Canicules : quand le logement devient un risque pour la santé
Lorsque le thermomètre affiche 40 °C à l'extérieur, certains logements peuvent atteindre des températures encore bien plus élevées en intérieur. Dans ces conditions, le domicile devient un facteur de risque pour la santé. Alors que les canicules s’intensifient, Basile Chaix, socio-épidémiologiste à l’Institut Pierre Louis d’Épidémiologie et de Santé Publique, alerte sur les conséquences sanitaires, sociales et politiques de ces épisodes extrêmes et appelle à repenser à la fois le logement, l'urbanisme et la protection des populations les plus vulnérables.
Entretien avec Basile Chaix
Le logement est, dans notre inconscient, l'endroit où l'on s'abrite du danger. Mais pour des millions de Français, ce refuge se transforme en piège pendant la canicule. Que montrent vos travaux sur l'écart entre les températures à l'extérieur et celles observées à l'intérieur des logements ?
Basile Chaix : Dans nos recherches, nous regardons de combien la température maximale observée dans un logement peut s’écarter de la température maximale observée à l’extérieur pendant une vague de chaleur.
Dans les études réalisées lors de vagues de chaleur moins extrêmes que celle que nous venons de connaître en 2026, on a constaté que la température maximale à l’intérieur des logements peut facilement dépasser de 5 voire 10° la température maximale à l’extérieur au pic de la vague de chaleur. Certaines études suggèrent même que cela peut être davantage, mais ces résultats dépendent beaucoup des normes architecturales et des caractéristiques des bâtiments.
Si l'on suit ce raisonnement, un logement peut atteindre 40 voire 45°C lorsqu'il fait 35 °C à l'extérieur. Comment un organisme peut-il supporter une telle chaleur ?
B. C. : À ces niveaux de chaleur, le maintien en bonne santé est clairement mis en péril, notamment pour les personnes les plus vulnérables, mais pas seulement. Il y a d’abord les risques que l’on connaît : déshydratation, hyperthermie, coup de chaleur. Mais il existe aussi des effets plus spécifiques, en particulier chez les personnes qui vivent avec une maladie chronique. Quand la chaleur devient trop importante, la capacité de thermorégulation du corps peut être dépassée. Cela peut conduire à une hyperthermie sévère ou aggraver des symptômes préexistants. Chez des personnes fragiles sur le plan cardiovasculaire, cela peut par exemple entraîner une surcharge du travail du cœur et aller jusqu’à un infarctus du myocarde.
On observe aussi des effets sur la santé mentale : certaines pathologies psychiatriques, comme la schizophrénie, peuvent voir leurs symptômes s’aggraver pendant les épisodes de forte chaleur. Et puis il y a des facteurs indirects : dans ces conditions, certaines consommations d’alcool ou de drogues conduisent plus fréquemment que d’habitude à une hospitalisation.
Le système de santé français est-il prêt à faire face à des canicules de cette intensité ?
B. C. : Ce n’est pas seulement le système de santé qui n’est pas prêt : peu de choses le sont. On le voit notamment dans l’organisation du travail aux urgences. Mais ce qu’on perçoit publiquement n’est souvent que la partie émergée du phénomène.
Au-delà du système de santé, l’organisation du travail elle-même n’est pas encore adaptée à ces conditions. On entend parler d’un ou deux décès survenus dans le cadre professionnel, mais à côté de cela, il y a beaucoup d’autres situations : des malaises, des déshydratations, des personnes qui ne tiennent plus physiquement. Il y a énormément de cas qui ne remontent pas dans les médias.
Même la réglementation montre aujourd’hui ses limites : il n’existe pas de température extérieure maximale au-delà de laquelle le retrait du travail s’impose automatiquement. C'est l'employeur qui doit se charger de la bonne santé de ses employés. Mais avec un cadre aussi peu précis, il n’est finalement pas surprenant qu’on se retrouve confrontés à ce type d’atteintes sanitaires.
Au vu des températures observées aujourd’hui et du nombre de personnes qui arrivent aux urgences, je pense qu’il faudra faire évoluer la réglementation pour qu’elle soit plus protectrice pour les travailleurs.
