• Alliance Sorbonne Université
  • Science, culture et société

Comment la science peut-elle peser sur la décision publique ?

L’amphithéâtre 25 du campus Pierre-et-Marie-Curie affichait complet ce 1er juin 2026 pour la journée « Science et décision publique : comment peser ? » organisée par l’Alliance Sorbonne Université en partenariat avec Le Monde. Scientifiques, représentantes et représentants des institutions, élues et élus, journalistes et acteurs et actrices de la société civile ont répondu nombreux à l’invitation, témoignant de l’intérêt croissant suscité par les questions d’expertise scientifique et de son rôle dans l’élaboration des politiques publiques. 

Une journée de rencontres et débats pour renforcer le dialogue entre recherche et action publique

À l’heure des crises climatiques, sanitaires et sociales, l’urgence d’un dialogue renforcé entre le monde académique et les décideurs n’a jamais été aussi évidente. Cette journée a offert un espace privilégié pour explorer les défis, partager des retours d’expérience et faire émerger des pistes d’action concrètes afin de mieux articuler production de connaissances et décision publique. 

Comment rendre l’expertise scientifique audible, percutante et influente ? Comment concilier le temps long de la recherche et l’urgence de l’action politique ? Comment traduire des résultats scientifiques complexes en recommandations opérationnelles ? Autant de questions qui ont structuré les échanges tout au long de la journée. 

Nathalie Drach-Temam

Nathalie Drach-Temam, présidente de Sorbonne Université

Des retours d’expérience inspirants

La journée a été ouverte par Nathalie Drach-Temam, présidente de Sorbonne Université et Laurent Petit, chargé de mission Expertise, médias, société dans le cadre du projet SOUND. Devant un amphithéâtre comble, Nathalie Drach-Temam a alerté sur la fragilisation de la confiance accordée à la science dans les démocraties contemporaines et sur les conséquences que cette évolution peut avoir pour la qualité du débat public et de la décision politique. Face à ce constat, elle a appelé les universités à assumer pleinement leur responsabilité dans la cité. « La question n’est plus de savoir si nous devons peser dans le débat public, mais de comment peser », a-t-elle affirmé.

Plaidant pour une université capable d’apporter aux décideurs publics une expertise fiable, indépendante et fondée sur les connaissances les plus récentes, elle a également souligné la nécessité d’aller au-delà des coopérations ponctuelles entre scientifiques et responsables politiques. Pour Nathalie Drach-Temam, le principal levier permettant à la science de peser durablement sur la décision publique réside dans son institutionnalisation. Elle a ainsi appelé à renforcer la place de l’expertise scientifique dans les processus d’élaboration, d’évaluation et de suivi des politiques publiques, à toutes les échelles de décision.

Rémi Quirion, scientifique en chef auprès du gouvernement du Québec, président de l’International Network of Governmental Science Advice (INGSA) et Docteur Honoris Causa de Sorbonne Université, a ensuite partagé son expérience internationale en matière de conseil scientifique aux gouvernements. À travers les exemples du Québec et d’autres pays, il a montré que le rapprochement entre science et décision publique repose avant tout sur une volonté politique affirmée et sur des mécanismes institutionnels pérennes. Son intervention a fait écho à l’un des messages forts de la journée : « le levier majeur pour que la science pèse de façon structurelle sur la décision publique, c’est l’institutionnalisation ».

Corinne Lepage, ancienne ministre de l’Environnement et présidente de Cap21, et Pierre Ouzoulias, archéologue, historien et sénateur, ont ensuite débattu des tensions entre controverse scientifique, débat public et luttes d’influence. Revenant sur plusieurs exemples emblématiques, de l’amiante aux OGM, en passant par les pesticides ou le changement climatique, Corinne Lepage a montré comment les stratégies de désinformation peuvent retarder la prise en compte des connaissances scientifiques dans la décision publique. Rappelant que « sans information partagée, il n’y a plus de système démocratique. Et sans information correcte, il n’y a pas de décision politique correcte », elle a défendu deux pistes d’action : s’appuyer davantage sur le débat contradictoire et l’expertise judiciaire pour faire prévaloir les faits scientifiques, et encourager la structuration de collectifs d’experts capables de porter une parole scientifique plus audible dans l’espace public.

