Gripic et professeure en sciences de l'information et de la communication au Celsa, et Alice Němcová Tejkalová, directrice du département de journalisme de l’Université Charles.
Nous avions défini plusieurs axes. Le premier était pédagogique, avec l’objectif de développer des enseignements pour les étudiantes et étudiants du département de journalisme, en lien étroit avec le département Communication et marketing.
Le deuxième concernait la recherche : créer des espaces de dialogue entre chercheurs et chercheuses, notamment à travers notre colloque, mais aussi prendre le temps de mieux connaître nos approches respectives et d’identifier des perspectives communes. Les Visiting Professorships et les alliances européennes offrent justement ce temps nécessaire à la mise en réseau et à l’émergence de nouveaux projets.
Ce séjour m’a permis d’échanger en profondeur avec mes collègues de l’Université Charles et de réfléchir à des pistes de collaboration et de financement, notamment via les dispositifs Synergie ou SEED de 4EU+. Nous avons adopté une démarche très inductive : partir d’un thème large pour faire émerger progressivement un angle de recherche partagé.
Enfin, un troisième volet concernait les doctorantes et doctorants, qui constituent une priorité pour le laboratoire. J’ai animé un séminaire doctoral afin de favoriser les échanges et encourager les mobilités. L’objectif est de renforcer la dimension européenne des parcours, notamment à travers des écoles d’été, des ateliers ou des perspectives de cotutelle, qui restent au cœur des collaborations de recherche durables.
Pourriez-vous nous parler brièvement du colloque que vous avez organisé dans le cadre de votre mobilité sur le thème « Médias, démocratie et Europe » ?
N.Q. : Notre colloque a réuni, en format hybride, des chercheurs et chercheuses issues de quatre universités membres de 4EU+ : l’Université Charles, Sorbonne Université avec deux collègues du Gripic, ainsi que les universités de Copenhague et de Varsovie.
Il s’est déroulé au lendemain de la non réélection de Viktor Orban en Hongrie. Sachant que la République Tchèque partage une véritable proximité géographique et politique avec la Hongrie, il y avait bien entendu une certaine appétence pour le sujet.
L’un des points forts du colloque a été la diversité des approches mobilisées, qui nous a permis d’identifier plusieurs axes communs de réflexion. À Copenhague, les travaux portaient notamment sur le populisme, les affects et les émotions dans les campagnes politiques. À Varsovie, les recherches s’intéressaient davantage aux modèles d’organisation et de financement des médias et à leur influence sur la circulation de l’information. De notre côté, à Sorbonne Université, nous avons partagé nos travaux sur le journalisme, les dynamiques médiatiques et les effets d’emballement médiatique et polémique. Enfin, les collègues de l’Université Charles ont présenté leurs recherches sur le journalisme et l’éducation aux médias.
Ces échanges ont permis de faire émerger des perspectives de collaboration autour des transformations du débat public européen, des populismes, de la montée des extrêmes droites et du contexte « illibéral » - une forme de libéralisme qui n'en est plus vraiment un en ce qu’il tend vers une forme d’autoritarisme.
Avez-vous été frappée par des différences notables entre les universités française et tchèque ? Y a-t-il des aspects du milieu universitaire tchèque que vous avez particulièrement appréciés et que vous comptez mettre en place dans vos activités de recherche et d’enseignement à votre retour à Paris ?
N.Q. : J’ai été frappée par la forte culture européenne de l’Université Charles, aussi bien dans sa manière de faire de la recherche que de penser ses projets institutionnels. Cette orientation se traduit notamment par un engagement marqué dans les programmes Horizon Europe, sur les volets recherche comme institutionnel.
L’université a par exemple été distinguée pour ses politiques d’inclusion et d’égalité par Horizon Europe, ce qui a renforcé cette dynamique et constitue une source de fierté institutionnelle.
À un moment où les établissements d’enseignement supérieur cherchent à diversifier leurs modes de financement, cette capacité à penser les projets à l’échelle européenne me paraît particulièrement intéressante. Cela suppose aussi d’accepter une part d’incertitude ; tous les projets n’aboutissent pas, mais cette culture de l’ouverture et de la projection européenne est inspirante.
Plus largement, cette expérience m’a confortée dans l’idée que l’Europe ne doit pas être envisagée comme un horizon lointain, mais comme une échelle à envisager de façon systématique dans le développement de projets de recherche et de coopérations institutionnelles.