Comment définir une température que l’on pourrait préconiser pour établir ce type de réglementation ?
B. C. : La température de l’air est un facteur important, mais elle n’est pas le seul. Il faut aussi prendre en compte l’aération, les mouvements d’air, la ventilation, ainsi que le taux d’humidité, qui joue un rôle majeur. À cela s’ajoute l’exposition à des surfaces chaudes émettrices de radiations thermiques, ce qui concerne certains métiers spécifiques, comme les souffleurs de verre ou certains travailleurs de la métallurgie. Autrement dit, la température de l’air seule ne permet pas de décrire correctement le niveau de risque.
Il existe aussi des vulnérabilités individuelles : selon l’âge, l’état de santé ou les conditions de travail, les capacités d’adaptation à la chaleur ne sont pas les mêmes. Donc il y a de vraies raisons pour lesquelles il n’est pas simple de définir une température universelle de protection ou de retrait du travail. Mais on peut regarder ce qui existe déjà : par exemple, lors des compétitions organisées par la FIFA, les pauses fraîcheur sont déclenchées à partir d’un indice appelé température au thermomètre-globe mouillé, qui intègre notamment l’humidité.
Face aux canicules, la climatisation apparaît souvent comme la solution la plus immédiate pour les habitants. Quel rôle peut-elle jouer et quelles en sont les limites ?
B. C. : La climatisation est longtemps restée un équipement dont on pouvait se passer. Aujourd'hui, on arrive à un point où cela ne sera probablement plus possible, notamment pour les publics les plus vulnérables. D'ailleurs, dans le champ de la santé publique, certains considèrent déjà que la climatisation, pour les personnes vulnérables, s'apparente à un équipement indispensable au maintien de la santé, presque au même titre qu'un dispositif médical.
Dans le parc de logements existant, de nombreuses passoires thermiques continueront, cet été et dans les années à venir, à mettre des vies en danger lors des épisodes de canicule. Dans ce contexte, la climatisation est aussi associée à une question de coût énergétique : qui pourra se permettre de payer les factures d'électricité ? Il ne faut pas oublier que, pour beaucoup de ménages, l'été est justement la période où la facture d'électricité diminue, après une consommation plus importante en hiver. Beaucoup de familles n'ont tout simplement pas la capacité financière d'augmenter leurs dépenses, même temporairement. La question du coût de l'énergie et de l'accès à la climatisation se pose donc de manière très concrète.
En parallèle, il faut évidemment agir sur les logements eux-mêmes pour améliorer le confort d'été. Cela passe par la rénovation du parc existant, mais aussi par l'intégration de normes plus exigeantes en matière de confort d'été dans les nouvelles constructions.
Les vagues de chaleur vont donc être un puissant accélérateur des inégalités sociales ?
B. C. : J'en suis totalement convaincu. Et ce à plusieurs niveaux. D'abord, il y a la question du logement. Tout le monde n'a pas les moyens de réaliser les travaux nécessaires pour améliorer l'isolation de son logement.
Sans parler des locataires qui subissent directement les conséquences des mauvaises performances thermiques d’un logement, et pour qui les propriétaires n’ont pas toujours la possibilité ou la volonté d'engager des travaux.
Ensuite, il y a la question des apprentissages. On sait que l'exposition à des températures élevées a un impact sur les capacités de concentration et d'apprentissage. Ce serait d'ailleurs intéressant de savoir dans quelles conditions étudient les enfants des familles les plus favorisées, et la part des établissements déjà équipés de systèmes de climatisation. Avec des canicules de plus en plus précoces, cela risque de devenir un véritable facteur de disparités avec des impacts sur la réussite scolaire.
Au-delà de l'école, la chaleur produit des effets inégalitaires dans tous les aspects de la vie quotidienne. Sur les lieux de travail, par exemple, elle peut provoquer de la fatigue, de l'irritabilité, des difficultés de concentration, voire des tensions dans les comportements, sans qu'il soit question de troubles psychologiques. Tout cela entraîne des pertes de chances, que ce soit dans un emploi, un stage ou un parcours de formation. Or ces conséquences touchent de manière disproportionnée les personnes les plus modestes et contribuent à renforcer les inégalités sociales.
