Equipe de Qluster : Clarisse Thibault, Ambroise Boyer, David Fainsin et Valentina Parigi
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David Fainsin : « Nous développons une approche inédite de l'ordinateur quantique »

Docteur en physique quantique et entrepreneur, David Fainsin prépare le lancement de Qluster, une future spin-off issue du laboratoire Kastler Brossel. Accompagné par le myStartup Program de Sorbonne Université, il ambitionne de développer une technologie quantique innovante capable de relever certains des défis qui freinent aujourd’hui l’essor des ordinateurs quantiques. Retour sur son parcours et sur la naissance de ce projet entrepreneurial.

Entretien avec David Fainsin

Comment êtes-vous arrivé dans le domaine du quantique ?

David Fainsin : Originaire de Brest, j’ai intégré l’école d’ingénieurs IMT Atlantique après une classe préparatoire. C’est pendant mes études que j’ai découvert une option d’ingénierie quantique à Télécom Paris. Intrigué par ce domaine encore très confidentiel à l’époque, j’ai échangé avec le responsable de la formation et j’ai rapidement été convaincu. Le quantique réunissait tout ce qui m’attirait : un fort niveau technique, des mathématiques, de la physique et des perspectives d’innovation considérables.

Après un stage de fin d’études en cryptographie quantique par satellite chez Airbus, j’ai rejoint le laboratoire Kastler Brossel pour réaliser une thèse en optique quantique. Mon travail consistait à produire un nouveau type d’état quantique de la lumière à l’aide de cristaux non linéaires intégrés sur puces photoniques. Au cours de ces recherches, nous avons identifié un potentiel applicatif suffisamment fort pour déposer un brevet et envisager la création d’une entreprise autour de cette technologie.

Comment est né le projet Qluster ?

D. F. : À la fin de ma thèse, avec ma directrice de recherche Valentina Parigi, nous avons décidé d’explorer les possibilités de valorisation de nos travaux. Nous avons alors été accompagnés par Sorbonne Université, notamment via la SATT Lutech et le myStartup Program, qui nous ont aidés à travailler sur les aspects non scientifiques du projet : l’identification des applications, l’analyse du marché, la propriété intellectuelle et les premières réflexions autour de la création d’entreprise.

L’objectif était de dépasser les aspects purement scientifiques pour analyser les applications potentielles, les marchés et la faisabilité de la création d’une entreprise. Très rapidement, nous avons obtenu des financements de Sorbonne Université et de la Région Île-de-France nous permettant d’engager une première phase de transfert technologique.

Concrètement, que développe Qluster ?

D. F. : Notre ambition est de développer un ordinateur quantique photonique capable de résoudre les grands problèmes de notre génération. Aujourd’hui, certains problèmes sont tellement complexes que même les ordinateurs les plus puissants atteignent rapidement leurs limites, notamment en raison du temps de calcul et de la consommation énergétique nécessaires.

Les ordinateurs quantiques reposent sur des principes physiques différents. Ils exploitent les propriétés de la mécanique quantique pour effectuer certains calculs beaucoup plus efficacement que les machines classiques. Chez Qluster, nous travaillons avec des photons, c’est-à-dire des particules de lumière, qui servent de support à l’information et au calcul. 

L’information est encodée sur ces photons, puis des opérations quantiques sont réalisées par des mesures successives avant la lecture du résultat. Cette approche pourrait permettre de résoudre à terme des problèmes aujourd’hui inaccessibles aux supercalculateurs classiques. 
Ces technologies vont ouvrir la voie à des avancées majeures dans des domaines comme la découverte de nouveaux matériaux, la chimie, la santé ou encore l’intelligence artificielle.

Nous nous inscrivons dans la vision d'un écosystème hybride, où les technologies quantiques viennent compléter les capacités de calcul existantes. Les ordinateurs quantiques ne remplaceront pas les ordinateurs classiques : les deux technologies sont appelées à fonctionner ensemble. Un ordinateur classique reste indispensable pour piloter les systèmes quantiques, traiter certaines données et corriger les erreurs qui apparaissent naturellement lors des calculs.