En tant que vice-présidente Egalité, Diversité et Inclusion à Sorbonne Université, comment comptez-vous mettre à profit cette expérience acquise à l’Université Charles et avec 4EU+ dans le cadre de votre mandat ?
N.Q. : Ce qui est frappant, en discutant avec les collègues de Charles et de Varsovie, c'est de voir comment les directives européennes ont incité chaque pays à mettre en place des dispositifs, notamment pour recueillir la parole sur les violences sexistes et sexuelles (VSS) et les discriminations. Ces mesures n'ont pas été appliquées de la même manière partout. Nous cherchons tous notre modèle, et il est toujours intéressant de voir comment font les autres.
À l’Université Charles, par exemple, ils ont développé de nombreux relais auprès des étudiantes et étudiants, même si cela implique des questions liées à la formation de ces étudiants et étudiantes et de leurs responsabilités, dans le cadre d'un signalement de VSS, par exemple.
Ils ont également créé un Equality Board, un comité de l'égalité qui regroupe les 17 facultés de l’université. C’est une instance politique pour laquelle nous n’avons pas vraiment d'équivalent à Sorbonne Université.
Cela m’a interrogée sur la formalisation politique de l'égalité au niveau interfacultaire et sur la dissémination de nos stratégies à l’échelle de l’établissement, ce qui reste un défi permanent. Cette diffusion doit passer à la fois par une représentation politique dans nos facultés et par des actions concrètes auprès des personnels administratifs et enseignants-chercheurs. Cet Equality Board crée un espace d'échange très intéressant, et c'est une source d'inspiration que je garde en tête.
Le programme vous a-t-il aidé à nouer des liens durables avec des collègues à Charles pour la suite ?
N.Q. : Oui, tout à fait. Nous avions adopté une méthodologie inductive avec les collègues de l’Université Charles : utiliser ce séjour pour découvrir nos travaux respectifs et apprendre à nous connaître. À partir de ce réseau en construction, nous pouvons désormais dessiner de nouvelles perspectives, comme les financements Seed et Synergie de 4EU+. L'enjeu est toujours le même : avoir des idées est une chose, mais il faut ensuite trouver les financements, l'énergie pour porter les projets, et les bons interlocuteurs et bonnes interlocutrices pour nous accompagner.
Cette approche a porté ses fruits. La combinaison du colloque et des discussions sur place nous a donné l'envie de poursuivre sur notre lancée, avec l’objectif de bâtir des projets plus ambitieux, tout en prenant le temps de construire quelque chose de solide.
En tant que chercheuse, je ressens une urgence à travailler sur les problématiques des médias et de la démocratie. C'est le moment ou jamais. Rien ne dit que dans cinq ans, nous aurons encore la liberté ou l'opportunité de le faire ; la question se pose même à l'échelle européenne et il faut se saisir de tous les leviers. En sciences de l'information et de la communication, nous sommes au cœur du débat public. On ne peut pas penser notre devenir politique sans interroger l'organisation des médias, la place des affects, de l'IA, ou les mots que nous utilisons pour décrire l'actualité.
Par exemple, nous avons longuement débattu du terme « propagande ». C'est une notion que nous avions délaissée en France depuis longtemps, nous pensant protégés par notre contexte démocratique. Mais face à la situation hongroise ou à la guerre en Ukraine, on comprend pourquoi les collègues sur place l'utilisent. Face à ces crises contemporaines, nous avons une vraie expertise à apporter et tout à gagner à acquérir une dimension européenne. Ce Visiting Professorship a permis d'incarner cette nécessité. Je me sens désormais très armée pour continuer à construire l'avenir avec les collègues sur place.
Que diriez-vous aux professeurs de Sorbonne Université qui envisagent de postuler au programme ?
N.Q. : Je leur dirais d’y aller. Il faut profiter de ce type de financement qui permet des mobilités courtes et suffisamment souples pour s’intégrer dans un agenda académique. Ces formats peuvent accompagner des projets déjà engagés qui nécessitent un temps d’échange, mais aussi aider à structurer des initiatives émergentes.
C’est aussi une occasion précieuse de rencontrer les équipes sur place et de construire des collaborations sans s’absenter sur une période trop longue.
Plus largement, il faut saisir ces opportunités tant qu’elles existent. Dans un contexte où les financements de la recherche restent limités - notamment en sciences humaines et sociales - ces dispositifs jouent un rôle important. Ils permettent souvent, par étapes successives et grâce à des financements ciblés, de faire émerger des projets plus ambitieux et structurants.
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