Tous les logements ne peuvent pas être rénovés rapidement. Est-ce que l'aménagement des villes peut malgré tout contribuer à protéger les habitants ?
B. C. : Oui, l'adaptation des villes est possible. Elle dépend avant tout d'une volonté politique, et c'est un levier essentiel. Repenser l'urbanisme, végétaliser les espaces, limiter les îlots de chaleur : tout cela contribue à préserver la vie sociale pendant les périodes estivales, qui seront de plus en plus marquées par des épisodes de canicule. Ces aménagements peuvent aussi, indirectement, améliorer le confort thermique des logements.
Mais il ne faut pas penser que cela suffira à tout résoudre. Mettre à disposition des lieux rafraîchis est une mesure utile, mais on ne peut pas passer toute sa journée dans un espace climatisé ouvert par la collectivité.
Ces lieux offrent un répit, mais il faut ensuite rentrer chez soi. Et si le logement reste exposé à des températures extrêmes, il est possible que ce répit devienne marginal lorsque les vagues de chaleur atteignent les niveaux les plus élevés.
Un logement qui reste très chaud est inconfortable. Mais au-delà de cette sensation, que se passe-t-il dans notre organisme lorsque les nuits ne permettent plus de récupérer ?
B. C. : Le sommeil est un élément essentiel. Ce n'est pas seulement une question de durée mais aussi de qualité. Le sommeil possède une architecture, avec différents stades, notamment le sommeil profond durant lequel se déroulent des processus physiologiques indispensables à la régénération de l'organisme. C'est pendant cette phase que le cerveau reconstitue ses réserves d'énergie, que le métabolisme du glucose s'organise pour fournir au cerveau l'énergie dont il aura besoin, et que les événements de la journée sont traités et consolidés en souvenirs. C'est également une période où interviennent des mécanismes hormonaux spécifiques.
Or, lorsqu'il fait très chaud, on éprouve davantage de difficultés à s'endormir et à maintenir un sommeil continu. Cela réduit le temps passé dans ces phases de sommeil profond, qui représentent normalement 20 à 25 % d'une nuit.
Cette diminution du sommeil profond a des conséquences importantes, notamment sur la croissance des enfants, le fonctionnement du système immunitaire et la récupération physique et cognitive. C'est donc l'un des principaux mécanismes par lesquels les vagues de chaleur fragilisent notre santé, bien au-delà de la simple réduction du nombre d'heures de sommeil.
Si vous aviez un message à faire passer au grand public sur la manière de réagir face aux canicules quel serait-il ?
B. C. : Il faut comprendre que la température à l'intérieur d'un logement résulte d'un équilibre entre la chaleur qui entre et celle que l'on parvient à évacuer. La chaleur pénètre en grande partie par les fenêtres. Les protections solaires installées à l'intérieur du logement ont une efficacité limitée car, à partir du moment où l'énergie thermique a traversé la vitre, il est déjà trop tard. C'est pourquoi les protections solaires extérieures sont beaucoup plus efficaces pour limiter les apports de chaleur.
Ensuite, il faut gérer l'ouverture des fenêtres de manière raisonnée. C'est parfois contre-intuitif, mais lorsqu'il fait plus chaud à l'extérieur qu'à l'intérieur, ouvrir les fenêtres ne fait qu'aggraver la situation. Une stratégie simple consiste à utiliser un thermomètre intérieur-extérieur, qui permet de comparer les températures et de savoir précisément quand ouvrir ou fermer les fenêtres et les volets.
Enfin, une fois la vague de chaleur passée, l'objectif est de faire sortir toute la chaleur accumulée dans le logement. C'est particulièrement important lorsqu'un nouvel épisode caniculaire est annoncé quelques jours plus tard. Même si les nuits paraissent fraîches, il faut profiter de ce moment pour ventiler abondamment le logement. Cela peut aller jusqu'à ouvrir les placards et les espaces de rangement, qui ont eux aussi emmagasiné de la chaleur, afin de permettre au logement de se refroidir le plus complètement possible.