Rémi Quirion, Corinne Lepage et Pierre Ouzoulias

Rémi Quirion, Corinne Lepage et Pierre Ouzoulias

Table ronde, ateliers thématiques et focus group

Animée par Laurent Simon (TheMetaNews), la table ronde a réuni Patrick Flammarion (INRAE), Celia Gautier (Expertise Climat), Valérie Masson-Delmotte (GIEC, Haut Conseil pour le climat) et Nirmala Séon-Massin (Muséum national d’histoire naturelle).

Les échanges ont notamment porté sur la montée des attaques contre la liberté académique, la circulation de la désinformation et la nécessité de renforcer la place des faits scientifiques dans le débat public.

Les intervenantes et intervenants ont souligné l’importance de développer des formes d’expertise plus accessibles, transparentes et adaptées aux besoins des décideurs comme des citoyens. 

Quatre ateliers thématiques ont ensuite permis d’approfondir des pistes d’action concrètes :

  • S’engager en politique, avec Emmanuelle Bourneuf (CEA, élue aux Ulis) et Yves Charpak (épidémiologiste, conseiller municipal), autour des défis rencontrés par les chercheurs investis dans la vie publique ; 
  • Co-construire une politique publique, avec Marie Ducellier (GEMASS), Anthony Patheron (Parlement du vivant) et Nadine Peyre-Ayoub (Ville de Paris), pour explorer les apports des sciences participatives et du tiers-secteur de la recherche ; 
  • Faire aboutir une expertise scientifique, avec Philippe Bolo (maire d’Avrillé) et Nathalie de Noblet-Ducoudré (CEA), autour des conditions permettant de transformer les savoirs scientifiques en action publique ; 
  • Influer sur la politique européenne et les négociations multilatérales, avec Jean-Stéphane Dhersin (CNRS), Bernold Hasenknopf (Sorbonne Université), Marie-France Dignac (INRAE) et Paul Watkinson, afin d’analyser les mécanismes d’influence de la recherche dans les instances européennes et internationales. 

Ces ateliers ont également mis en évidence un besoin largement partagé de renforcer les interfaces entre scientifiques et décideurs et décideuses publics, notamment à l’échelle des collectivités territoriales. Plusieurs participantes et participants ont souligné que les élues et élus locaux se trouvent souvent démunis face à des enjeux complexes liés à l’environnement, au climat, ou à l’aménagement des territoires et expriment un besoin croissant d’appui scientifique. Les échanges ont aussi fait émerger un double enjeu de formation : mieux sensibiliser les décideurs et décideuses à la démarche scientifique et mieux préparer les scientifiques aux contraintes et aux temporalités de l’action publique afin de faciliter le dialogue entre ces deux univers.

Réservé aux personnels de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, le groupe de discussion « Les scientifiques, des citoyens comme les autres ? » a permis d’échanger sur les valeurs, les responsabilités et les formes d’engagement des chercheurs et chercheuses face aux grands enjeux contemporains. Ces échanges contribueront à l’enquête nationale menée par Catherine Guaspare-Cartron et Michel Dubois (GEMASS, CNRS Sorbonne Université). 

Les intervenantes et intervenants de la table ronde

Les intervenantes et intervenants de la table ronde

Perspectives

Cette journée s’inscrit dans la continuité du séminaire « Expertise scientifique : comment peser dans le débat public ? », initié dans le cadre du projet SOUND, financé par France 2030. Après des éditions consacrées aux industries de l’influence puis à l’Année de la Mer, cette rencontre a permis de faire émerger plusieurs pistes d’action : développement de formations à la médiation scientifique, création d’une base de contacts d’expertes et d’experts à destination des médias, conception de kits pédagogiques ou encore réflexion sur la mise en place d’une interface pérenne entre science et politique. 

Rémi Quirion a conclu la journée en soulignant l’importance de poursuivre et de structurer le dialogue entre scientifiques, citoyennes et citoyens et décideurs et décideuses publics en développant notamment des dispositifs d’immersion croisée entre laboratoires de recherche et administrations publiques. De telles initiatives permettraient aux chercheuses et chercheuses de mieux comprendre les contraintes de l’action publique et aux décideurs et décideuses de se familiariser avec les méthodes de production des connaissances scientifiques. Il a également encouragé les chercheuses et chercheurs français à s’investir davantage dans les réseaux internationaux de conseil scientifique afin de renforcer les échanges d’expériences et la coopération entre pays.

Une ambition largement partagée par les participantes et participants, au terme d’une journée riche en échanges et en propositions pour faire de la science un acteur pleinement reconnu de l’action publique.


Découvrez l'article du Monde : Du laboratoire au mandat politique, quelle place pour la science et les scientifiques dans la sphère publique ?