Qu’est-ce qui différencie Qluster des autres acteurs du secteur ?

D. F. : Près de 90 entreprises dans le monde travaillent actuellement sur l’ordinateur quantique. La plupart ont commencé il y a une dizaine d’années et ont déjà levé des centaines de millions d’euros.

Notre spécificité est de partir des besoins futurs des utilisateurs avant de figer les choix technologiques. Beaucoup d’acteurs ont construit leurs architectures autour d’une technologie de quantique particulière avant de chercher des applications. Nous adoptons une démarche complémentaire : nous partons des besoins du marché pour concevoir l’architecture de calcul optimale. Les choix technologiques viennent ensuite servir cette vision.

Cette approche nous permet d’envisager des systèmes potentiellement plus compacts, plus sobres énergétiquement et mieux adaptés à une industrialisation future. Par ailleurs, notre technologie repose sur une expertise en optique quantique développée depuis plusieurs décennies au laboratoire Kastler Brossel. Cette approche dite “photonique à variables continues” est aujourd’hui unique en Europe dans le secteur privé et constitue un véritable atout stratégique pour le développement de Qluster.

Où en est aujourd’hui le projet ?

D. F. : Qluster est en cours de création et deviendra prochainement une spin-off du laboratoire Kastler Brossel, dont les tutelles sont Sorbonne Université, le CNRS, le Collège de France et l’École normale supérieure.

L’équipe fondatrice s’est élargie avec l’arrivée d’Ambroise Boyer, futur directeur technique (CTO), issu lui aussi du laboratoire Kastler Brossel, et de Clarisse Thibault, ancienne directrice du programme d’entrepreneuriat RISE de CNRS Innovation et future COO.

Cette complémentarité entre expertise scientifique, technologique et entrepreneuriale constitue un atout majeur pour préparer le lancement de Qluster, dont la création officielle est prévue dans les prochains mois.

Quel rôle a joué myStartup Program dans cette aventure ?

D. F. : Ce programme a été déterminant dans notre transition du laboratoire vers l'entrepreneuriat. En tant que chercheurs, nous maîtrisons les aspects scientifiques et technologiques du projet, mais beaucoup moins les questions liées à la propriété intellectuelle, à la stratégie de marché, aux ressources humaines ou encore au financement d'une future entreprise.

Le programme nous a permis d'être accompagnés sur l'ensemble de ces sujets grâce à l'expertise de la SATT Lutech et des différents intervenants mobilisés par Sorbonne Université. Nous avons notamment pu structurer notre stratégie de valorisation, identifier le besoin de renforcer l’équipe fondatrice et préparer les prochaines étapes du développement de Qluster.

Il nous a également permis de confronter notre vision à celle de l’écosystème quantique et de vérifier qu’il existait réellement une opportunité pour un nouvel acteur. Le programme nous a également préparés à défendre notre projet devant des investisseurs et des partenaires potentiels. Enfin, l'accompagnement ne s'est pas arrêté à la fin du programme, puisque nous avons continué à bénéficier de conseils et d'un suivi sur plusieurs sujets stratégiques.

Quel conseil donneriez-vous à celles et ceux qui souhaitent entreprendre ?

D. F. : Je leur dirais d’abord de ne pas hésiter à explorer cette voie. L’entrepreneuriat peut sembler intimidant lorsqu’on vient du monde académique, mais il existe aujourd’hui de nombreux dispositifs d’accompagnement, parfois dès les premières étapes de réflexion, qui permettent de découvrir progressivement cet univers et de tester ses idées sans prendre de risques démesurés.

L’important est de rester curieux et d’aller à la rencontre de l’écosystème. Échanger avec d’autres entrepreneuses et entrepreneurs permet de partager des retours d'expérience, de trouver des solutions à des difficultés communes et de s'intégrer à une communauté qui peut être un véritable soutien tout au long de l'aventure.

Enfin, je pense que les doctorantes et doctorants disposent d'atouts particulièrement forts pour entreprendre : ils savent résoudre des problèmes complexes, apprendre rapidement et faire preuve de persévérance. Ce sont des qualités essentielles lorsqu'on se lance dans la création d'une entreprise.